l'enquête

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Ce matin, j’ai le cerveau embrumé et une migraine à m'en taper la tête contre les murs. L’infirmière s’approche de moi et me pique. Quelques minutes plus tard, je deviens simple spectateur. Je frissonne et repense aux mises en garde de la veille.

*

Le temps s’égrenait assez rapidement tout compte fait.

Le village était en ébullition ce matin. J’ouvris ma fenêtre, et entendis les gens discuter, sans parvenir à distinguer leurs paroles. Je la fermai donc et descendis dans la cuisine.

« Bien dormi mon chéri ? me demanda maman.

– Ouais, ça va. Par contre, j’ai fait un cauchemar dans la nuit. Je me suis réveillé trempé de sueur, puis je me suis rendormi.

– Et tu te souviens de ce mauvais rêve ?

– Non, juste une vague impression. Rien de plus.

Tu parles, j’ai eu une de ces frousses. Voir ces satanées abeilles s’engouffrer dans la bouche de Juliette et de sa mère, entendre leur bourdonnement incessant et imaginer le venin se propager dans le larynx des deux femmes : quelle horreur !

Heureusement, j’étais immunisé sur le coup !

– Tu sais ce qui se passe au village maman ?

– Non, mais ça doit être important. On dirait que tout le quartier s’est retrouvé dans la rue, ce matin.

– Je devrais peut-être voir si je peux apporter mon aide.

– Ne va pas jouer les détectives, tu risques de te perdre. Je préfère que tu restes avec moi. »

Zlough

« Aie », dis-je en tombant par terre.

Il peut pas prévenir avant d’arriver ce putain de pouvoir…

– Tout va bien chéri ? Tu n’as pas l’air en forme.

– J’ai raté la chaise ! Pas bien réveillé ce matin.

–Si tu n’as pas vu que tu t'asseyais dans le vide, ça devient grave », rit ma mère.

Je voyais maintenant à travers les yeux d'un gendarme.

Vu son grade, ce dernier supervisait l’enquête. Il était tombé des nues !

C’était la première affaire importante qu’il traitait ; d’ordinaire, il jouait le médiateur dans des conflits de voisinage ou s’occupait de menus larcins ; mais là il s'agissait d'un double accident, hors du commun. 

Les pauvres victimes, une mère et sa fille, avaient été criblées de piqûres d'abeilles : on en dénombrait plus d’une centaine sur chaque corps et, dans les deux cas, la plupart à l’intérieur de leur bouche.

Comment diable un essaim si important s’était-il trouvé sur les lieux ? De plus, fait étrange, les portes des victimes étaient fermées. Certes, pour celle de l'adolescente, les insectes auraient pu rentrer par les fenêtres ouvertes, mais celles de l'adulte étaient closes !

La seule hypothèse restante était l’intrusion d’une tierce personne, qui aurait ouvert les deux portes avant d’attendre bien sagement que les abeilles piquent – à mort – les victimes. Puis l’individu aurait refermé les points d'accès et serait parti comme si de rien n’était. Que penser également des insectes ? Aucune trace d'eux dans la maison, ni d'une ruche dans les murs. Seul les cadavres confirmait leur présence.

Dans ce cas, ce n’était plus un accident, mais ça devenait un crime. Ce qui était peu ordinaire dans le village !

C’est pourquoi le brigadier-chef avait fait appel aux policiers de Strasbourg. Il ne se sentait pas à la hauteur de cette affaire.

Certes, il aiderait ses collègues, mais il ne superviserait pas les investigations.

La PJ de Strasbourg avait mis en place un périmètre de sécurité, et les blouses blanches de la scientifique recueillaient des indices.

Certains flics tentaient de gérer le flux des badauds et leurs sempiternelles questions.

Puis, lassé, l'un d'entre eux déclara qu'il fallait les laisser travailler et qu’ils tiendraient prochainement une conférence de presse.

En vérité, il se sentait dépassé. Aucun indice corporel n’étayait la piste de l’intrus : ni cheveux, ni salive. Pas la moindre trace d'ADN. Aucune empreinte de pas. Rien. Nada.

Ils avaient pourtant fouillé méticuleusement la zone à la recherche d'un élément, même le plus infime. Sans succès. La scène de crime restait désespérément muette.

Pourtant, il imaginait mal la fille bombardée par des abeilles, sortir dans le couloir, pourchassée par les insectes, désirant se réfugier dans la chambre de sa mère, en prenant le soin de refermer la porte de la sienne... ça n’avait aucun sens… Sauf si le tueur s'était trouvé dans la chambre. S'il portait une combinaison qui le protégeait des piqûres. Cela expliquerait également l'absence de poils et de traces ADN. Il faudrait creuser la piste des apiculteurs du coin. 

Il retournerait accompagnés de ses collègues de la scientifique dans la chambre, quitte à inspecter le moindre centimètre carré de cette pièce. Avec un peu de chance l'assassin aura laissé un indice. 

L'adjudant se raccrochait à cette idée. Il lui était inconcevable qu'un meurtrier, même diablement rusé et pervers, puisse lui échapper. De plus, laisser un tel individu en liberté représentait une menace pour les autres villageois. Il devait à tout prix l'arrêter, et ce le plus tôt possible. Ce taré ne s'arrêterait sans doute pas là : le plaisir du sang, de donner la mort, c'était comme une drogue. Une fois qu'on y avait goûté, il était difficile de s'en passer. La situation risquait donc de s'aggraver.

Les policiers retournèrent donc dans la chambre de Juliette, qu'ils passèrent au peigne fin. Malheureusement, le résultat fut le même que précédemment : pas la moindre petite trace à relier au crime, hormis ces centaines d'abeilles jonchant le sol.

Les blouses blanches rangèrent leur matériel et quittèrent les lieux. Le brigadier-chef les regarda, mâchoires crispées. Une fois ses collègues sortis, il évacua sa frustration en donnant un coup de poing dans le mur. Cela  ne servait pas à grand-chose, mais au moins avait le mérite de ne pas se défouler sur quelqu'un ! 

L’enquête serait sans doute longue ; ils avaient questionné certains badauds, mais personne ne comprenait, car tout le monde se connaissaient dans le patelin et ils s'appréciaient tous...

Et bla, bla, bla, bienvenue dans le pays des Bisounours. Bref, rien à tirer de ce côté-ci. Le retour au bercail s'impose.

En fait, c'est surtout la peur qui les guide. Ils n'ont pas envie d'être la prochaine cible en prenant le risque de m'aider... Et pourtant, si on ne l'arrête pas le plus rapidement possible, les cadavres risquent de s'amonceler. Voyons voir la liste des apiculteurs et des fermiers du coin. Sait-on jamais.

Plus tard, dans la matinée, Hélène frappa à la porte de notre maison et maman lui ouvrit.

« Bonjour Marie, déclara Hélène en tremblotant.

– Tu as l’air toute chamboulée dis donc. Rentre, je vais te faire un café pour te requinquer.

– Merci pour l’invitation ; par contre, pour le café, on verra plus tard. Là, je ne peux rien avaler. »

Maman convia son amie à s’asseoir avant de refermer l’entrée.

« Vas-y, dis-moi tout.

– Je suppose que tu ne connais pas la nouvelle.

– J’imagine que ça doit être grave, vu l’animation dans le village.

– Tu peux me croire, ça l’est ! Et c’est plutôt horrible.

– Calme-toi et respire un grand coup. Quoi que ce soit, tu n'as rien, dit ma mère, en serrant les mains d’Hélène dans les siennes.

– Tu as sans doute raison, mais je ne pensais pas que ça pourrait arriver ici.

– Prends ton temps, on n’est pas pressé.

– D’accord, c’est gentil de m’écouter.

– De rien, c’est normal. Et je préfère que ce soit mon amie qui m’apprenne la nouvelle plutôt que les ragots des villageois, déclara ma mère d'un ton léger.

– Ne tournons plus autour du pot. C'est du sérieux. »

C’est à ce moment-là que je revins dans la cuisine et saluai Hélène, qui me rendit le bonjour avant de continuer.

« On a retrouvé le corps de Juliette et de Viviane Durand.

– Tu sais, je ne connais quasiment personne ici, tenta de minimiser maman.

– J’ai joué au foot avec une Juliette hier, répondis-je.

– Il n’y a pas beaucoup de Juliette dans le village, donc je pense que c'était elle, poursuivit Hélène. »

Je pris mon temps pour ne pas montrer que j’étais au courant avant de demander :

« Et comment sont-elles mortes ?

– C’est là que ça devient horrible : elles ont reçu des centaines de piqûres d'abeilles, sur tout sur le corps. »

Une nouvelle fois, je me rappelai les événements de cette nuit.

« Ça va mon chéri ? Tu es pâle tout d’un coup.

– Ce n’est rien, ça va passer.

– Je n’aurais pas dû raconter cette histoire devant ton fils, d’autant plus qu'il connaissait une des victimes, s’excusa Hélène.

– Non, tu as bien fait. On n’a joué qu’un match de foot ensemble. On n’était pas vraiment amis, tentai-je de rassurer Hélène avant de renchérir : de toute façon, je préfère que tu m'ais appris la nouvelle.

– Tu es bien le fils de ta mère, toi. », sourit Hélène.

Maman m’expliqua qu’elle avait tenu la même remarque.

« Pour l’instant, je n’en sais pas plus. On ignore comment l’essaim s’est retrouvé chez elles. C'est trop étrange pour être naturel, mais sait-on jamais. »

On sentait qu’Hélène ne croyait guère à cette hypothèse, mais qu’elle s’y raccrochait, pour ne pas tomber dans la psychose.

Et si l’assassin de Juliette décidait de s’en prendre à ma famille… On ne peut prévoir les réactions des détraqués, pensa-t-elle. Sans le vouloir, je m'étais introduit dans les pensées de l'amie de ma mère ! Nous étions réceptifs à la télépathie, chose dont je me serais bien passé à cet instant.

J’avais en tête une autre supposition, cependant je la gardais pour moi. Ce qui me semblait bizarre c’était la vision que j’avais eue de la mère de Brice.

Sur le coup je n’y avais pas fait gaffe, toutefois maintenant un drôle de détail retenait mon attention : cette femme avait une sorte de chapeau sur le crâne. Sauf qu’il n’était pas ordinaire et j’avais beau me concentrer, je ne parvenais pas à distinguer l’objet en question. Il restait flou.

Ces images me donnaient la migraine : depuis qu’on avait emménagé ici, j’étais fréquemment assailli par des visions et ça commençait à me saouler.

Je comprenais mieux à présent pourquoi, dans le roman de mon auteur américain préféré, le gamin s’était tourné vers l'alcool, une fois adulte, pour échapper à ses visions.

Par contre, je n’allais pas, à douze ans, liquider les bouteilles de whisky de mon père : pas certain que j’apprécie le goût de toute façon !

« Je suis sûr que ce n’était qu’un accident que l’on va bientôt expliquer, déclara maman.

– C’est gentil de m’avoir écouté, ça m’a fait du bien, commenta Hélène avant de poursuivre :

Ton offre de café tient toujours ?

– Oui. Je vais en prendre un aussi. Un jus d’orange ? me proposa maman.

– Non, je pense que je vais faire un tour dans le village. Vivien est chez toi ?

– Je suppose. Tu veux que je l’appelle pour être sûr ?

– Non, je verrais bien s’il me répond.

– D’accord. Bonne promenade dans ce cas.

– Merci. Et ne songez plus trop à cette histoire, les abeilles ne piquent pas deux fois au même endroit.

– C’est bien trouvé comme adage, sourit Hélène. Mais tu as raison, une bizarrerie à la fois. »

Je laissai les deux adultes et me dirigeai vers la maison d’Hélène où je sonnai.

Quelques instants plus tard, Vivien m’ouvrit la porte.

« Ah, c’est toi. Bonjour, tu vas bien ?

– Pas trop mal vu la nouvelle.

– Ah, tu es au courant.

– Ta mère nous a raconté.

– Il paraît qu’elles n'étaient pas jolies à voir. Si jamais je trouve le salaud qui leur a fait ça…

– L’ivrogne et son fils, murmurai-je.

– Que dis-tu ? s’énerva Vivien.

– Rien du tout, dis-je, avec un sourire.

– Bon, ça doit être moi. Si je me mets à entendre des voix, c’est pas bon signe.

– Evite de brûler comme Jeanne d’Arc ! Allez, ce sera facile, on n’est plus en guerre contre les Anglais et tu es moins séduisant que la pucelle d’Orléans !

– T’es un petit comique, toi ! »

Tout en prononçant ces paroles, il se mit à me frotter la tête avec son poing.

« Tu ne l’as pas volé celui-là. »

Nous rîmes de nos bêtises, ce qui nous fit du bien après les nouvelles du matin.

« Tu as prévu quoi pour la journée ?

– Je vais d’abord faire un tour chez un fleuriste à Strasbourg. Ici, les compositions ne sont pas assez belles. En vélo, on y est vite arrivé. Si tu veux, tu peux venir avec moi.

– Laisse-moi cinq minutes pour prévenir ma mère et prendre ma bicyclette.

– D’accord. Allez, file. »

Le temps de la mettre au courant, d’écouter ses conseils de prudence, de chercher le vélo dans la remise et je rejoignais Vivien qui m’attendait déjà.

« Allez hop, c’est parti.

– Je te suis. »

Le voyage se déroula sans incident. Nous trouvâmes un fleuriste dans le centre, et Vivien acheta une belle gerbe.

« Le plus dur va être de revenir maintenant.

– Vous venez de loin ? demanda la vendeuse.

– Non, ça va. On vient de Ruelham.

– Ah oui, ça vous fait tout de même une jolie petite trotte.

– On va prendre notre temps, et on va se relayer pour porter les fleurs.

– Eh bien, bon courage les garçons. », conclut la commerçante.

Nous prîmes congé de la vendeuse et commençâmes le trajet du retour. À tour de rôle, nous portâmes la composition (belle, mais encombrante), puis nous arrivâmes à notre destination.

Je frappai à la porte pour qu’Hélène nous ouvre.

« Vous êtes drôlement chargés. Laissez-moi vous débarrasser. », proposa-t-elle gentiment avant de prendre la gerbe et de la poser sur la table. Puis elle déclara :

« Tu ne t’es pas moqué d’elle, mon amour.

– Normal, je la connaissais bien.

– Sa famille va apprécier, affirma Hélène.

– Bon, c’est pas tout ça, mais maman va finir par s’inquiéter, dis-je.

– Oui, tu as raison, on parle mais tu dois rentrer, sinon c’est moi qui vais me faire taper sur les doigts ! ajouta Hélène.

– À plus Vivien.

– À plus Fabien, rentre bien et pas d’écarts sur la route. »

Après un dernier salut de la main, je repris le vélo et rentrai chez moi.

Rien ne troubla l’après-midi et la soirée, chacun vaquant de son côté, et le sommeil me happa assez rapidement, tout compte fait.

*

Ce passage a été ennuyeux au possible : le coup du flic qui enquête, l’humour des gamins, leur virée dans la ville pour acheter des fleurs, leur retour au bercail. Rien d’intéressant ni de violent pour l’instant.

Où veulent-ils en venir : ils savent que je connais la « véracité » de ces souvenirs, donc pourquoi me faire languir avec ces banalités qui sonnent faux ?

Le clou du spectacle – si l’on peut dire –, c’est lorsque le gamin nous a fait son commentaire à propos de son écrivain favori. Bonjour le surréalisme… on lui parle de double meurtre et lui pense à un bouquin qu’il a lu… Et que vient faire cette histoire avec le chapeau ? Pourquoi s’attarder sur des détails insignifiants alors que d’autres événements sont beaucoup plus marquants –le double crime par exemple – ?

Moi, le délire vestimentaire, je m’en fous carrément. Pourtant, rien ne me semble gratuit avec eux, je suis quasiment certain de découvrir ce qui s’y cache par la suite…

Ils ont dû me laisser des indices. Ce n'est pas possible autrement. Ils savent ce qu'ils font : c'est ma seule certitude. Je dois donc retrouver ces pistes pour continuer à comprendre. J'effectue des exercices de respiration pour me détendre.

Ensuite, je me repasse cet extrait : la discussion avec Hélène, l'arrivée des policiers, la balade à Strasbourg...

Je remarque quelques nouveaux détails : un petit oiseau au plumage bleu, blanc et noir qui suit quatre chevaux couleur ébène, le nez écrasé du brigadier-chef, celui aquilin de la fleuriste, le tic-tac de la pendule dans le salon d'Hélène.

Je ne vois pas en quoi cela pourra m'aider, j'ai beau retourner ces « indices » dans tous les sens, je ne suis pas plus avancé ! Je suis persuadé néanmoins qu'il s'agit d'une clé. Mais sans le bon angle, elle ne me sert à rien, pesté-je.

J'ouvre les yeux et me retrouve dans la pénombre. J'entends un volatile piailler, des sabots de canassons et un métronome... Les sons s'amplifient jusqu'à me provoquer une migraine. Je referme les yeux, toutefois la « symphonie » se poursuit. Avant de stopper brusquement.

Le calme revient, bizarrement j'en reviens à l'infirmière : s’est-elle trompée, ou pire s’est-elle moquée de moi ?

Je pèse le pour et le contre et je décide néanmoins de lui accorder ma confiance. Je pense plutôt qu’ils ont voulu m’endormir avec cette vision pour mieux me surprendre par la suite. Cela correspondrait plus à leur perversité. Je dois me tenir sur mes gardes.

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Tom Men

 Ce fut difficile pour Cole de s'intégrer lors de son entrée au Temple. Mais après quelques semaines d'adaptation, et surtout sa rencontre avec Elden, il avait réussi à remonter la pente. Son cloîtrement l'avait rendu plus discipliné et bien plus studieux qu'il ne l'avait jamais été avec son père. Six mois à peine s'étaient écoulés qu'il connaissait déjà tous les quantiques sur le bout des doigts - et ceux malgré un piètre talent en chant.
 Le Temple de l'Oblihati ne cessait jamais de recueillir de jeunes enfants perdus, abandonnés ou en quête de rédemption. Bien que plus rares, ceux-ci étaient tout de même les bienvenus au sein du culte. Cole en faisait partie, et cela faisait bientôt trois ans qu'il était entré dans les ordres. Dès ses premiers jours, il avait eu le temps de se familiariser avec les lieux, sous la tutelle du père Boreun. Puis on lui avait attribué une chambre, dans la tour couventine, de laquelle il n'avait le droit de sortir que pour suivre ses classes ou se laver. Le cloîtrier avait le droit d'avoir de la visite, même si elles étaient régulées par les frères plus âgés.
 Dans son humble chambre, dotée d'un lit, d'un bureau et d'une bibliothèque, il avait certes l'une des plus belles vues sur la cité, mais également un silence pesant et immortel, comme celui d'une cathédrale dont personne ne souhaitait passer les portes. Les cloîtriers n'avaient que rarement de la visite, et Cole faisait partie de ceux qui en avaient le plus. Elden, Cellica, et parfois les deux ensemble, venaient régulièrement prendre de ses nouvelles.
 Le jeune religieux trépignait d'impatience. Sa période d'étude dans la tour touchait bientôt à sa fin. Il pourrait bientôt se mêler aux autres moines, mais ce qui lui manquait vraiment, c'était de parcourir les pavés de l'Oblihati avec la liberté qu'un enfant devrait avoir. Comme il avait l'habitude de faire avant son entrée au Temple.
 Pensif, Cole admirait la vue à sa fenêtre, ouverte. En grandissant, elle était devenue trop étroite pour qu'il puisse s'asseoir correctement sur le rebord de pierre. Aussi observait-il la ville, l'épaule posée sur le cadran. La neige n'était pas tombée depuis plusieurs jours en raison d'une légère brume. L'automne arrivait à grand pas. Le soleil était haut dans le ciel, et renforçait la teinte immaculée qui dominait autant l'Oblihati que tout le paysage autour.
 Un éclat de voix attira son attention. Au pied de la tour, ses deux amis étaient en train de glousser, au détour de la cantine. Cole tendit l'oreille, mais sans même savoir ce qu'ils se disaient, il savait qu'ils étaient là pour lui. Elden et Cellica se montraient souvent devant le couvent lorsqu'ils voulaient que Cole les rejoigne. Au début de sa formation, il s'était prêté au jeu avec assiduité afin de prendre un peu l'air. Dans le meilleur des cas, Cole revenait dormir, un grand sourire sur le visage. Au pire, il était privé de nourriture pendant une journée.
 Avec le temps, ces sorties prohibées s'étaient faites plus rares. Le jeune cloîtrier s'était peu à peu habitué au règlement. La plupart du temps, il les rejoignait presque à contre-cœur, ou pour les mettre en garde sur les risques qu'il prenait pour eux. Car des trois moniaux, Cole était le seul à être encore sous le joug du couvent.
 L'adolescent se prépara à sortir. Il s'assura que le frère Deril, responsable de la tour, n'était pas en pleine ronde, puis quitta sa chambre sur la pointe des pieds. Il descendit les marches silencieusement et, d'un coup d'œil furtif, balaya toute la place du regard. Il n'y avait personne à l'horizon. Cole rejoignit ses amis près de la cantine.
— On l'a trouvé ! s'exclama Elden en se couvrant la bouche.
— Quoi donc ?
— Le trésor sous la ville, pardi !
 Ils avaient pris l'habitude d'explorer tous les moindres recoins du Temple, et plus particulièrement ceux qui avaient été abandonné au fil du temps. Si la majorité des bâtiments usités se trouvaient tout autour du monument principal, nombre se trouvait à la périphérie du lieu saint. La plupart datait de plusieurs siècles et coûtait trop cher pour être restaurée. Il était commun de dire que l'Oracle les ferait détruire un jour, mais jamais personne ne s'en était occupé.
 Les explorations du trio d'adolescents les avaient un jour mené à une pièce dissimulées derrière une cheminée factice. Ils y avaient trouvé un bureau poussiéreux et plein de toiles d'araignées. Cellica avait même juré avoir vu un groupe de rats se faufiler dans une crevasse, dans le sol. Sur un pupitre se trouvait un très vieux registre, sous une cloche de verre. La protection était couverte de poussière, que Cole essuya d'un revers de la manche. Un épais nuage les fit tousser pendant plusieurs minutes.
 Le livre avait une magnifique couverture avec des bords en métal finement ciselés. Les pages, légèrement gonflées à cause de l'humidité, ne semblaient pas avoir subi les affres du temps, ou du moins pas autant que le reste du mobilier. Un arbre au tronc biscornu était gravé sur le cuir, symbole que les trois adolescents avaient déjà aperçu plusieurs fois dans leurs recherches. Cellica avait feuilleté le tome pendant plusieurs jours et découvert la présence d'un "trésor sous la ville". Ils avaient continué à enquêter sur cet arbre, dans les anciens bâtiments et dans les bibliothèques.
 Après plusieurs mois de recherche, ils étaient parvenus à rassembler quelques indices. Cependant, Cole n'était que peu au fait des avancées : Elden et Cellica enquêtaient essentiellement de leur côté. Lors de sa dernière sortie, Cole s'était fait prendre et avait passé près d'une semaine dans un cachot, avec pour seule nourriture une miche de pain et un pichet d'eau. Durant sa détention, il avait pris conscience que ledit trésor n'existait probablement pas. Les mois qui suivièrent renforçèrent sa conviction.
 Selon le livre, le "trésor sous la ville" avait été enterré dans les fondations du Temple. Il ne mentionnait pas son contenu ni même ce à quoi il pourrait ressembler, mais plus les recherches avançaient, plus le symbole de l'arbre revenait. Ils avaient donc deviné que le trésor était enterré dessous ou à proximité.
 Cole secoua la tête.
— Vous délirez. Il n'existe pas.
— On a trouvé un autre passage caché, murmura Cellica. Comme le premier qu'on a trouvé : derrière une cheminée.
— Et alors ? Cela prouve juste qu'aucune cheminée du Temple ne permet de faire brûler du bois.
— Sauf que celle-là se trouve dans la basilique. Plus précisemment dans une ancienne classe abandonnée de l'aile troglodyte. Et l'arbre est gravé dans la pierre.
 Cette partie du Temple, située à l'ouest, était encastrée dans la montagne et avait été désertée. Elle était considérée comme extrêmement dangereuse après qu'un plafond d'une tonne s'était écroulé sur une classe de moines encore en apprentissage. L'événement, survenu deux cents ans plus tôt, restait gravé dans la mémoire des religieux, si profondément que personne ne s'approchait de l'aile troglodyte.
— Pourquoi une cheminée dans un endroit qui n'a pas de toit ?
— Tu l'as dit toi-même : elles sont décoratives ici, répondit la jeune fille.
— Ça fait des semaines qu'on fouille l'endroit. C'est la seule qu'on a trouvé, alors on a pensé que c'était bizarre.
 Cole serra les poings. À chaque fois qu'ils le faisaient descendre pour lui annoncer qu'ils venaient de découvrir quelque chose, quoi que ce fut, ils lui racontaient des histoires à peine croyables.
— Cet endroit est dangereux ! s'énerva t-il.
— Tout va bien, regarde.
 Elden tendit les bras pour montrer qu'il ne s'était pas blessé. Furieux, Cole laissa ses émotions prendre le dessus.
— Et s'il vous était arrivé quelque chose ? On ne vous aurait jamais retrouvé.
 Elden et Cellica échangèrent un regard, ne sachant quoi répondre. Cole ne sut jamais s'ils connaissaient son passé. Ne souhaitant pas retomber dans la démence qui s'était emparée de lui à son arrivée au couvent, il ravala ses mots et décida de les accompagner.
— Je ne peux pas traverser la basilique. Je me ferais repérer immédiatement.
— Elden m'a montré un passage. Suis-moi.
 Ils se séparèrent et Cellica guida Cole entre les différents bâtiments, en prenant soin d'éviter quelque groupe de moines en vadrouille. Elden avait pour mission de passer par l'intérieur de la basilique pour leur ouvrir le passage. Pendant le trajet, la jeune fille se montra plus proche de Cole maintenant qu'ils étaient seuls. Elle le tirait par la main, s'assurait qu'il restât bien caché dans l'ombre lorsque des religieux passaient près d'eux.
 Ils atteignirent l'aile ouest et longèrent le mur jusqu'à la paroi rocheuse. Ici, une fenêtre était calfeutrée par une planche en bois. Cole et Cellica durent attendre quelques minutes avant qu'Elden n'arrive pour ouvrir le passage. À l'intérieur, cela sentait fort la poussière et l'humidité. C'était une salle de classe, dont les anciennes tables et chaises, laissées ici à l'abandon, étaient rongées par la moiteur ambiante. Dès l'instant où Cole entra, ce fut comme si ses poumons s'étaient remplis d'eau. Il toussa bruyamment, et l'écho qu'il provoqua résonna jusqu'au bout du couloir. Elden ouvrit de grands yeux surpris et se tourna vers lui.
— J'espère que personne ne passait par là.
— Dépêchons alors.
 Le groupe quitta la pièce et s'enfonça dans le couloir troglodyte jusqu'à un petit salon, au fin fond du bâtiment. Cellica se précipita vers la cheminée dont ils parlaient un peu plus tôt. Incrustrée dans le mur en face du couloir, elle imposait par sa largeur. Un grand tableau d'ardoise, monté sur deux pieds, avait été entreposé devant, mais ne parvenait même pas à la dissimuler. L'adolescente se glissa derrière après que Cole et Elden eurent déplacé le tableau. Elle appuya dans une encoche située bien à l'abri des regards et l'âtre de pierre se déplaça d'un demi-mètre à l'intérieur de la salle. Cole fut moins surpris du mouvement que du silence dans lequel l'objet s'était mu. Aucun son, aucune vibration n'avait été produit, comme si la pièce était faite de mousse ou de papier.
 Derrière, un étroit couloir s'enfonçait dans la montagne. Le chemin plongeait vers les ténèbres, mais le groupe avait tout prévu. Elden tira une torche et une pierre à briquet de son petit sac de jute, qu'il emmenait partout avec lui. Cole se demandait souvent ce qu'il pouvait bien contenir : le garçon à tout faire avait toujours tout ce dont il avait besoin.
 Traverser cet espace étriqué fut aisé pour les trois enfants. Cole remarqua tout de même que peu d'adultes pourraient en faire autant sans avancer complètement recroquevillés. La roche était si rugueuse qu'elle ne semblait pas creusée par l'homme. L'âtre camouflait l'entrée naturelle d'une grotte qui emmenait ceux qui l'arpentaient dans les entrailles de l'Oblihati. Le jeune cloîtrier se sentit revenir plusieurs années en arrière, et un malaise s'installa en lui.
 Le temps s'étira, ou se contracta. Cole ne sut réellement dire combien de temps ils avaient passé dans le tunnel, ni combien de bornes ils avaient parcouru. Il pensait un instant être là depuis une heure, mais en jetant un œil vers l'arrière, la lumière de l'ancien salon lui parvenait toujours. Cependant, dès qu'une faible lueur commença à se faire entrevoir en face d'eux, ce fut comme s'ils venaient tout juste de pénétrer dans le couloir.
 Plus ils approchaient de la sortie, plus l'atmosphère était lourde, chargée d'une humidité millénaire que personne n'avait bravé depuis longtemps. Quelques mètres avant de déboucher dans une nouvelle zone, Cole remarqua que le sol était recouvert d'eau. Le bruit de leurs pas résonnaient encore plus fort qu'avant contre les parois de pierre.
 Le groupe ne s'attendait pas à découvrir, au milieu d'une large salle, un arbre au tronc biscornu. Celui-ci, planté dans un parterre surélevé recouvert de mousse vertes et cramoisies, sortait de terre en formant un tourbillon irrégulier. Il se terminait en une poignée de grosses branches, habillées de milliers de petites feuilles roses. L'eau abondait sur les pavés antiques, qui ressortaient ça et là.
 Quatre piliers encadraient le parterre fleuri et soutenaient les voûtes qui surplombaient les trois adolescents. Ils étaient également recouvert de mousse et de diverses plantes tombantes. La végétation s'était emparée de tout l'espace et avait réussi à développer un monde sauvage et miniature. En regardant bien, quelques petits animaux se cachaient sous les branchages.
 Au centre, un formidable puits de lumière illuminait la pièce toute entière d'une vive lumière blanche. En s'approchant, Cole ne put distinguer quoi que ce fut à l'étage supérieur tellement la lueur était intense. Il eut l'impression de regarder directement le soleil à travers des jumelles.
— Il est ici... murmura le cloîtrier, abasourdi. Le trésor sous la ville est ici !
 L'adolescent s'aperçut de la présence de deux torches allumées, derrière l'arbre, et d'une porte qui les séparait. Contrairement au reste de la pièce, elle semblait être neuve, ou du moins dans un état plus que correct. Il fut soudain pris d'une vague de nervosité.
— Cet endroit n'est pas du tout abandonné, constata t-il. Nous ne devrions pas être ici.
— En effet, gronda une voix grave venue de nulle part.
 Les trois explorateurs sursautèrent comme un seul homme, puis cherchèrent d'où venait celui qui les avait pris sur le fait. Elden avait reconnu la voix et commençait déjà à paniquer.
— C'est le père Uzuven ! chuchota-t-il, bien que sa voix résonna puissamment contre les voûtes.
 Un vieil homme sortit de l'ombre, d'un coin de la pièce. Il marchait à l'aide d'un épais bâton de bois, renforcé à sa base par un pommeau d'acier. Le métal claquait sur le sol et créait un écho angoissant. Respecté pour être un homme de foi consciencieux et d'une piété inébranlable, le père Uzuven était aussi et surtout connu pour son intransigeance absolue et son impitoyable haine des jeunes rebelles. Cole et Cellica ne l'avaient pas dans leur poche, et Elden était devenu son souffre-douleur depuis belle lurette.
— Je ne vous vois peut-être plus, mais je sens la transpiration aigre d'un petit cochon qu'on a pris en pleine escapade.
 Elden fut parcouru d'un frisson, puis se résigna à accepter la punition. Uzuven avait de loin dépassé l'espérance de vie moyenne des habitants des montagnes. La rumeur disait qu'il était même l'homme le plus vieux de la ville, après l'Oracle. Ses yeux ne voyaient plus, mais il aimait vanter l'adresse de ses autres sens.
 Le père Uzuven était le gardien des catacombes. On n'y enterrait plus personne depuis longtemps, mais l'endroit restait le lieu de repos de nombreux dirigeants de l'Oblihati et d'autres illustres religieux d'autrefois. Certaines personnalités de pays étrangers avaient également demandé à avoir un caveau au Temple, comme le roi Bangerion Elamin III de Dhilia, que la vie avait quitté bien avant la naissance de Cole.
— Si monsieur Soupe-au-lait est là, alors les deux qui l'accompagnent ne peuvent être que la petite chanteuse effrontée et le seul cloîtrier qui ne connaît pas la signification de son statut.
 Il se déplaça lentement jusqu'à la porte et l'ouvrit. Un grincement lent et peu rassurant résonna dans toute la pièce. Puis d'un coup sec, le père Uzuven claqua son bâton contre le bois.
— Aller, tout le monde en haut. Nous allons punir ensemble les petits rats qui s'infiltrent là où ils ne devraient pas...
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Ode Colin
Un simple instant de vie dans une salle de classe.
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Maude Perrier
Je prends les transports en commun et j'aime imaginer des petites histoires courtes sur les gens que j'y côtoient l'espace de quelques instants.

Elles sont sur mon site tous les lundis mais je les proposerai aussi ici.

Écrire une histoire très courte est un exercice que je trouve très difficile, vos retours m'aideront à progresser.
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