La forge d'âmes

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Nicolas est aux anges : l'Emissaire Leroy a ramené ce matin un tout nouveau Faucheur. Avec cette arrivée, Armand lui a promis de lui faire découvrir la forge d'âmes du bureau de l'Ouest. Il a même parlé de tester ses capacités ! Nicolas n'ose espérer qu'on le laissera donner forme à la faux d'apprentissage qu'ils vont devoir créer. Il aimerait tant pouvoir prouver à ses collègues qu'il vaut bien mieux qu'un simple poste d'Assistant !

Sur les talons de son chef, Nicolas s'aventure tout au fond du grand hall d'entrée de l'Ordre. Il y découvre pour la première fois la section d'accueil des Faucheurs tout juste éveillés. Et pourtant, plus il détaille le long couloir rythmé par les larges vitres donnant sur les chambres d'accueil, plus le lieu lui semble familier. Il est pourtant très différent de celui qu'il a connu au bureau du Nord, où l'entrée se faisait directement par le bureau de l'Administratif de service.

Nicolas rumine cette sensation de déjà-vu le temps nécessaire à son responsable pour récupérer les informations indispensables et le coffret en bois blanc qu'ils sont venus chercher. Alors ils reprennent le chemin de leur département. Arrivés dans leur domaine, son chef fait signe à Nicolas de le suivre tout au fond du couloir, vers la fameuse pièce dans laquelle il rêve de pouvoir travailler un jour : la forge d'âmes. Nicolas sent l'excitation monter et son cœur s'accélérer.

- Ta lettre de recommandation disait que tu as un talent certain pour la forge. J'aimerais voir ça.

Nicolas est ravi. On va le laisser faire ses preuves, enfin ! Son sourire grimpe jusqu'à ses oreilles, ce qui amuse beaucoup Armand.

Quand il pousse la porte de la pièce, Nicolas voudrait sourire plus largement encore mais il en est incapable. Il est comme un enfant s'invitant dans l'atelier du Père Noël ! Les grands plans de travail en bois blanc n'ont guère d'intérêt en vérité, mais il n'en est pas de même pour les murs et les hauts plafonds. Là où manuels antiques et parchemins en tous genres ne s'entassent pas, ce sont des faux finement réalisées, offertes au département par des Faucheurs à la retraite, qui s'exposent. Nicolas rêve du jour où il pourra se repaître de tout le savoir conservé entre ces murs mais, pour le moment, il doit se contenter de l'admirer.

Quand son chef le tire de sa contemplation ébahie, Nicolas se sent rougir et bredouille une excuse en s'approchant de l'établi où l'attend le coffret blanc. Il doit se ressaisir, ce n'est vraiment pas le moment de se laisser distraire, au risque de faire une grosse bêtise. Nicolas inspire profondément et ferme les yeux pour retrouver son calme. Voilà, il est prêt !

Il commence par jeter un œil au dossier du Faucheur. Pour une lame d'apprentissage, il n'a guère besoin d'informations, si ce n'est la taille et la corpulence du manieur. Ces données en tête, il peut se concentrer sur le coffret qui l'attend sagement. Avec précaution, Nicolas soulève le couvercle et fait glisser son contenu sur le plan de travail. La substance argentée et gélatineuse coule et tremblote avant de retrouver la forme de demi-sphère qu'elle prend toujours au repos. Nicolas s'est souvent demandé comment les Faucheurs de la section d'accueil s'y prennent pour extraire l'essence de leur faux aux nouveaux venus mais il n'est pas certain, en vérité, de vouloir connaître la réponse.

Nicolas observe un moment les miroitements hypnotiques qui dansent à la surface de la matière, visualisant la forme et la taille de la lame qu'il va devoir en tirer. Puis il se lance. Avec une pointe d'appréhension, il effleure d'abord la surface avant d'y appliquer franchement les paumes de ses mains, prêt à se fermer aux échos de souvenirs qui ne manqueront pas de l'assaillir. L'essence brute est une matière dangereuse pour qui n'est pas préparé à la manipuler car les souvenirs qu'elle renferme peuvent facilement perdre les esprits insouciants. Mais Nicolas n'est pas de ceux-là. Il fredonne une berceuse tout en caressant la substance pour la façonner. Tous les Forgeurs ont leur petit truc pour rester fermé aux images, aux sons, aux sensations étrangères et, pour Nicolas, c'est cette berceuse.

L'essence brute ne sait pas encore qu'elle n'appartient plus au monde des vivants. Il faut du temps et de la patience pour qu'un Forgeur lui fasse comprendre qu'elle fait désormais partie de l'univers des Faucheurs, lui inculque de quelle manière, sous quelle forme, elle sera utile à son propriétaire dans cette nouvelle vie. Lentement mais sûrement, Nicolas forge la lame, travaille sa courbe, affine son fil. Quand l'essence est enfin apaisée, prête à jouer son nouveau rôle, Nicolas s'écarte d'elle pour aller piocher, à la réserve dans un coin, le manche qui lui siéra le mieux. Quand il est satisfait de son choix, il s'en retourne vers l'établi pour le présenter à la nouvelle lame. Celle-ci a tellement hâte de rejoindre sa nouvelle vie qu'elle s'enchâsse au bois sans rechigner. Nicolas sourit : voilà qui promet un Faucheur des plus motivés !

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jean-paul vialard

Maintenant la lumière est installée au centre du ciel, elle fait ses blanches confluences, elle fait briller ses milliers de miroirs. Les mains sont éblouies de ce pur bonheur qu’elles ne pouvaient imaginer. Elles s’ouvrent, se disposent en conque, deviennent de simples parois d’albâtre. On devine le réseau complexe de leurs humeurs, on s’étonne et se réjouit de leur saisissement, on les regarde tels les chefs-d’œuvre dans la lueur de cendre d’un musée. Elles pourraient y figurer au titre de natures mortes, mais combien précieuses, élégantes, à la manière d’une toile de Morandi, cette joie immédiate surgissant des choses.
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Défi
Jean-Michel Palacios


(Lui)— Aujourd’hui, non c’était hier, enfin !
(Elle)— Déjà ?
(Lui)— Eh oui, le temps passe si vite.
(Elle)— Il nous file entre les doigts alors que si on prenait justement le temps d’être heureux. Il y a quelques chances que cela nous guérisse de la morosité ambiante et contamine notre entourage.
(Lui)— Mais certainement !
(Elle)— Alors, ce sera demain, et encore les jours suivants, car pour moi cela semble une évidence : s'il y a une recette du bonheur, je la vois, là sous mes yeux, et tous les mots qui en constituent la formule. Eh oui !
(Lui)— C’est magique !
(Elle)— Oh oui !
(Lui)— Ce serait un mélange d’alchimiste !
(Elle)— Et pour un livre de cuisine, pour moi, ce serait forcément à la première page !
(Lui)— Et si... !
(Elle)— Et si c’était dans un livre d’école ou sur une ardoise, au tableau noir, écrit à la craie d’une main sûre en pleins et déliés, ce serait alors la morale du jour !
(Lui)— Elle serait la première leçon...
(Elle)— Oh que oui !
(Lui)— Alors qu'en dis-tu ?
(Elle)— Alors, si on commençait ?
(Lui)— Maintenant, si tu veux bien !
(Elle)— Chiche !
(Lui)— Tu me donnes les mots-ingrédients en les citant à haute voix et je te dis alors ce qu’il se passe en moi.
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(Lui)— Je le fais de plus en plus et je reçois en retour (très étrangement) des sourires. Bien sûr certains ne comprennent pas et s’inquiètent. On ne peut sourire sans raison. Sourire serait le début de la folie. Inquiétant non ?
Et pourtant sourire, rire, dans un train, un abri bus, au café, à la veillée, peut s’avérer contagieux !
(Elle)— Alors, je te propose "Dire Merci !"
(Lui)— A la vie, à la serveuse, au chauffeur, aux collègues, oui sans aucun doute. Depuis tout petit, j’ai appris à dire merci.
(Elle)— Bien. "Rester positif !"
(Lui)— Le plus dur sans doute. Tout le monde autour de soi t’envoie tellement d’ondes négatives que l’on mesure mal l’effet d’une onde positive. Passons !
(Elle)— "Ne pas juger !"
(Lui)— Ce serait le début de la tolérance. Ce serait accepter l’autre ! Ce serait trouver normal que l’on soit tous différents et pareils à la fois.
(Elle)— Ce serait commencer à penser et à réfléchir. Te rends-tu compte ?
(Lui)— Je dirais qu’il est permis de douter (par sagesse) mais s’il fallait juger, ce serait après avoir longuement pris le temps de comprendre, d’apprécier, d’écouter. Oui, ce serait à l’évidence, faire preuve d’une forme d’amour, donner une chance à l’autre, lui laisser du temps ou bien la chance de dire ce qu' "il" représente vraiment à nos yeux et ceci quel que soit son apparence.
(Elle)— Car la première impression n’est pas toujours la bonne ou la meilleure.
(Lui)— Oh que oui.
(Elle)— Eh bien justement. Que dis-tu de "Faire un compliment".
(Lui)— Cela se combine très bien avec les mots précédents comme "sourire", "jugement" et "attitude positive". Un compliment est un encouragement, un acte de foi, une volonté bienveillante. Un simple et véritable compliment peut agir comme un catalyseur et de la poussière faire jaillir une étoile.
(Elle)— "Aider quelqu’un ?"
(Lui)— Je crois que cela, en toute modestie, je le fais régulièrement. C’est la chose la plus facile, la plus évidente et égoïstement, elle me fait un bien fou. Lire de la reconnaissance dans les yeux d'une personne que l’on aide et qui n’en revient pas que "des anges" ou "des chevaliers blancs" puissent vraiment exister !!!
(Elle)— "Dire je t’aime !"
(Lui)— Cela, je ne sais carrément pas bien le faire, le dire, le prononcer en l’éprouvant vraiment. Cela m’émeut tellement, me coûte, me fait monter les larmes. Je l’ai dit autrefois. Sans doute que j‘attendais trop en retour. Aimer c’est perdre la raison ou bien exister vraiment. Je ne sais pas.
(Elle)— Cherches-tu encore ?
(Lui)— Eh bien j’aimerais, oui j’aimerais dire « Je t’aime » tout simplement, sans rien attendre en retour. J’aimerai dire « Je t’aime » et "Tomber en amour".
(Elle)— Alors, alors je te propose "Être heureux !"
(Lui)— Cela devrait aller de soi dès lors que l'on accepte toutes les propositions que tu as citées précédemment, comme autant de maux à vaincre et donc vaincus. Ce serait alors tellement facile, simplissime, une sorte de grande victoire sur l’adversité et la morosité ambiante.
(Elle)— Alors, qu’est-ce qu’on attend !
(Lui)— Pour faire la fête ?
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Manuka ce matin a les cheveux sauvages qu'elle a tenté de replier sous un gros turban de maille. Elle a enfilé ses baskets comme on saute dans une flaque de pluie, de l'élan au cœur pour affronter le dehors. Ce matin elle s'est levée seule et n'a réveillé personne. La petite est partie chez son père hier soir. Manuka se dit quelque part en elle que c'est une bonne chose, que la petite connaisse ce père. Elle s'accroche bien à cette idée. Elle repense aux mots de la dame de la maison des droits. Elle grandira et vous savez, ce sera dur, elle vous reprochera vos choix. Donnez-lui l'opportunité. Et puis laissez une chance à son père.
Des semaines entières, une tempête sourde avait chaviré son ventre, rué entre ses côtes. Son père. Ce père, cet homme. Qu'elle avait fui à peine avait-elle su qu'elle portait la vie. Cet homme, qui l'avait tant transportée, bouleversée, fascinée, qu'elle avait suivi jusqu'au Brésil, qu'elle aurait suivi jusque dans la tombe, qu'elle aurait suivi, qu'elle aurait suivi, aveugle devenue, avide et puis abîmée, le soleil qui vous brûle les yeux.
Et puis le réveil.
Manuka un jour épuisée. Une dispute de trop. Une incompréhension de plus. Cet homme-soleil-furieux qui n'a pas de limite, qui l'entraîne toujours plus loin dans sa folie. Il lui fait peur, maintenant, chaque jour un peu plus. L'amour se corne sur les bords, la peur le grignote. L'aventurier est un enfant terrifié et rageur. L'aventurier donne des coups de pieds-coups de couteau dans la toile. Ce matin, on lui annonce qu'elle porte son enfant. Ce sera son échappatoire. Propulsée hors de cette course effrénée par un sentiment de responsabilité nouveau, Manuka prend le premier avion et rentre en France. Il y a 4 ans.
 
Pier a décidé de retrouver Manuka. Il est rentré une année après son départ. La colère passée, il ne guérissait pas d'elle. Manuka devait lui revenir.
Pier a appris qu'il avait une petite fille. Juni, elle s'appelle.
C'était hors de propos. Pier est sorti marcher longuement. Il n'a pas compris ce qui lui arrivait. Manuka n'était plus sa femme et Juni était sa fille. Lui, venait pour que Manuka lui soit rendue, et ne voulait pas d'un enfant.
Sommeil. Manuka Manuka. Ses yeux de forêt. Juni. Quel curieux prénom.
Longtemps Pier est resté prostré dans le vieil appartement fatigué qui l'avait attendu pendant ses années de voyages.
Puis il s'est relevé, et il a choisi de connaître Juni.
 
 
Manuka a traversé des kilomètres les yeux dans la vitre, son vieux sac à dos sur le siège d'à côté. Elle s'est débarrassée d'anciennes chaînes au fil des lacs des forêts des arbres. Manuka caresse son ventre et c'est le retour au bitume, au ventre de son enfance. Reprendre les choses là où elle les avait abandonnées. Revenir. Et renaître.
 
 
Soirée-fausse-couche. Gestes à contre-coeur. Se chanter des bêtises. Préparer le sac de Juni, ne pas oublier sa brosse à dents, ni son cahier de vie. Son bonnet et sa paire de lunettes. Et puis son doudou, surtout son doudou. Fermer le sac. Ouvrir la porte. Embrasser son enfant. Lui dire au revoir. Au revoir ma Juni-libellule. Et croiser dans un demi-éclair le regard voilé de cet homme dont elle s'était libérée, à qui elle remet son enfant pour le week-end. Elle aime bien l'histoire des légumes qui parlent, je te l'ai mise dans le sac.
Pier ne sourit pas. Il fait juste un petit « d'accord » de la tête. Il prend la main de Juni qui lève vers lui des yeux intrigués et admiratifs. Pier est grand. C'est un aventurier. Juni a de drôles d'étoiles dans les yeux. Manuka a le fond du ventre qui tremble. Elle dit juste un dernier au revoir et ferme la porte.
 
 
_ Tes yeux, on dirait la forêt, c'est drôle. Ils sont verts de noir.
_ Tu dis des bêtises.
_ Tu m'aimeras encore quand je serai un pauvre type ?
Rires
_ T'es déjà un pauvre type…
_ Tu peux rigoler Manuka, moi je te laisserai jamais partir.
 
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