La Faucheuse sans faux

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Nicolas n'en revient pas de son audace et pourtant il trépigne d'impatience. Cela fait des jours qu'il observe de loin la fameuse Sophia Leroy afin de trouver le moment le plus propice pour lui parler. C'est que l'Emissaire traverse toujours les grands espaces du bureau de l'Ouest d'un pas rapide, le visage enfoui sous sa large capuche rouge, et Nicolas doute de la mettre dans de bonnes dispositions en lui courant après. Mais il a remarqué qu'après le dîner, quand elle n'est pas appelée sur une de ses nombreuses missions, Sophia traîne un peu dans la cour de l'Ordre pour que son chien se dégourdisse les pattes.

Ce soir, comble du hasard, ou pas, l'Emissaire s'est assise sur un banc et semble attendre quelque chose, ou quelqu'un. Comme personne n'est en vue, Nicolas se lance et vient s'installer à côté d'elle.

- Bonsoir.

Un petit souffle cynique lui répond et Nicolas se retrouve bête tout à coup. Face au silence de Sophia, il ne sait pas vraiment comment entamer la conversation. Lorsque l'énorme Leonberg spectral s'en vient inspecter l'incongrue compagnie de sa maîtresse, Nicolas tend une main timide vers lui. C'est étrange, la sensation est similaire à celle qu'il ressent quand il travaille l'essence de faux, sans l'amas de souvenirs bien entendu.

- Il est sacrément impressionnant...

Sophia approuve d'un grognement avant de s'agiter.

- J'espère que ce n'est pas seulement pour me dire ça que tu m'épies depuis une semaine...

Nicolas se sent rougir et se tourne vers l'Emissaire pour bredouiller une excuse mais il perd le fil de sa pensée en découvrant son visage. Il avait toujours cru que Sophia était une femme petite et menue mais il découvre soudain les traits d'une adolescente revêche qui ne doit pas avoir plus de quatorze ans. Enfin, qui ne devait pas avoir plus de quatorze ans au moment de sa mort...

- Quoi ? Qu'est-ce que tu me veux ?

Nicolas sursaute et tente de se ressaisir. En vérité, il ne sait pas vraiment par quoi commencer.

- C'est idiot...

- Plus que de me suivre toute une semaine avec des yeux ronds ?

Nicolas est déconcerté. Il ne sait pas si elle est agacée ou moqueuse et il commence à se dire que c'est probablement pour ça qu'elle est toujours toute seule. Mais il chasse bien vite ces réflexions pour retrouver le pourquoi de sa présence.

- Je me demandais pourquoi tu utilises un chien spectral plutôt qu'une faux.

Pour le coup, c'est au tour de Sophia de le regarder bizarrement et, comme elle ne répond pas, Nicolas craint soudain de l'avoir vexée.

- Oh mais c'est très impressionnant de pouvoir faire ce que tu fais sans faux, hein ! C'est juste que... je travaille à la section faux... et je suis curieux...

Nicolas a beau être plus vieux physiquement, il se sent comme un enfant impertinent face au regard insondable de l'Emissaire. Finalement, Sophia hausse les épaules et se détourne pour surveiller son compagnon, parti batifoler plus loin.

- Pourquoi courir après les âmes si Lucius peut le faire à ma place ?

L'argument est recevable mais, contrairement à ce qu'elle sous-entend, Nicolas sait que travailler avec un chien est loin d'être l'option de facilité. Contrairement à une faux qui se manie instinctivement, le dressage du chien spectral demande énormément d'heures de travail et une attention accrue sur le terrain. Le jeune homme comprend qu'il a vu juste lorsque Sophia complète, dans un murmure, après un silence.

- Et puis, j'en avais marre de les entendre gémir et supplier dès que je sortais ma faux...

Voilà qui semble être une bien meilleure raison.

- Tu fais ça depuis longtemps ?

- Quoi ? Emissaire ?

Sophia hausse les épaules avec un air faussement désinvolte.

- A quoi bon compter ? Je ferai ça jusqu'à la fin des temps de toute manière...

Nicolas sent son cœur se pincer. Il est évident que la jeune fille ne remplit pas sa fonction de gaieté de cœur et le Faucheur s'empresse de changer de sujet.

- Et la Veilleuse Morel ? Elle aussi, elle utilisait un chien quand elle était Emissaire. C'est parce que c'est toi qui l'as formée, ou l'inverse ? Elle avait le même genre de chien ?

Nicolas se demande tout à coup s'il n'a pas dit une bêtise car Sophia le dévisage d'un air suspicieux.

- Qui t'as parlé d'elle ?

Nicolas est surpris. Pourquoi une telle réaction ?

- Personne... J'ai juste vu ses ailes aux saisies et ça m'a intrigué, c'est tout...

Sophia a un nouveau grognement sceptique avant de se lever.

- Miss Cata, c'était un nid à problèmes. A ta place, je me trouverais un autre loisir pour mon temps libre...

Nicolas fronce les sourcils sans comprendre ce qui lui vaut pareille menace voilée. En un sifflement, Sophia rappelle Lucius et la voilà qui s'éloigne sans un mot. Mais il reste une question qui échappe à Nicolas.

- "C'était" ?

- Elle ne travaille plus ici. Bon débarras !

L'Emissaire a jeté ces mots par dessus son épaule avant de quitter la cour. Pour le coup, Nicolas affiche un sourire ravi : si la Veilleuse Morel a été transférée, alors son dossier personnel se trouve à présent dans la section d'archives à laquelle Edgard le laisse accéder !

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(Lui)— Aujourd’hui, non c’était hier, enfin !
(Elle)— Déjà ?
(Lui)— Eh oui, le temps passe si vite.
(Elle)— Il nous file entre les doigts alors que si on prenait justement le temps d’être heureux. Il y a quelques chances que cela nous guérisse de la morosité ambiante et contamine notre entourage.
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(Elle)— Alors, ce sera demain, et encore les jours suivants, car pour moi cela semble une évidence : s'il y a une recette du bonheur, je la vois, là sous mes yeux, et tous les mots qui en constituent la formule. Eh oui !
(Lui)— C’est magique !
(Elle)— Oh oui !
(Lui)— Ce serait un mélange d’alchimiste !
(Elle)— Et pour un livre de cuisine, pour moi, ce serait forcément à la première page !
(Lui)— Et si... !
(Elle)— Et si c’était dans un livre d’école ou sur une ardoise, au tableau noir, écrit à la craie d’une main sûre en pleins et déliés, ce serait alors la morale du jour !
(Lui)— Elle serait la première leçon...
(Elle)— Oh que oui !
(Lui)— Alors qu'en dis-tu ?
(Elle)— Alors, si on commençait ?
(Lui)— Maintenant, si tu veux bien !
(Elle)— Chiche !
(Lui)— Tu me donnes les mots-ingrédients en les citant à haute voix et je te dis alors ce qu’il se passe en moi.
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(Lui)— Je le fais de plus en plus et je reçois en retour (très étrangement) des sourires. Bien sûr certains ne comprennent pas et s’inquiètent. On ne peut sourire sans raison. Sourire serait le début de la folie. Inquiétant non ?
Et pourtant sourire, rire, dans un train, un abri bus, au café, à la veillée, peut s’avérer contagieux !
(Elle)— Alors, je te propose "Dire Merci !"
(Lui)— A la vie, à la serveuse, au chauffeur, aux collègues, oui sans aucun doute. Depuis tout petit, j’ai appris à dire merci.
(Elle)— Bien. "Rester positif !"
(Lui)— Le plus dur sans doute. Tout le monde autour de soi t’envoie tellement d’ondes négatives que l’on mesure mal l’effet d’une onde positive. Passons !
(Elle)— "Ne pas juger !"
(Lui)— Ce serait le début de la tolérance. Ce serait accepter l’autre ! Ce serait trouver normal que l’on soit tous différents et pareils à la fois.
(Elle)— Ce serait commencer à penser et à réfléchir. Te rends-tu compte ?
(Lui)— Je dirais qu’il est permis de douter (par sagesse) mais s’il fallait juger, ce serait après avoir longuement pris le temps de comprendre, d’apprécier, d’écouter. Oui, ce serait à l’évidence, faire preuve d’une forme d’amour, donner une chance à l’autre, lui laisser du temps ou bien la chance de dire ce qu' "il" représente vraiment à nos yeux et ceci quel que soit son apparence.
(Elle)— Car la première impression n’est pas toujours la bonne ou la meilleure.
(Lui)— Oh que oui.
(Elle)— Eh bien justement. Que dis-tu de "Faire un compliment".
(Lui)— Cela se combine très bien avec les mots précédents comme "sourire", "jugement" et "attitude positive". Un compliment est un encouragement, un acte de foi, une volonté bienveillante. Un simple et véritable compliment peut agir comme un catalyseur et de la poussière faire jaillir une étoile.
(Elle)— "Aider quelqu’un ?"
(Lui)— Je crois que cela, en toute modestie, je le fais régulièrement. C’est la chose la plus facile, la plus évidente et égoïstement, elle me fait un bien fou. Lire de la reconnaissance dans les yeux d'une personne que l’on aide et qui n’en revient pas que "des anges" ou "des chevaliers blancs" puissent vraiment exister !!!
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(Lui)— Cela, je ne sais carrément pas bien le faire, le dire, le prononcer en l’éprouvant vraiment. Cela m’émeut tellement, me coûte, me fait monter les larmes. Je l’ai dit autrefois. Sans doute que j‘attendais trop en retour. Aimer c’est perdre la raison ou bien exister vraiment. Je ne sais pas.
(Elle)— Cherches-tu encore ?
(Lui)— Eh bien j’aimerais, oui j’aimerais dire « Je t’aime » tout simplement, sans rien attendre en retour. J’aimerai dire « Je t’aime » et "Tomber en amour".
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(Lui)— Cela devrait aller de soi dès lors que l'on accepte toutes les propositions que tu as citées précédemment, comme autant de maux à vaincre et donc vaincus. Ce serait alors tellement facile, simplissime, une sorte de grande victoire sur l’adversité et la morosité ambiante.
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Sommeil. Manuka Manuka. Ses yeux de forêt. Juni. Quel curieux prénom.
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Puis il s'est relevé, et il a choisi de connaître Juni.
 
 
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Soirée-fausse-couche. Gestes à contre-coeur. Se chanter des bêtises. Préparer le sac de Juni, ne pas oublier sa brosse à dents, ni son cahier de vie. Son bonnet et sa paire de lunettes. Et puis son doudou, surtout son doudou. Fermer le sac. Ouvrir la porte. Embrasser son enfant. Lui dire au revoir. Au revoir ma Juni-libellule. Et croiser dans un demi-éclair le regard voilé de cet homme dont elle s'était libérée, à qui elle remet son enfant pour le week-end. Elle aime bien l'histoire des légumes qui parlent, je te l'ai mise dans le sac.
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_ Tes yeux, on dirait la forêt, c'est drôle. Ils sont verts de noir.
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Rires
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