Premier contrat

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Nicolas frissonne en regardant le tout jeune Agent, fraîchement promu, repartir tout sourire avec sa nouvelle faux. La dague qu'il a commandé est, certes, une belle pièce, mais son entrain à la tester prochainement sur le terrain dérange Nicolas. Il se garde de le montrer, bien entendu. Un Faucheur que la fauche rebute serait forcément mal vu. Pourtant, il n'est pas dupe : si tous ses collègues se sont démenés pour obtenir un poste d'Administratif, ce n'est pas pour le plaisir de remplir et classer des formulaires... Toutefois, mieux vaut préserver les apparences.

C'est un peu un tabou, au fond. Personne au bureau de l'Ordre ne se risque jamais à évoquer les raisons qui l'ont poussé à faire ce choix de carrière. Dans le cas de Nicolas, la raison ne fait aucun doute : il n'est tout simplement pas fait pour le terrain ! Une chance qu'il n'ait eu à remplir que trois contrats avant d'obtenir son sésame pour l'administration ! Une chance oui, car s'il arrive à faire abstraction de l'Indécise – une jeune femme désespérée qui avait dû s'y reprendre à trois fois avant de s'ouvrir correctement les veines, offrant ce morbide spectacle à Nicolas qui attendait son heure – et du vieil homme endormi dans son lit, il ne peut oublier son tout premier contrat. Ce jour terrible s'était gravé en lui dans les moindres détails.

Il n'avait d'abord su que penser lorsque ses parents lui avaient annoncé la nouvelle. Ils avaient tenté d'en faire un jour de fête mais Nicolas n'avait pas été certain qu'il y eut quoi que ce soit à fêter. La mort était peut-être dans leur nature, cependant il doutait d'apprécier en être l'artisan. Et il avait vu juste.

L'accident avait eu lieu au bout de sa rue, juste au bout de sa rue, dans le carrefour qu'il empruntait tous les jours... L'avant tout encastré dans le nez du tramway qu'elle avait percuté, la voiture était dans un sale état. Et sa conductrice aussi... Nicolas avait voulu faire vite, expédier sa mission aussi bien pour lui que pour son contrat. Mais c'était quand il s'était approché de la carcasse qu'il l'avait entendue. Une petite blondinette de trois ou quatre ans qui s'époumonait dans son siège à l'arrière pour réveiller sa mère.

Nicolas savait à quoi s'attendre, il avait été formé pour ça à l'école des Faucheurs. Pourtant, quand il s'était retrouvé face à la détresse de cette petite, quelque chose en lui s'était réveillé, indigné. Il ne voulait pas faire ça, il n'avait pas le droit de faire ça ! Pourtant, il s'agissait là de sa raison d'être. Heureusement pour lui, il était parvenu à se ressaisir juste à temps pour ne pas laisser l'âme disparaître. Il avait dû serrer les dents et fermer les yeux, mais il l'avait fait. Puis il était resté à regarder la petite jusqu'à ce qu'on vienne la tirer de là. Il s'était même excusé mais il savait qu'elle ne pouvait l'entendre. Nicolas était alors rentré en sachant que jamais plus il ne pourrait faire cela. Et il avait pourtant dû recommencer...

Nicolas ne comprend pas comment les Agents sur le terrain parviennent à faire leur travail avec le même état d'esprit que lui classe ses dossiers, mais il ne le leur reproche pas. Après tout, il faut bien que certains se dévouent pour remplir leur fonction première. Non, le seul Faucheur contre lequel Nicolas nourrit quelques ressentiments est un Emissaire : celui qui a fait de lui ce qu'il est à présent, qui l'a arraché à sa vie de mortel pour le contraindre à faire de même... Et encore, lui aussi, quel qu'il soit, ne faisait que remplir son rôle. Une chance, au moins, que Nicolas n'ait jamais croisé la route de Sophia en tant qu'Eveillé ! Sinon, il ferait partie de ces enfants Faucheurs si fréquents au bureau de l'Ouest...

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Maintenant la lumière est installée au centre du ciel, elle fait ses blanches confluences, elle fait briller ses milliers de miroirs. Les mains sont éblouies de ce pur bonheur qu’elles ne pouvaient imaginer. Elles s’ouvrent, se disposent en conque, deviennent de simples parois d’albâtre. On devine le réseau complexe de leurs humeurs, on s’étonne et se réjouit de leur saisissement, on les regarde tels les chefs-d’œuvre dans la lueur de cendre d’un musée. Elles pourraient y figurer au titre de natures mortes, mais combien précieuses, élégantes, à la manière d’une toile de Morandi, cette joie immédiate surgissant des choses.
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Défi
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(Lui)— Aujourd’hui, non c’était hier, enfin !
(Elle)— Déjà ?
(Lui)— Eh oui, le temps passe si vite.
(Elle)— Il nous file entre les doigts alors que si on prenait justement le temps d’être heureux. Il y a quelques chances que cela nous guérisse de la morosité ambiante et contamine notre entourage.
(Lui)— Mais certainement !
(Elle)— Alors, ce sera demain, et encore les jours suivants, car pour moi cela semble une évidence : s'il y a une recette du bonheur, je la vois, là sous mes yeux, et tous les mots qui en constituent la formule. Eh oui !
(Lui)— C’est magique !
(Elle)— Oh oui !
(Lui)— Ce serait un mélange d’alchimiste !
(Elle)— Et pour un livre de cuisine, pour moi, ce serait forcément à la première page !
(Lui)— Et si... !
(Elle)— Et si c’était dans un livre d’école ou sur une ardoise, au tableau noir, écrit à la craie d’une main sûre en pleins et déliés, ce serait alors la morale du jour !
(Lui)— Elle serait la première leçon...
(Elle)— Oh que oui !
(Lui)— Alors qu'en dis-tu ?
(Elle)— Alors, si on commençait ?
(Lui)— Maintenant, si tu veux bien !
(Elle)— Chiche !
(Lui)— Tu me donnes les mots-ingrédients en les citant à haute voix et je te dis alors ce qu’il se passe en moi.
(Elle)— Je commence par "Sourire !"
(Lui)— Je le fais de plus en plus et je reçois en retour (très étrangement) des sourires. Bien sûr certains ne comprennent pas et s’inquiètent. On ne peut sourire sans raison. Sourire serait le début de la folie. Inquiétant non ?
Et pourtant sourire, rire, dans un train, un abri bus, au café, à la veillée, peut s’avérer contagieux !
(Elle)— Alors, je te propose "Dire Merci !"
(Lui)— A la vie, à la serveuse, au chauffeur, aux collègues, oui sans aucun doute. Depuis tout petit, j’ai appris à dire merci.
(Elle)— Bien. "Rester positif !"
(Lui)— Le plus dur sans doute. Tout le monde autour de soi t’envoie tellement d’ondes négatives que l’on mesure mal l’effet d’une onde positive. Passons !
(Elle)— "Ne pas juger !"
(Lui)— Ce serait le début de la tolérance. Ce serait accepter l’autre ! Ce serait trouver normal que l’on soit tous différents et pareils à la fois.
(Elle)— Ce serait commencer à penser et à réfléchir. Te rends-tu compte ?
(Lui)— Je dirais qu’il est permis de douter (par sagesse) mais s’il fallait juger, ce serait après avoir longuement pris le temps de comprendre, d’apprécier, d’écouter. Oui, ce serait à l’évidence, faire preuve d’une forme d’amour, donner une chance à l’autre, lui laisser du temps ou bien la chance de dire ce qu' "il" représente vraiment à nos yeux et ceci quel que soit son apparence.
(Elle)— Car la première impression n’est pas toujours la bonne ou la meilleure.
(Lui)— Oh que oui.
(Elle)— Eh bien justement. Que dis-tu de "Faire un compliment".
(Lui)— Cela se combine très bien avec les mots précédents comme "sourire", "jugement" et "attitude positive". Un compliment est un encouragement, un acte de foi, une volonté bienveillante. Un simple et véritable compliment peut agir comme un catalyseur et de la poussière faire jaillir une étoile.
(Elle)— "Aider quelqu’un ?"
(Lui)— Je crois que cela, en toute modestie, je le fais régulièrement. C’est la chose la plus facile, la plus évidente et égoïstement, elle me fait un bien fou. Lire de la reconnaissance dans les yeux d'une personne que l’on aide et qui n’en revient pas que "des anges" ou "des chevaliers blancs" puissent vraiment exister !!!
(Elle)— "Dire je t’aime !"
(Lui)— Cela, je ne sais carrément pas bien le faire, le dire, le prononcer en l’éprouvant vraiment. Cela m’émeut tellement, me coûte, me fait monter les larmes. Je l’ai dit autrefois. Sans doute que j‘attendais trop en retour. Aimer c’est perdre la raison ou bien exister vraiment. Je ne sais pas.
(Elle)— Cherches-tu encore ?
(Lui)— Eh bien j’aimerais, oui j’aimerais dire « Je t’aime » tout simplement, sans rien attendre en retour. J’aimerai dire « Je t’aime » et "Tomber en amour".
(Elle)— Alors, alors je te propose "Être heureux !"
(Lui)— Cela devrait aller de soi dès lors que l'on accepte toutes les propositions que tu as citées précédemment, comme autant de maux à vaincre et donc vaincus. Ce serait alors tellement facile, simplissime, une sorte de grande victoire sur l’adversité et la morosité ambiante.
(Elle)— Alors, qu’est-ce qu’on attend !
(Lui)— Pour faire la fête ?
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(Elle et Lui) — Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ! (En le fredonnant)
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Manuka ce matin a les cheveux sauvages qu'elle a tenté de replier sous un gros turban de maille. Elle a enfilé ses baskets comme on saute dans une flaque de pluie, de l'élan au cœur pour affronter le dehors. Ce matin elle s'est levée seule et n'a réveillé personne. La petite est partie chez son père hier soir. Manuka se dit quelque part en elle que c'est une bonne chose, que la petite connaisse ce père. Elle s'accroche bien à cette idée. Elle repense aux mots de la dame de la maison des droits. Elle grandira et vous savez, ce sera dur, elle vous reprochera vos choix. Donnez-lui l'opportunité. Et puis laissez une chance à son père.
Des semaines entières, une tempête sourde avait chaviré son ventre, rué entre ses côtes. Son père. Ce père, cet homme. Qu'elle avait fui à peine avait-elle su qu'elle portait la vie. Cet homme, qui l'avait tant transportée, bouleversée, fascinée, qu'elle avait suivi jusqu'au Brésil, qu'elle aurait suivi jusque dans la tombe, qu'elle aurait suivi, qu'elle aurait suivi, aveugle devenue, avide et puis abîmée, le soleil qui vous brûle les yeux.
Et puis le réveil.
Manuka un jour épuisée. Une dispute de trop. Une incompréhension de plus. Cet homme-soleil-furieux qui n'a pas de limite, qui l'entraîne toujours plus loin dans sa folie. Il lui fait peur, maintenant, chaque jour un peu plus. L'amour se corne sur les bords, la peur le grignote. L'aventurier est un enfant terrifié et rageur. L'aventurier donne des coups de pieds-coups de couteau dans la toile. Ce matin, on lui annonce qu'elle porte son enfant. Ce sera son échappatoire. Propulsée hors de cette course effrénée par un sentiment de responsabilité nouveau, Manuka prend le premier avion et rentre en France. Il y a 4 ans.
 
Pier a décidé de retrouver Manuka. Il est rentré une année après son départ. La colère passée, il ne guérissait pas d'elle. Manuka devait lui revenir.
Pier a appris qu'il avait une petite fille. Juni, elle s'appelle.
C'était hors de propos. Pier est sorti marcher longuement. Il n'a pas compris ce qui lui arrivait. Manuka n'était plus sa femme et Juni était sa fille. Lui, venait pour que Manuka lui soit rendue, et ne voulait pas d'un enfant.
Sommeil. Manuka Manuka. Ses yeux de forêt. Juni. Quel curieux prénom.
Longtemps Pier est resté prostré dans le vieil appartement fatigué qui l'avait attendu pendant ses années de voyages.
Puis il s'est relevé, et il a choisi de connaître Juni.
 
 
Manuka a traversé des kilomètres les yeux dans la vitre, son vieux sac à dos sur le siège d'à côté. Elle s'est débarrassée d'anciennes chaînes au fil des lacs des forêts des arbres. Manuka caresse son ventre et c'est le retour au bitume, au ventre de son enfance. Reprendre les choses là où elle les avait abandonnées. Revenir. Et renaître.
 
 
Soirée-fausse-couche. Gestes à contre-coeur. Se chanter des bêtises. Préparer le sac de Juni, ne pas oublier sa brosse à dents, ni son cahier de vie. Son bonnet et sa paire de lunettes. Et puis son doudou, surtout son doudou. Fermer le sac. Ouvrir la porte. Embrasser son enfant. Lui dire au revoir. Au revoir ma Juni-libellule. Et croiser dans un demi-éclair le regard voilé de cet homme dont elle s'était libérée, à qui elle remet son enfant pour le week-end. Elle aime bien l'histoire des légumes qui parlent, je te l'ai mise dans le sac.
Pier ne sourit pas. Il fait juste un petit « d'accord » de la tête. Il prend la main de Juni qui lève vers lui des yeux intrigués et admiratifs. Pier est grand. C'est un aventurier. Juni a de drôles d'étoiles dans les yeux. Manuka a le fond du ventre qui tremble. Elle dit juste un dernier au revoir et ferme la porte.
 
 
_ Tes yeux, on dirait la forêt, c'est drôle. Ils sont verts de noir.
_ Tu dis des bêtises.
_ Tu m'aimeras encore quand je serai un pauvre type ?
Rires
_ T'es déjà un pauvre type…
_ Tu peux rigoler Manuka, moi je te laisserai jamais partir.
 
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