Le souvenir

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Elle regardait par la fenêtre de son bureau, au dernier étage du gratte-ciel occupé par son entreprise. C’était un grand bureau, à hauteur de tous les autres gratte-ciels de Hong-Kong. Dans sa main, un verre de whisky. Elle avait dû apprendre à boire pour gravir les échelons professionnels. Un toast pour mettre un prospect de bonne humeur, un verre pour convenir d’un arrangement avec un client mécontent, un autre pour fêter une réussite dans l’entreprise, les occasions de boire étaient trop nombreuses. Maintenant, elle savait qu’elle écoulait trop vite le stock d’alcools forts qui se trouvaient dans le mini-bar. Elle appréciait d’autant plus ce verre qu’elle savait qu’elle n’aurait pas à le laver. Elle recherchait une nouvelle femme de ménage, elle avait dû licencier la dernière. Elle avait dû déménager à de nombreuses reprises pour sa carrière et elle avait appris qu’il était partout difficile de trouver de bons employés de maison.

Son esprit dériva sur les déménagements et en remontant à chaque maison dans le passé, elle se souvint de la maison de ses parents. C’était une maison qui détonnait au milieu du quartier résidentiel où elle avait été construite. Avec des balcons et des balustrades ornementées, elle n’avait rien des maisons mornes bâties au moins cher qui l’entourait. Elle se revoyait devant, rentrer dans sa petite clio et repartir vers sa chambre d’étudiante à une heure de route de là, regrettant de ne pas rester dans le cocon familial. Elle étudiait dans une école d’ingénieurs. La difficulté et les contraintes de temps l’empêchait de vraiment aimer ce qu’elle faisait.

Sa voiture traversait la ville puis se dirigeait dans la forêt de la commune. Le chemin était familier, trop. Elle rêvassait au volant, vaguement attentive, surveillant juste les abords des chemins pour vérifier qu’aucun animal sauvage n’avait l’idée de traverser la route et de se suicider contre son moteur. Ses pensées partaient sur sa passion : la chute libre. Elle adorait se rendre à l’aérodrome, monter dans un avion, sentir l’adrénaline investir progressivement ses veines puis sauter. Le saut, ah ! le saut ! Une minute de pure liberté. Une minute sans règlement, sans contrainte, sans consigne, sans rien d’autre qu’elle et la gravité. Une minute à la durée élastique qui pouvait durer des heures ou à peine quelques secondes en fonction de son état d’esprit.

Il lui suffisait d’aller tout droit au rond-point, au lieu de s’engager vers la droite. Tout droit vers la liberté, à droite vers les devoirs, le diplôme, la fastidieuse vie adulte. Elle n’avait plus le temps d’aller tout droit et pourtant… Il lui suffisait d’allumer son clignotant deux secondes plus tard, d’attendre pour tourner le volant.

Un dimanche en particulier lui revenait à la mémoire. Ses notes du premier semestre avaient été médiocres, il lui fallait revenir plus tôt à sa chambre étudiante pour poursuivre ses révisions en prévision de la semaine d’examen à venir. Et tout droit, il y avait son rêve : l’examen du brevet C. Le brevet d’encadrant qui lui aurait permis de devenir instructrice. C’était son grand désir : s’associer avec un pilote, réserver un hangar sur un aérodrome, enseigner aux gens comment sauter et passer sa journée à tomber dans les airs. Tout droit, allumer son clignotant un peu plus tard, attendre pour tourner le volant.

Elle l’avait fait. Elle était allée tout droit vers la liberté. Et puis, le chemin faisant, les pensées revenaient, les paroles qu’on lui avait assénées depuis peu de temps ou depuis toujours. Personne ne gagne sa vie à sauter en parachute. Sois raisonnable. Ingénieur est une situation stable. Travaille bien à l’école. Il ne faut pas mélanger le hobby et le travail. Une femme instructrice ? Tu rêves ! Ces pensées de malheur tournaient et retournaient dans son cerveau comme un serpent dans son œuf. Finalement, elle avait fait demi-tour. Elle était revenue vers la raison, vers la loi de la société, vers la bienséance.

Elle avait travaillé, réussit ses examens, obtenu son diplôme, voyagé dans tous les coins du globe pour répondre aux mutations, pour grimper les échelons. Elle avait voulu briser le plafond de verre par défi, quitte à tout abandonner, y compris une famille. La réussite avait été au bout : les interviews des magazines féminins qui lui demandaient ses secrets, les journaux qui la montrait en exemple, les classements qui la désignait comme la troisième femme la plus influente au monde.

Et elle était là, dans son bureau au 81 ème étage de Hong Kong, la fenêtre ouverte pour respirer l’air de la ville, un verre de whisky vide à la main. Il s’échappa de ses doigts gourds, soudainement trop lourds pour elle. Toute son énergie se canalisait vers ses pensées, vers le bilan de sa vie. Elle avait réussi, elle était riche et célèbre, rendu ses parents fiers, inspiré des milliers de femmes, elle avait finalement eu des enfants, un mariage heureux, tout ce que tout le monde pouvait souhaiter. Mais elle repensait à ce rond-point de la forêt, quarante ans auparavant. À ce moment où elle avait fait demi-tour, poussée par ce qui n’était rien d’autre que de la peur et de la couardise. Elle rêvait à nouveau de la chute libre, qu’elle n’avait jamais eu le temps de refaire. Elle avait envie de retrouver ces sensations. Retrouver ces secondes de liberté où il n’y avait ni famille, ni clients, ni entreprise, ni société ; aucune contrainte, personne qui lui disait quoi faire. Ces quelques secondes où elle était seule au monde avec l’air qui caressait son visage, qui emportait ses cheveux, qui tentait de la ralentir. Ces quelques secondes où l’on voyait le sol se rapprocher de plus en plus. Elle s’écrasa sur une voiture et mourut instantanément, finalement heureuse que sa vie prenne du sens.

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