II

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Au réveil de Gorneval, quelques heures seulement ont passé, mais le jour est déjà levé. Prenant son courage à deux mains, le jeune Roi décide enfin d’entamer sa marche dans la forêt en compagnie de son fidèle destrier. Sa quête est devenue, au fil de ses songes comme la cime de ses préoccupations, une motivation parfaite. Forte jusqu’à devenir un but ultime, elle l’assure, selon lui, de retrouver Cassandre. Elle masque cependant tous ses doutes, toutes les preuves qui sauraient réfuter sa volonté de trouver le réconfort dans les bras de celle qu’il aime. Encore aveuglé par un amour devenu sordide par trop d’obstination, il se jette dans une nouvelle bataille qui n’a pas lieu d’être.

Orphée marche d’un pas lent, comme pour laisser à Gorneval le temps de choisir une autre direction, un autre avenir. Mais celui qui fut le prince Ogrin, se refuse à flancher devant le doute. Derrière le rempart d’émeraude se cache le réconfort, l’amour et le bonheur, il ne peut en être autrement. Dans l’éducation que lui a prodiguée Eléonore, tenir une promesse relève de l’engagement de son intégrité morale. L’idée que quelqu’un ne puisse suivre ce précepte élémentaire, est inconcevable pour lui. Cassandre, pour des raisons qui lui sont inconnues, a pourtant failli à sa parole ; le jeune homme n’a, depuis, cessé de lui trouver des excuses et prouve par là même qu’il l’aime par delà ses fautes et sa propre colère. A cette occasion, il réalise que ses défauts lui sont même agréables à tenter d’adoucir ; qu’il aime en elle, jusqu’à ses défauts qui la lui rendent accessible, fragile et vulnérable. Toujours fou d’un amour qui perdure et se fortifie, il oublie facilement que la femme dont il est amoureux possédait une force d’une violence insoupçonnable. Il ne peut alors s’apercevoir que c’est cette même force qui rend son image, à la fois utopique, décalée et totalement erronée. Cassandre, loin d’être un monstre n’en est pas pour autant l’ange qu’il vénère. Néanmoins, les trop rares souvenirs qu’il a d’elle, ne sont que les reflets embellis d’un amour de surface. La vulnérabilité du jeune Roi, en proie à une conscience et une curiosité exacerbées, a contribué à faire de ce premier amour, l’expression d’un interdit au savoureux goût de mystère. Quoi qu’il en soit, tout ce que les deux êtres ont vécu ensemble, possède encore, au travers de souvenirs surannés et difficile à revisiter, l’indéfinissable charme d’une aventure authentique. Sa préceptrice, devenue lointaine – quasi étrangère à force de trop d’absence – n’aurait jamais pu lui inculquer tant de déraison.

Le jeune homme se rattache inconsciemment et inlassablement à ces souvenirs plutôt qu’aux vérités évidentes qui jalonnent sa mémoire fracturée. La véracité de ses sentiments ne peut être remise en question. Le seul sentiment qui le pousse vers la princesse est bel et bien un amour sans borne. C’est un amour pur et léger, profond et déterminé ; un sentiment d’une sincérité absolue qui le dessert désormais. Désorienté par tant de douleurs diverses, il tente de se focaliser sur son trajet. Son destrier, silencieux, progresse avec de plus en plus de peine au travers des nombreux branchages morts qui courent à ses pieds. La lumière se fait de plus en plus rare et finit rapidement par ne plus exister que par de rares rayons aussi droits et lumineux qu’une épée plantée dans le cœur de cette cathédrale de verdure. Au milieu de cette clarté indécise, le chevalier noir sent peser sur lui la lourdeur d’un danger qu’il a du mal à cerner. Mal à l’aise, le cavalier reste de marbre, même si son cœur bat au rythme de ses questions et de ses doutes. Parfois, lorsqu’un rayon, surgit des plus hautes sphères du dôme d’opale et vient frapper l’armure de son visiteur, le jeune garçon semble se recouvrir d’un manteau de lumière. Le chevalier noir se transforme alors en un spectre traversant un mur d’obscurité, mais il retourne vivement parmi les ombres et continue sa marche.

L’angoisse que provoque sa progression va bien au-delà de toutes ses prévisions. La beauté maléfique des lieux n’y est pas étrangère. L’impression que lui donne cet endroit est celle d’une prison dorée, celle du refuge des démons que les hommes ont chassés. Pour le Roi, qu’un dragon y ait élu domicile, n’est pas chose difficile à accepter. Les récits de Périnis au sujet de cet endroit lui reviennent par bribes. Ce prince légendaire, amoureux d’une princesse orgueilleuse, n’est pas très différent de lui aujourd’hui. Ainsi, à chaque dégagement, il s’imagine le voir, invoquant ses dieux, à genoux face à un rocher ou au plus gros arbre de la forêt. Sa présence se matérialise au travers de ses espoirs. Il rêve éveillé de cette époque lointaine dont il ne connaît rien mais qu’il visite par l’intermédiaire de la forêt qui l’a faite naître. Il se figure également le visage radieux d’une princesse au cœur de pierre, qui refuse l’amour et qui se sert de lui pour parvenir à ses fins. Dans son esprit fécond, cette princesse emprunte les traits de Cassandre. Lidan incarne le royaume de ce drame et lui-même se transforme en ce prince déchiré par mille soucis, qui deviendra dragon après s’être perdu en ces lieux ensorcelés.

Le rêve se brise alors que les rayons du soleil commencent à incliner leurs pentes et que leurs couleurs s’intensifient. Les parcelles de ciel que Gorneval parvient à déceler au travers des feuillages fournis, sont de plus en plus sombres. Il lui semble tout à coup, ne pas avoir progressé d’un pouce, tant la forêt est identique à elle-même en tous points de sa surface. Les feuilles qui n’ont plus le soleil pour briller d’un éclat d’émeraude, deviennent ternes. Troncs et branches se colorent d’une funeste couleur noire. Les sous-bois se peuplent d’ombres nouvelles, de lumières étranges et de reflets ambigus. Au fur et à mesure que la lumière décline, la nuit s’immisce avec force tout autour des deux intrus. Bientôt, seule l’armure du chevalier continue à indiquer leur présence. Les derniers rayons du soleil parviennent à donner à sa cuirasse, l’éclat des ténèbres. Mais la peur s’insinue dans l’esprit du chevalier noir. Aussi fort qu’il puisse être et sachant qu’un dragon hante les lieux, sa main a tôt fait de saisir le manche de Titane. L’épée glisse hors de son fourreau accompagnée d’un son cristallin. Son bras ne tremble pas. Ses yeux, très mobiles, décrivent de grands cercles rapides autour de lui. Chaque bruit, chaque bruissement de feuille, attire son attention aiguisée. La fatigue n’existe plus. Elle est chassée, recluse en des murs lointains de son corps et de son esprit. Cependant, le Roi a la sensation qu’il serait moins vulnérable s’il descendait de sa monture. C’est ainsi qu’il décide de stopper la marche de son animal. Il l’attache à une branche basse et profite du silence pour épier chaque mouvement, chaque déplacement, guidé par une oreille entraînée. La peur s’atténue. L’angoisse d’être prisonnier de l’Orée des Ténèbres ne lui parvient qu’au moment où la voix de Périnis résonne dans ses souvenirs. Un vent de panique souffle alors sur les pensées fragiles du prince Ogrin. Ses mains peinent à trouver une prise correcte tant leur humidité s’est accrue. Le souffle court, il se rapproche intentionnellement de son plus fidèle destrier. Sa chaleur et son calme l’aident à trouver l’équilibre dont il a besoin pour s’installer. Pour l’heure, encore fébrile, il décide de faire un feu et de dormir tant qu’il pourra avant de repartir, quand la lumière lui permettra. Ses yeux ont du mal à se fermer en des lieux si peu hospitaliers. La fatigue le gagne mais le sommeil tarde à venir : la nervosité remplace la peur. Il lui faudra quelques heures d’une bataille silencieuse avec lui-même, pour parvenir à ses fins. Ses yeux seront lourds et sa respiration de plus en plus régulière. Le poids de sa nervosité, fera peser sur lui, une force bien supérieure à tout l’agacement qu’il a pu accumuler durant son périple. Il sombre ainsi dans l’inconscience au milieu de la forêt la plus crainte de feu son royaume ; une forêt de légende, une sorte de monument au passé chargé de mille contes morbides, bien loin de la réalité. Elle protégera le corps de ce singulier chevalier en diaprant son corps des ténèbres qu’elle cultive depuis la nuit des temps.

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