Maux d'enfant

3 minutes de lecture

Nicolas n'a pas de mal à retrouver la famille Morel, ou du moins leur maison, en se rendant à la première adresse indiquée dans le dossier de Pauline. Ne reste plus qu'à espérer que ses parents n'ont pas déménagé depuis. En tout cas, pour une fois, Nicolas a préparé son discours. C'est que si Sophia a vu juste, il ferait mieux de ne pas avoir l'air de s'intéresser de trop près à cette Faucheuse s'il ne veut pas s'attirer d'ennuis. L'option la plus sage serait d'oublier cette histoire mais Nicolas est bien trop curieux pour cela. Il devra se contenter de prudence.

Figé devant le portillon blanc, Nicolas répète une dernière fois son faux prétexte avant de sonner. Il retient son souffle quelques secondes mais aucun mouvement dans l'habitation ne lui répond. Après une hésitation, Nicolas insiste en vain. Il va rentrer bredouille quand il repère deux jeunes Faucheuses de sept ou huit ans qui discutent en venant par ici, faux d'apprentissage sur l'épaule. Quand elles l'aperçoivent, les deux petites cessent leurs bavardages pour le dévisager d'un air suspicieux. L'une d'elle tire un trousseau de clefs de sa poche et grommelle un vague bonjour avant de s'empresser d'ouvrir le portillon devant Nicolas. Celui-ci leur rend un salut plus amical et, comme les deux Apprenties l'ignorent, il reprend sur un ton badin.

- Je suis bien chez les Morel ?

La petite qui a ouvert se raidit et hésite un moment avant de se retourner.

- Oui, mais j'ai pas le droit de laisser entrer les gens de l'Ordre si Papa et Maman sont pas là !

Nicolas est surpris. Dans quel monde les Administratifs sont-ils craints par les Agents ? Mais Nicolas se reprend vite. Après tout, c'est certainement la petite qui a mal compris les consignes qu'on lui a donné. Il sourit pour la rassurer. En vérité, il se peut qu'il ait de la chance : pas besoin de pincettes ou de faux prétexte avec une enfant, il suffit de lui demander simplement ce qui l'intéresse.

- Je ne veux pas entrer, je veux seulement savoir si Pauline habite bien ici.

Les deux petites font les yeux ronds avant d'échanger un regard.

- T'es sûr que tu travailles à l'Ordre ?

Nicolas est de plus en plus surpris mais il a de la chance, l'Apprentie n'est pas fermée au dialogue.

- Bien sûr. Pourquoi ?

- T'es bête ou quoi ? Pauline, elle est enfermée à l'Ordre parce que c'est une vilaine ! Et même que Papa et Maman, ils disent qu'elle sortira jamais et ça, ça les rend tout triste. Mais j'ai rien à voir avec elle ! Je suis sage, moi ! Alors arrêtez de tout surveiller ce que je fais !

Face à cette avalanche de mots et de ressentiment, Nicolas reste muet et c'est la seconde petite qui prend le relai.

- Chloé, elle a rien fait ! C'est moi qui a tout rapporté parce que Pauline elle faisait que des bêtises et c'est bien fait pour elle !

Nicolas n'a rien le temps de répondre que les deux petites s'engouffrent dans la maison et claquent la porte. Finalement, ce n'était peut-être pas une si bonne idée que cela de leur parler... Nicolas se retrouve avec plus de questions que de réponses ! Pourquoi cette petite, cette Chloé, leur reproche-t-elle de la surveiller ? Pourquoi sont-elles autant sur la défensive ? Est-ce vrai que Pauline se trouve toujours en détention scellée, dix ans après ?

Nicolas voudrait attendre l'arrivée des Agents Morel pour éclaircir tout ceci mais il s'inquiète, tout à coup, de la manière dont il sera reçu. Après tout, les enfants imitent la plupart du temps le comportement de leurs parents... Toutefois, Chloé a dit que les Morel sont tristes quand ils parlent de Pauline. Avec un peu de chance, ils apprécieront peut-être de trouver une oreille attentive à leur histoire...

Annotations

Recommandations

jean-paul vialard

Maintenant la lumière est installée au centre du ciel, elle fait ses blanches confluences, elle fait briller ses milliers de miroirs. Les mains sont éblouies de ce pur bonheur qu’elles ne pouvaient imaginer. Elles s’ouvrent, se disposent en conque, deviennent de simples parois d’albâtre. On devine le réseau complexe de leurs humeurs, on s’étonne et se réjouit de leur saisissement, on les regarde tels les chefs-d’œuvre dans la lueur de cendre d’un musée. Elles pourraient y figurer au titre de natures mortes, mais combien précieuses, élégantes, à la manière d’une toile de Morandi, cette joie immédiate surgissant des choses.
0
0
0
0
Défi
Jean-Michel Palacios


(Lui)— Aujourd’hui, non c’était hier, enfin !
(Elle)— Déjà ?
(Lui)— Eh oui, le temps passe si vite.
(Elle)— Il nous file entre les doigts alors que si on prenait justement le temps d’être heureux. Il y a quelques chances que cela nous guérisse de la morosité ambiante et contamine notre entourage.
(Lui)— Mais certainement !
(Elle)— Alors, ce sera demain, et encore les jours suivants, car pour moi cela semble une évidence : s'il y a une recette du bonheur, je la vois, là sous mes yeux, et tous les mots qui en constituent la formule. Eh oui !
(Lui)— C’est magique !
(Elle)— Oh oui !
(Lui)— Ce serait un mélange d’alchimiste !
(Elle)— Et pour un livre de cuisine, pour moi, ce serait forcément à la première page !
(Lui)— Et si... !
(Elle)— Et si c’était dans un livre d’école ou sur une ardoise, au tableau noir, écrit à la craie d’une main sûre en pleins et déliés, ce serait alors la morale du jour !
(Lui)— Elle serait la première leçon...
(Elle)— Oh que oui !
(Lui)— Alors qu'en dis-tu ?
(Elle)— Alors, si on commençait ?
(Lui)— Maintenant, si tu veux bien !
(Elle)— Chiche !
(Lui)— Tu me donnes les mots-ingrédients en les citant à haute voix et je te dis alors ce qu’il se passe en moi.
(Elle)— Je commence par "Sourire !"
(Lui)— Je le fais de plus en plus et je reçois en retour (très étrangement) des sourires. Bien sûr certains ne comprennent pas et s’inquiètent. On ne peut sourire sans raison. Sourire serait le début de la folie. Inquiétant non ?
Et pourtant sourire, rire, dans un train, un abri bus, au café, à la veillée, peut s’avérer contagieux !
(Elle)— Alors, je te propose "Dire Merci !"
(Lui)— A la vie, à la serveuse, au chauffeur, aux collègues, oui sans aucun doute. Depuis tout petit, j’ai appris à dire merci.
(Elle)— Bien. "Rester positif !"
(Lui)— Le plus dur sans doute. Tout le monde autour de soi t’envoie tellement d’ondes négatives que l’on mesure mal l’effet d’une onde positive. Passons !
(Elle)— "Ne pas juger !"
(Lui)— Ce serait le début de la tolérance. Ce serait accepter l’autre ! Ce serait trouver normal que l’on soit tous différents et pareils à la fois.
(Elle)— Ce serait commencer à penser et à réfléchir. Te rends-tu compte ?
(Lui)— Je dirais qu’il est permis de douter (par sagesse) mais s’il fallait juger, ce serait après avoir longuement pris le temps de comprendre, d’apprécier, d’écouter. Oui, ce serait à l’évidence, faire preuve d’une forme d’amour, donner une chance à l’autre, lui laisser du temps ou bien la chance de dire ce qu' "il" représente vraiment à nos yeux et ceci quel que soit son apparence.
(Elle)— Car la première impression n’est pas toujours la bonne ou la meilleure.
(Lui)— Oh que oui.
(Elle)— Eh bien justement. Que dis-tu de "Faire un compliment".
(Lui)— Cela se combine très bien avec les mots précédents comme "sourire", "jugement" et "attitude positive". Un compliment est un encouragement, un acte de foi, une volonté bienveillante. Un simple et véritable compliment peut agir comme un catalyseur et de la poussière faire jaillir une étoile.
(Elle)— "Aider quelqu’un ?"
(Lui)— Je crois que cela, en toute modestie, je le fais régulièrement. C’est la chose la plus facile, la plus évidente et égoïstement, elle me fait un bien fou. Lire de la reconnaissance dans les yeux d'une personne que l’on aide et qui n’en revient pas que "des anges" ou "des chevaliers blancs" puissent vraiment exister !!!
(Elle)— "Dire je t’aime !"
(Lui)— Cela, je ne sais carrément pas bien le faire, le dire, le prononcer en l’éprouvant vraiment. Cela m’émeut tellement, me coûte, me fait monter les larmes. Je l’ai dit autrefois. Sans doute que j‘attendais trop en retour. Aimer c’est perdre la raison ou bien exister vraiment. Je ne sais pas.
(Elle)— Cherches-tu encore ?
(Lui)— Eh bien j’aimerais, oui j’aimerais dire « Je t’aime » tout simplement, sans rien attendre en retour. J’aimerai dire « Je t’aime » et "Tomber en amour".
(Elle)— Alors, alors je te propose "Être heureux !"
(Lui)— Cela devrait aller de soi dès lors que l'on accepte toutes les propositions que tu as citées précédemment, comme autant de maux à vaincre et donc vaincus. Ce serait alors tellement facile, simplissime, une sorte de grande victoire sur l’adversité et la morosité ambiante.
(Elle)— Alors, qu’est-ce qu’on attend !
(Lui)— Pour faire la fête ?
(Elle)— Mais non, plus que cela ! Allez ensemble !
(Elle et Lui) — Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ! (En le fredonnant)
10
10
8
3
Ellis

Manuka ce matin a les cheveux sauvages qu'elle a tenté de replier sous un gros turban de maille. Elle a enfilé ses baskets comme on saute dans une flaque de pluie, de l'élan au cœur pour affronter le dehors. Ce matin elle s'est levée seule et n'a réveillé personne. La petite est partie chez son père hier soir. Manuka se dit quelque part en elle que c'est une bonne chose, que la petite connaisse ce père. Elle s'accroche bien à cette idée. Elle repense aux mots de la dame de la maison des droits. Elle grandira et vous savez, ce sera dur, elle vous reprochera vos choix. Donnez-lui l'opportunité. Et puis laissez une chance à son père.
Des semaines entières, une tempête sourde avait chaviré son ventre, rué entre ses côtes. Son père. Ce père, cet homme. Qu'elle avait fui à peine avait-elle su qu'elle portait la vie. Cet homme, qui l'avait tant transportée, bouleversée, fascinée, qu'elle avait suivi jusqu'au Brésil, qu'elle aurait suivi jusque dans la tombe, qu'elle aurait suivi, qu'elle aurait suivi, aveugle devenue, avide et puis abîmée, le soleil qui vous brûle les yeux.
Et puis le réveil.
Manuka un jour épuisée. Une dispute de trop. Une incompréhension de plus. Cet homme-soleil-furieux qui n'a pas de limite, qui l'entraîne toujours plus loin dans sa folie. Il lui fait peur, maintenant, chaque jour un peu plus. L'amour se corne sur les bords, la peur le grignote. L'aventurier est un enfant terrifié et rageur. L'aventurier donne des coups de pieds-coups de couteau dans la toile. Ce matin, on lui annonce qu'elle porte son enfant. Ce sera son échappatoire. Propulsée hors de cette course effrénée par un sentiment de responsabilité nouveau, Manuka prend le premier avion et rentre en France. Il y a 4 ans.
 
Pier a décidé de retrouver Manuka. Il est rentré une année après son départ. La colère passée, il ne guérissait pas d'elle. Manuka devait lui revenir.
Pier a appris qu'il avait une petite fille. Juni, elle s'appelle.
C'était hors de propos. Pier est sorti marcher longuement. Il n'a pas compris ce qui lui arrivait. Manuka n'était plus sa femme et Juni était sa fille. Lui, venait pour que Manuka lui soit rendue, et ne voulait pas d'un enfant.
Sommeil. Manuka Manuka. Ses yeux de forêt. Juni. Quel curieux prénom.
Longtemps Pier est resté prostré dans le vieil appartement fatigué qui l'avait attendu pendant ses années de voyages.
Puis il s'est relevé, et il a choisi de connaître Juni.
 
 
Manuka a traversé des kilomètres les yeux dans la vitre, son vieux sac à dos sur le siège d'à côté. Elle s'est débarrassée d'anciennes chaînes au fil des lacs des forêts des arbres. Manuka caresse son ventre et c'est le retour au bitume, au ventre de son enfance. Reprendre les choses là où elle les avait abandonnées. Revenir. Et renaître.
 
 
Soirée-fausse-couche. Gestes à contre-coeur. Se chanter des bêtises. Préparer le sac de Juni, ne pas oublier sa brosse à dents, ni son cahier de vie. Son bonnet et sa paire de lunettes. Et puis son doudou, surtout son doudou. Fermer le sac. Ouvrir la porte. Embrasser son enfant. Lui dire au revoir. Au revoir ma Juni-libellule. Et croiser dans un demi-éclair le regard voilé de cet homme dont elle s'était libérée, à qui elle remet son enfant pour le week-end. Elle aime bien l'histoire des légumes qui parlent, je te l'ai mise dans le sac.
Pier ne sourit pas. Il fait juste un petit « d'accord » de la tête. Il prend la main de Juni qui lève vers lui des yeux intrigués et admiratifs. Pier est grand. C'est un aventurier. Juni a de drôles d'étoiles dans les yeux. Manuka a le fond du ventre qui tremble. Elle dit juste un dernier au revoir et ferme la porte.
 
 
_ Tes yeux, on dirait la forêt, c'est drôle. Ils sont verts de noir.
_ Tu dis des bêtises.
_ Tu m'aimeras encore quand je serai un pauvre type ?
Rires
_ T'es déjà un pauvre type…
_ Tu peux rigoler Manuka, moi je te laisserai jamais partir.
 
8
14
5
3

Vous aimez lire Serenya ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0