La grande Faucheuse

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Nicolas a terriblement faim et affreusement soif. Il serait probablement mort si ce n'était pas déjà le cas... Il tourne en rond dans cette cellule depuis ce qui lui semble être une éternité. Dire que Pauline a passé près de dix ans ici. Pas étonnant qu'elle soit devenue ce qu'elle est... Mais qu'est-elle exactement ? A chaque fois qu'il se pose la question, son regard tombe sur les deux tas de paillettes argentées, seuls vestiges du directeur et de son collègue. Alors un frisson glacé le parcourt et il se hâte de regarder ailleurs. Il a le sentiment d'être enfermé avec deux cadavres et cette idée lui colle à la peau, le rendant malade. Est-ce seulement possible ? Il l'a pourtant bien lu dans le dossier, elle n'en est pas à son coup d'essai. Pauline est capable de faucher les Faucheurs, il l'a vu de ses propres yeux. Qu'a-t-il fait ? Qu'a-t-il libéré ? La petite est-elle remontée se venger de ces "méchants" qui l'ont enfermée ici, pour leur propre sécurité ?

Quand l'ascenseur se fait enfin entendre, Nicolas ne sait pas s'il doit être soulagé ou inquiet. Est-ce seulement Pauline qui revient ou quelqu'un s'inquiète-t-il du sort réservé au directeur ?

- Nicolas !

C'est bien Pauline qui se jette sur lui mais il recule de trois pas sans même y réfléchir.

- Qu'est-ce que tu as fait ?

Nicolas n'est pas certain de vouloir le savoir mais, après tout, tout ceci, quel qu'il soit, est de sa faute. La petite reprend un air sérieux tout à coup.

- J'ai fait mon travail, comme une grande.

Nicolas n'aime pas ça. "Faire son travail", c'est ce qu'elle a dit au directeur avant de...

- Tu connais l'histoire des Eveillés et des Faucheurs ?

Il sursaute. Perdu dans ses pensées, il n'a pas vu Pauline approcher. Elle a retrouvé son sourire et son regard pétille de curiosité... Elle ressemble à une petite fille comme les autres, si on fait abstraction de ce qui s'est probablement passé là-haut. Mais ça, Nicolas ne peut pas le mettre dans un coin et ne plus y penser. Son cœur s'accélère quand il réalise qu'il est à portée de ses faux. Sans même y songer, il jette un coup d'œil vers l'ascenseur. Est-ce qu'il pourrait l'atteindre avant de se faire attaquer ? Mais il est trop tard, il ne peut plus bouger : deux bras l'enserrent à la taille pour lui faire un câlin. Même si elle le terrifie, Pauline reste une petite fille qui a été toute seule pendant beaucoup trop longtemps. Alors Nicolas se met à genoux et la serre très fort contre lui, en prenant garde de ne pas toucher les ailes.

- Odette m'a raconté un jour que les Eveillés, c'est des âmes qui sont fatiguées de renaître et que c'est pour ça qu'en les fauchant ça devient des Faucheurs.

Nicolas acquiesce. C'est en effet la théorie admise, celle qu'il a lui aussi apprise à l'école.

- C'est faux.

Il fronce les sourcils en regardant la petite. Il est vrai que d'autres théories ont pu être formulées au fil du temps mais toutes reviennent plus ou moins à cette idée de base.

- En fait, les Faucheurs, c'est des contrats pas bien fauchés ! Ils sont pas perdus mais comme le travail est mal fait ils restent coincés.

- Quoi ?

Nicolas n'est pas sûr de la suivre. Où veut-elle en venir ?

- Je ne sais pas pourquoi mais y a des âmes plus dures à faucher que d'autres... Peut-être parce qu'elles sont très vieilles et qu'elles ont eu déjà beaucoup de vies, je sais pas. Mais elles sont pas fatiguées de vivre, il fallait juste quelqu'un pour pouvoir les faucher comme il faut. Et ce quelqu'un, c'est moi !

Nicolas a un peu de mal à tout intégrer. Il est vrai qu'il n'a jamais entendu parler avant d'un Faucheur pouvant en faucher d'autres mais peut-être est-ce simplement parce que personne n'a jamais eu l'idée d'essayer... Cependant, il doute de pouvoir raisonner la petite avec un tel argument alors il tente une autre approche.

- Mais si tu fauches tous les Faucheurs, tu vas te retrouver toute seule...

Pauline se serre plus fort contre lui.

- Je sais... Mais c'est mon travail. C'est triste de savoir que vous êtes des âmes coincées ici, non ? Et puis, à force, il y aura peut-être quelqu'un d'autre comme moi. Ce serait bien que ce soit toi, comme ça on pourrait rester ensemble pour toujours !

Nicolas a envie de prendre ses jambes à son cou et de laisser cette petite enfermée ici, là où il n'aurait jamais dû venir, mais il est prisonnier de son câlin.

- Tu ne peux pas être la seule Faucheuse, tu vas forcément rater des contrats... Tu ne peux pas être partout à la fois, tu es trop petite !

Nicolas ne sait plus quoi dire pour la faire changer d'avis alors il tente tout ce qui lui passe par la tête. Mais la petite n'a pas l'air déstabilisée le moins du monde. Elle s'écarte de Nicolas avec un air fier.

- Je suis pas petite d'abord, je suis une grande Faucheuse ! LA grande Faucheuse, une fois que j'aurais rattrapé mon retard dans le travail.

Et avant que Nicolas ne puisse répondre quoi que ce soit, elle vient lui faire un câlin et chuchote à son oreille.

- Deviens vite aussi fort que moi, grand-petit frère...

Et là, elle lui fait un bisou sur le front. Nicolas ouvre de grands yeux et sa respiration se bloque. Le temps du bisou, il a comme un flash, un souvenir. Une petite blondinette qui se penche sur lui pour lui faire un bisou sur le front alors qu'il est tout bébé.

Grande sœur ?

Puis c'est le noir.

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(Lui)— Alors qu'en dis-tu ?
(Elle)— Alors, si on commençait ?
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