Le nouveau de la section faux

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- Hey, le nouveau, tu peux archiver ces dossiers, s'il te plaît ?

Nicolas acquiesce avec un grand sourire ravi et il se dépêche de débarrasser son collègue des trois chemises cartonnées qu'il lui tend. Beaucoup trouverait cette tâche ingrate, d'autant plus en ayant déjà eu un poste plus important au bureau du Nord, mais ce n'est pas le cas de Nicolas. Il sait bien que chaque département fonctionne à sa manière et qu'il faut savoir faire ses preuves avant d'être reconnu par ses pairs. Sans compter que l'archivage ne le dérange pas, bien au contraire. Il ne manque jamais l'occasion de feuilleter les dossiers à classer et d'en apprendre toujours plus. Tout est bon pour parvenir à réaliser un jour son rêve : devenir Forgeur ! Et il y a tant à découvrir sur l'art de créer l'outil idéal pour les Faucheurs qui œuvrent sur le terrain !

Nicolas s'installe dans un recoin de l'immense salle des archives pour étudier ces dossiers avant de les ranger. Mais il n'y a rien d'intéressant dans ces pages, seulement deux faux d'apprentissage et une en forme d'épée des plus classiques. Alors il se hâte de trouver la place qui leur correspond avant de pouvoir faire un détour par les dossiers plus anciens. Il y a eu, et il y a certainement toujours, de véritables artistes chez les Forgeurs. Il faut dire que ces lames sont bien plus que de simples outils, elles se doivent d'être une extension de leur porteur, un prolongement de leur être afin qu'ils puissent les manier instinctivement, sans se perdre en heures futiles d'entraînement. Oui, forger est tout un art !

Il y a une section des archives que Nicolas apprécie tout particulièrement : l'entrepôt des faux saisies. Bon, en vérité, il n'a pas encore le droit de pénétrer dans la pièce où sont stockées ces armes retirées à leur propriétaire, mais il a accès ici à leur dossier. Descriptif et propriétés de la lame, attentes et informations techniques du manieur, tout y est. Hormis, bien sûr, les circonstances qui ont conduit à la saisie de la faux, qui, elles, sont rapportées dans le dossier concernant la carrière du Faucheur. Toutefois, le vieil archiviste en charge des dossiers des employés est bien trop heureux de voir un jeune collègue passionné pour lui interdire l'accès à ces informations classées ou même surveiller ce qu'il consulte. Une chance pour Nicolas qui peut ainsi étudier à loisir ces cas si particuliers. Car pour lui, pas de doute possible : si un Faucheur n'a pas pu remplir correctement son rôle, c'est avant tout la faute à une faux mal adaptée ! Mais avant de pouvoir convaincre les gros bonnets de l'Ordre, il va devoir étudier encore beaucoup de cas.

Nicolas aime bien sa vie d'administratif au sein de l'Ordre. C'est une existence paisible pleine de découvertes et de choses à apprendre, loin, très loin des contrats à remplir et des âmes à faucher. Cela à beau être leur fonction à tous, leur raison d'être même, Nicolas n'a jamais pu se faire à la fauche. Une chance que sa rigueur à l'école et son tempérament studieux lui aient valu de pouvoir entrer rapidement dans l'administration. Il est à présent convaincu d'avoir trouvé sa place, même si sa chambre dans les dortoirs de l'Ordre n'est pas très grande, et que certains de ses collègues donnent l'impression de n'avoir jamais souri de leur vie. La championne toutes catégories en la matière est également la star locale : l'Emissaire Sophia Leroy. Mais Nicolas lui accorde sans mal que sa fonction ingrate ne doit pas lui rendre la vie facile. Lui qui n'appréciait déjà pas de faucher une cible pour qui il était invisible, il n'ose pas imaginer ce que cela donne avec un Eveillé. Sans compter qu'il reste très admiratif du personnage : c'est, après tout, la seule Faucheuse, à sa connaissance, à ne pas utiliser de faux mais exclusivement l'imposant chien spectral qui l'accompagne partout. Nicolas est particulièrement curieux de savoir ce qui l'a poussée à abandonner l'accessoire emblématique des Faucheurs mais la demoiselle n'est malheureusement pas des plus abordables. Qu'à cela ne tienne, Nicolas sait être patient et l'occasion de faire plus ample connaissance se présentera bien un jour !

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jean-paul vialard

Maintenant la lumière est installée au centre du ciel, elle fait ses blanches confluences, elle fait briller ses milliers de miroirs. Les mains sont éblouies de ce pur bonheur qu’elles ne pouvaient imaginer. Elles s’ouvrent, se disposent en conque, deviennent de simples parois d’albâtre. On devine le réseau complexe de leurs humeurs, on s’étonne et se réjouit de leur saisissement, on les regarde tels les chefs-d’œuvre dans la lueur de cendre d’un musée. Elles pourraient y figurer au titre de natures mortes, mais combien précieuses, élégantes, à la manière d’une toile de Morandi, cette joie immédiate surgissant des choses.
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Défi
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(Lui)— Aujourd’hui, non c’était hier, enfin !
(Elle)— Déjà ?
(Lui)— Eh oui, le temps passe si vite.
(Elle)— Il nous file entre les doigts alors que si on prenait justement le temps d’être heureux. Il y a quelques chances que cela nous guérisse de la morosité ambiante et contamine notre entourage.
(Lui)— Mais certainement !
(Elle)— Alors, ce sera demain, et encore les jours suivants, car pour moi cela semble une évidence : s'il y a une recette du bonheur, je la vois, là sous mes yeux, et tous les mots qui en constituent la formule. Eh oui !
(Lui)— C’est magique !
(Elle)— Oh oui !
(Lui)— Ce serait un mélange d’alchimiste !
(Elle)— Et pour un livre de cuisine, pour moi, ce serait forcément à la première page !
(Lui)— Et si... !
(Elle)— Et si c’était dans un livre d’école ou sur une ardoise, au tableau noir, écrit à la craie d’une main sûre en pleins et déliés, ce serait alors la morale du jour !
(Lui)— Elle serait la première leçon...
(Elle)— Oh que oui !
(Lui)— Alors qu'en dis-tu ?
(Elle)— Alors, si on commençait ?
(Lui)— Maintenant, si tu veux bien !
(Elle)— Chiche !
(Lui)— Tu me donnes les mots-ingrédients en les citant à haute voix et je te dis alors ce qu’il se passe en moi.
(Elle)— Je commence par "Sourire !"
(Lui)— Je le fais de plus en plus et je reçois en retour (très étrangement) des sourires. Bien sûr certains ne comprennent pas et s’inquiètent. On ne peut sourire sans raison. Sourire serait le début de la folie. Inquiétant non ?
Et pourtant sourire, rire, dans un train, un abri bus, au café, à la veillée, peut s’avérer contagieux !
(Elle)— Alors, je te propose "Dire Merci !"
(Lui)— A la vie, à la serveuse, au chauffeur, aux collègues, oui sans aucun doute. Depuis tout petit, j’ai appris à dire merci.
(Elle)— Bien. "Rester positif !"
(Lui)— Le plus dur sans doute. Tout le monde autour de soi t’envoie tellement d’ondes négatives que l’on mesure mal l’effet d’une onde positive. Passons !
(Elle)— "Ne pas juger !"
(Lui)— Ce serait le début de la tolérance. Ce serait accepter l’autre ! Ce serait trouver normal que l’on soit tous différents et pareils à la fois.
(Elle)— Ce serait commencer à penser et à réfléchir. Te rends-tu compte ?
(Lui)— Je dirais qu’il est permis de douter (par sagesse) mais s’il fallait juger, ce serait après avoir longuement pris le temps de comprendre, d’apprécier, d’écouter. Oui, ce serait à l’évidence, faire preuve d’une forme d’amour, donner une chance à l’autre, lui laisser du temps ou bien la chance de dire ce qu' "il" représente vraiment à nos yeux et ceci quel que soit son apparence.
(Elle)— Car la première impression n’est pas toujours la bonne ou la meilleure.
(Lui)— Oh que oui.
(Elle)— Eh bien justement. Que dis-tu de "Faire un compliment".
(Lui)— Cela se combine très bien avec les mots précédents comme "sourire", "jugement" et "attitude positive". Un compliment est un encouragement, un acte de foi, une volonté bienveillante. Un simple et véritable compliment peut agir comme un catalyseur et de la poussière faire jaillir une étoile.
(Elle)— "Aider quelqu’un ?"
(Lui)— Je crois que cela, en toute modestie, je le fais régulièrement. C’est la chose la plus facile, la plus évidente et égoïstement, elle me fait un bien fou. Lire de la reconnaissance dans les yeux d'une personne que l’on aide et qui n’en revient pas que "des anges" ou "des chevaliers blancs" puissent vraiment exister !!!
(Elle)— "Dire je t’aime !"
(Lui)— Cela, je ne sais carrément pas bien le faire, le dire, le prononcer en l’éprouvant vraiment. Cela m’émeut tellement, me coûte, me fait monter les larmes. Je l’ai dit autrefois. Sans doute que j‘attendais trop en retour. Aimer c’est perdre la raison ou bien exister vraiment. Je ne sais pas.
(Elle)— Cherches-tu encore ?
(Lui)— Eh bien j’aimerais, oui j’aimerais dire « Je t’aime » tout simplement, sans rien attendre en retour. J’aimerai dire « Je t’aime » et "Tomber en amour".
(Elle)— Alors, alors je te propose "Être heureux !"
(Lui)— Cela devrait aller de soi dès lors que l'on accepte toutes les propositions que tu as citées précédemment, comme autant de maux à vaincre et donc vaincus. Ce serait alors tellement facile, simplissime, une sorte de grande victoire sur l’adversité et la morosité ambiante.
(Elle)— Alors, qu’est-ce qu’on attend !
(Lui)— Pour faire la fête ?
(Elle)— Mais non, plus que cela ! Allez ensemble !
(Elle et Lui) — Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ! (En le fredonnant)
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Manuka ce matin a les cheveux sauvages qu'elle a tenté de replier sous un gros turban de maille. Elle a enfilé ses baskets comme on saute dans une flaque de pluie, de l'élan au cœur pour affronter le dehors. Ce matin elle s'est levée seule et n'a réveillé personne. La petite est partie chez son père hier soir. Manuka se dit quelque part en elle que c'est une bonne chose, que la petite connaisse ce père. Elle s'accroche bien à cette idée. Elle repense aux mots de la dame de la maison des droits. Elle grandira et vous savez, ce sera dur, elle vous reprochera vos choix. Donnez-lui l'opportunité. Et puis laissez une chance à son père.
Des semaines entières, une tempête sourde avait chaviré son ventre, rué entre ses côtes. Son père. Ce père, cet homme. Qu'elle avait fui à peine avait-elle su qu'elle portait la vie. Cet homme, qui l'avait tant transportée, bouleversée, fascinée, qu'elle avait suivi jusqu'au Brésil, qu'elle aurait suivi jusque dans la tombe, qu'elle aurait suivi, qu'elle aurait suivi, aveugle devenue, avide et puis abîmée, le soleil qui vous brûle les yeux.
Et puis le réveil.
Manuka un jour épuisée. Une dispute de trop. Une incompréhension de plus. Cet homme-soleil-furieux qui n'a pas de limite, qui l'entraîne toujours plus loin dans sa folie. Il lui fait peur, maintenant, chaque jour un peu plus. L'amour se corne sur les bords, la peur le grignote. L'aventurier est un enfant terrifié et rageur. L'aventurier donne des coups de pieds-coups de couteau dans la toile. Ce matin, on lui annonce qu'elle porte son enfant. Ce sera son échappatoire. Propulsée hors de cette course effrénée par un sentiment de responsabilité nouveau, Manuka prend le premier avion et rentre en France. Il y a 4 ans.
 
Pier a décidé de retrouver Manuka. Il est rentré une année après son départ. La colère passée, il ne guérissait pas d'elle. Manuka devait lui revenir.
Pier a appris qu'il avait une petite fille. Juni, elle s'appelle.
C'était hors de propos. Pier est sorti marcher longuement. Il n'a pas compris ce qui lui arrivait. Manuka n'était plus sa femme et Juni était sa fille. Lui, venait pour que Manuka lui soit rendue, et ne voulait pas d'un enfant.
Sommeil. Manuka Manuka. Ses yeux de forêt. Juni. Quel curieux prénom.
Longtemps Pier est resté prostré dans le vieil appartement fatigué qui l'avait attendu pendant ses années de voyages.
Puis il s'est relevé, et il a choisi de connaître Juni.
 
 
Manuka a traversé des kilomètres les yeux dans la vitre, son vieux sac à dos sur le siège d'à côté. Elle s'est débarrassée d'anciennes chaînes au fil des lacs des forêts des arbres. Manuka caresse son ventre et c'est le retour au bitume, au ventre de son enfance. Reprendre les choses là où elle les avait abandonnées. Revenir. Et renaître.
 
 
Soirée-fausse-couche. Gestes à contre-coeur. Se chanter des bêtises. Préparer le sac de Juni, ne pas oublier sa brosse à dents, ni son cahier de vie. Son bonnet et sa paire de lunettes. Et puis son doudou, surtout son doudou. Fermer le sac. Ouvrir la porte. Embrasser son enfant. Lui dire au revoir. Au revoir ma Juni-libellule. Et croiser dans un demi-éclair le regard voilé de cet homme dont elle s'était libérée, à qui elle remet son enfant pour le week-end. Elle aime bien l'histoire des légumes qui parlent, je te l'ai mise dans le sac.
Pier ne sourit pas. Il fait juste un petit « d'accord » de la tête. Il prend la main de Juni qui lève vers lui des yeux intrigués et admiratifs. Pier est grand. C'est un aventurier. Juni a de drôles d'étoiles dans les yeux. Manuka a le fond du ventre qui tremble. Elle dit juste un dernier au revoir et ferme la porte.
 
 
_ Tes yeux, on dirait la forêt, c'est drôle. Ils sont verts de noir.
_ Tu dis des bêtises.
_ Tu m'aimeras encore quand je serai un pauvre type ?
Rires
_ T'es déjà un pauvre type…
_ Tu peux rigoler Manuka, moi je te laisserai jamais partir.
 
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