Une main tendue

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Nicolas n'a pas à attendre longtemps avant de voir arriver deux Agents au pas de course et à l'expression soucieuse. En vérité, aux regards qui l'épient de derrière un rideau, Nicolas soupçonne Chloé d'avoir appelé ses parents pour les prévenir. Reste à savoir ce qu'elle a bien pu leur raconter.

Nicolas tâche de ne pas trahir ses craintes et affiche un sourire serein en regardant le couple approcher. A peine sont-ils à portée de voix qu'on lui adresse un salut tendu.

- Que nous vaut cette visite ?

- Il y a un problème avec Pauline ?

Monsieur Morel jette un regard à sa femme avant de fixer des prunelles noires sur Nicolas.

- Enterrée vivante elle ne doit pas trop vous causer de soucis...

Nicolas lève les mains en signe d'apaisement.

- Je ne viens pas de la part de l'Ordre.

Devant les airs tantôt surpris tantôt méfiant de ses interlocuteurs, le jeune homme s'empresse d'exposer le faux prétexte qu'il a concocté. Il leur explique qu'il est nouveau à la section faux et que son supérieur lui a demandé d'étudier l'une des faux du service de son choix pour démontrer ses connaissances. Il ne pouvait choisir d'autre pièce que l'étrange paire d'ailes vue aux saisies qui, de fil en aiguille, l'a mené à eux.

- Le dossier de Pauline est incroyable, j'espérais seulement pouvoir la rencontrer.

Des œillades s'échangent et Nicolas se demande s'il est parvenu à les convaincre. Monsieur Morel fait signe à sa femme, qui rentre rassurer Chloé, avant de revenir au Faucheur.

- Et son dossier ne dit pas qu'elle est détenue à l'Ordre ?

L'Agent est méfiant et Nicolas se sent honteux en avouant, un ton plus bas.

- Je ne pouvais croire qu'elle était toujours en détention scellée, j'ai supposé que son dossier n'était pas à jour...

Monsieur Morel le jauge un moment sans rien dire avant de lâcher un soupir.

- L'Ordre sait déjà ce que nous pensons de tout ceci. Peu m'importe que vous soyez honnête ou juste un nouveau envoyé jouer les espions. Entrez, nous serons plus à l'aise pour discuter à l'intérieur.

Attablé dans la cuisine devant une tasse de thé, Nicolas comprend vite les réactions de la famille à sa visite impromptue. Concernant Chloé tout d'abord, la petite fait, semble-t-il, l'objet d'une vigilance accrue alors qu'elle n'a jamais eu l'occasion de fréquenter Pauline. Leur seul point commun est leur famille d'accueil et Nicolas reconnaît que ça fait bien peu, d'autant plus que les comptes-rendus qu'il a pu lire ne trahissent pas une mauvaise éducation mais bien plus des maladresses d'enfant. Les efforts constants que doit entretenir Chloé pour sortir de l'ombre de son aînée ont effectivement de quoi la rendre méfiante.

Pour ce qui est de Pauline, à la lecture de son dossier Nicolas s'était demandé comment aucune famille ou ami n'avait pu s'indigner de dix ans de détention scellée pour une petite fille. Ce n'est, bien entendu, pas le cas.

- Quand ils nous l'ont retirée, nous n'avons rien pu faire. Les Emissaires sont formés à l'Ordre, c'est ainsi...

Madame Morel observe son thé dansant dans sa tasse en parlant d'une voix songeuse. Nicolas voit parfaitement que cette histoire les a tous deux remués, et qu'elle le fait encore. Monsieur Morel se gratte la gorge avant de prendre le relai.

- Quand nous avons entendu que Pauline enchaînait les entretiens disciplinaires bien plus qu'avec nous, nous avons demandé à la récupérer mais l'Ordre est resté sourd à notre requête. Et nous savons où tout ceci l'a menée...

Le silence plane un long moment dans la cuisine, Nicolas peut même entendre Chloé et son amie jouer à l'étage. Finalement, la voix de monsieur Morel s'élève à nouveau.

- La détention ne devait durer que le temps que Pauline... s'assagisse, selon leurs dires. Nous avons demandé des nouvelles régulièrement, exigé qu'elle soit radiée et qu'on nous la rende... Nous avons même proposé de déménager pour l'emmener dans une région où elle serait moins confrontée à l'Ordre, aux âmes, aux Eveillés... sans résultat. Les Veilleurs sont denrées rares, ils doivent encore espérer pouvoir la réintégrer. La seule réponse qu'on nous donne est toujours que sa dernière évaluation n'a pas été concluante. En dix ans, j'ai du mal à y croire. Pauline leur fait peur. Je me demande parfois si elle a seulement vu quelqu'un durant tout ce temps...

Nicolas n'ose rien dire mais il a les mêmes craintes. Que le dossier de Pauline ait été abandonné sur l'étagère des Faucheurs radiés sans qu'aucun nouvel élément n'ait été apporté pour le compléter est mauvais signe. Toute cette histoire ne le regarde absolument pas mais Nicolas ne peut pas détourner les yeux du drame qui entoure cette famille.

- Je ne vous promets rien mais je ferai tout mon possible pour vous aider.

Nicolas a parlé sans réfléchir et le couple le fixe d'un air surpris mais cela n'a pas d'importance. Du premier jour où il a aperçu le bâtiment du bureau de l'Ouest, il a toujours pressenti que l'austère bâtisse renfermait de sombres secrets. C'est pour les découvrir qu'il a demandé sa mutation dans la région et sa curiosité ne peut tourner le dos à ce mystère. Cependant, avant de pouvoir intercéder en leur faveur, Nicolas a besoin de rencontrer Pauline, de se faire sa propre idée sur l'état de cette étrange Faucheuse. Le tableau qu'en donne son dossier et ses parents sont trop contradictoires pour s'appuyer sur l'un ou l'autre. Très bien, puisqu'il ne peut se faire sa propre idée autrement, il ne lui reste plus qu'une solution : repérer l'accès aux détentions scellées et aller vérifier ce qu'il en est par lui-même !

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(Lui)— Aujourd’hui, non c’était hier, enfin !
(Elle)— Déjà ?
(Lui)— Eh oui, le temps passe si vite.
(Elle)— Il nous file entre les doigts alors que si on prenait justement le temps d’être heureux. Il y a quelques chances que cela nous guérisse de la morosité ambiante et contamine notre entourage.
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(Lui)— C’est magique !
(Elle)— Oh oui !
(Lui)— Ce serait un mélange d’alchimiste !
(Elle)— Et pour un livre de cuisine, pour moi, ce serait forcément à la première page !
(Lui)— Et si... !
(Elle)— Et si c’était dans un livre d’école ou sur une ardoise, au tableau noir, écrit à la craie d’une main sûre en pleins et déliés, ce serait alors la morale du jour !
(Lui)— Elle serait la première leçon...
(Elle)— Oh que oui !
(Lui)— Alors qu'en dis-tu ?
(Elle)— Alors, si on commençait ?
(Lui)— Maintenant, si tu veux bien !
(Elle)— Chiche !
(Lui)— Tu me donnes les mots-ingrédients en les citant à haute voix et je te dis alors ce qu’il se passe en moi.
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(Lui)— Je le fais de plus en plus et je reçois en retour (très étrangement) des sourires. Bien sûr certains ne comprennent pas et s’inquiètent. On ne peut sourire sans raison. Sourire serait le début de la folie. Inquiétant non ?
Et pourtant sourire, rire, dans un train, un abri bus, au café, à la veillée, peut s’avérer contagieux !
(Elle)— Alors, je te propose "Dire Merci !"
(Lui)— A la vie, à la serveuse, au chauffeur, aux collègues, oui sans aucun doute. Depuis tout petit, j’ai appris à dire merci.
(Elle)— Bien. "Rester positif !"
(Lui)— Le plus dur sans doute. Tout le monde autour de soi t’envoie tellement d’ondes négatives que l’on mesure mal l’effet d’une onde positive. Passons !
(Elle)— "Ne pas juger !"
(Lui)— Ce serait le début de la tolérance. Ce serait accepter l’autre ! Ce serait trouver normal que l’on soit tous différents et pareils à la fois.
(Elle)— Ce serait commencer à penser et à réfléchir. Te rends-tu compte ?
(Lui)— Je dirais qu’il est permis de douter (par sagesse) mais s’il fallait juger, ce serait après avoir longuement pris le temps de comprendre, d’apprécier, d’écouter. Oui, ce serait à l’évidence, faire preuve d’une forme d’amour, donner une chance à l’autre, lui laisser du temps ou bien la chance de dire ce qu' "il" représente vraiment à nos yeux et ceci quel que soit son apparence.
(Elle)— Car la première impression n’est pas toujours la bonne ou la meilleure.
(Lui)— Oh que oui.
(Elle)— Eh bien justement. Que dis-tu de "Faire un compliment".
(Lui)— Cela se combine très bien avec les mots précédents comme "sourire", "jugement" et "attitude positive". Un compliment est un encouragement, un acte de foi, une volonté bienveillante. Un simple et véritable compliment peut agir comme un catalyseur et de la poussière faire jaillir une étoile.
(Elle)— "Aider quelqu’un ?"
(Lui)— Je crois que cela, en toute modestie, je le fais régulièrement. C’est la chose la plus facile, la plus évidente et égoïstement, elle me fait un bien fou. Lire de la reconnaissance dans les yeux d'une personne que l’on aide et qui n’en revient pas que "des anges" ou "des chevaliers blancs" puissent vraiment exister !!!
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(Lui)— Cela, je ne sais carrément pas bien le faire, le dire, le prononcer en l’éprouvant vraiment. Cela m’émeut tellement, me coûte, me fait monter les larmes. Je l’ai dit autrefois. Sans doute que j‘attendais trop en retour. Aimer c’est perdre la raison ou bien exister vraiment. Je ne sais pas.
(Elle)— Cherches-tu encore ?
(Lui)— Eh bien j’aimerais, oui j’aimerais dire « Je t’aime » tout simplement, sans rien attendre en retour. J’aimerai dire « Je t’aime » et "Tomber en amour".
(Elle)— Alors, alors je te propose "Être heureux !"
(Lui)— Cela devrait aller de soi dès lors que l'on accepte toutes les propositions que tu as citées précédemment, comme autant de maux à vaincre et donc vaincus. Ce serait alors tellement facile, simplissime, une sorte de grande victoire sur l’adversité et la morosité ambiante.
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Des semaines entières, une tempête sourde avait chaviré son ventre, rué entre ses côtes. Son père. Ce père, cet homme. Qu'elle avait fui à peine avait-elle su qu'elle portait la vie. Cet homme, qui l'avait tant transportée, bouleversée, fascinée, qu'elle avait suivi jusqu'au Brésil, qu'elle aurait suivi jusque dans la tombe, qu'elle aurait suivi, qu'elle aurait suivi, aveugle devenue, avide et puis abîmée, le soleil qui vous brûle les yeux.
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Pier a décidé de retrouver Manuka. Il est rentré une année après son départ. La colère passée, il ne guérissait pas d'elle. Manuka devait lui revenir.
Pier a appris qu'il avait une petite fille. Juni, elle s'appelle.
C'était hors de propos. Pier est sorti marcher longuement. Il n'a pas compris ce qui lui arrivait. Manuka n'était plus sa femme et Juni était sa fille. Lui, venait pour que Manuka lui soit rendue, et ne voulait pas d'un enfant.
Sommeil. Manuka Manuka. Ses yeux de forêt. Juni. Quel curieux prénom.
Longtemps Pier est resté prostré dans le vieil appartement fatigué qui l'avait attendu pendant ses années de voyages.
Puis il s'est relevé, et il a choisi de connaître Juni.
 
 
Manuka a traversé des kilomètres les yeux dans la vitre, son vieux sac à dos sur le siège d'à côté. Elle s'est débarrassée d'anciennes chaînes au fil des lacs des forêts des arbres. Manuka caresse son ventre et c'est le retour au bitume, au ventre de son enfance. Reprendre les choses là où elle les avait abandonnées. Revenir. Et renaître.
 
 
Soirée-fausse-couche. Gestes à contre-coeur. Se chanter des bêtises. Préparer le sac de Juni, ne pas oublier sa brosse à dents, ni son cahier de vie. Son bonnet et sa paire de lunettes. Et puis son doudou, surtout son doudou. Fermer le sac. Ouvrir la porte. Embrasser son enfant. Lui dire au revoir. Au revoir ma Juni-libellule. Et croiser dans un demi-éclair le regard voilé de cet homme dont elle s'était libérée, à qui elle remet son enfant pour le week-end. Elle aime bien l'histoire des légumes qui parlent, je te l'ai mise dans le sac.
Pier ne sourit pas. Il fait juste un petit « d'accord » de la tête. Il prend la main de Juni qui lève vers lui des yeux intrigués et admiratifs. Pier est grand. C'est un aventurier. Juni a de drôles d'étoiles dans les yeux. Manuka a le fond du ventre qui tremble. Elle dit juste un dernier au revoir et ferme la porte.
 
 
_ Tes yeux, on dirait la forêt, c'est drôle. Ils sont verts de noir.
_ Tu dis des bêtises.
_ Tu m'aimeras encore quand je serai un pauvre type ?
Rires
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