début d'explications

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Ce segment mémoriel se termine. Les réactions du gamin me surprennent. Je trouve qu’il utilise trop l’humour quand les situations ne le justifient pas ; c’est peut-être un moyen pour lui de se forger une carapace, de ne pas penser à la souffrance, mais cela ne fonctionne pas chez moi. Je n’arrive pas à faire abstraction de la peine et du mal accumulés.

Je trouve aussi qu’il se reprend trop rapidement. Il vient quand même d’assister à un double meurtre. De plus, ceux-ci étaient assez glauques. Il passe trop vite à autre chose. Si seulement ce pouvait être mon cas… Des spasmes contractent mon estomac, un médecin m’apporte un comprimé avec un verre d’eau pour atténuer la douleur avant de repartir.

Un peu plus tard, il revient en cachant, cette fois-ci, quelque chose dans son dos. Il réalise que je ne comprends pas où il veut en venir et me montre soudain ce qu'il dissimulait : un miroir !

Il m’invite à me regarder. Perplexe, je m’exécute. Je ne vois rien d’autre que mon reflet : j’ai une sale tête : je suis pâle, mes joues sont creusées et une épaisse barbe recouvre ma mâchoire. Je reste interloqué. Il me montre une nouvelle fois mon image.

« Et alors, qu’est-ce que ça peut me faire ? », demandé-je, blasé.

Il ne me répond pas et insiste encore, par gestes, sur le miroir. La solution provient de cet objet. Je dois réfléchir et trouver par moi-même.

Quelques instants plus tard, un déclic s’enclenche. Si je suis sur la bonne piste, tout ça est tordu.

D'un signe de la main, j’invite le praticien à se rapprocher. Lentement et faiblement je lui susurre le mot « image » dans l’oreille. Il me sourit, me donne une tape sur l’épaule puis s’éloigne de moi.

Sa réaction est incongrue : ce n’est pas mon ami, c’est même la première fois que je le vois, alors pourquoi cette marque d’affection ?

Je me concentre sur ma découverte. Moi, je ne suis pas une image alors qu’eux, si j’ai bien compris le message, ne seraient que ça ? Je n’aurais jamais vécu ces événements ? Rien ne serait réel ?

Pourtant ils m’ont dit qu’ils cherchaient un élément dans mes souvenirs… À moins que ce ne fut pour mieux brouiller les pistes ? Mais dans ce cas que me veulent-ils vraiment ? Pourquoi me passer ces « souvenirs » si rien n’est vrai ?

Tout se mélange ; je dois me ressaisir et prendre du recul pour voir si ce raisonnement peut coller.

Si je ne me trompe pas, je suis le cobaye d’une expérience dans laquelle on m'oblige à ressentir les émotions, les douleurs physiques et psychologiques de personnages fictifs, comme si je les connaissais – alors qu’il n'en est rien.

Ce qui justifierait l'attitude du gamin. S’ils l’ont créé ainsi que tous les autres pour les placer dans ce monde imaginaire, son comportement ne peut donc être régi ni par le bon sens ni par les émotions humaines ; la bonne humeur d’Hélène après la mort de sa fille n’était destinée qu’à m’exaspérer…

Sa réaction m’avait fortement surpris, voire énervé sur le moment. Insidieusement, le malaise m'avait envahi. Inconsciemment, j’ai lutté avec force contre cette invraisemblance, ne l’acceptant pas, cherchant des réponses qui ne venaient pas…

Mon cheminement se tient, toutefois je ne vois pas, dans cette hypothèse, pourquoi ils se donnent autant de mal. Je les fixe intensément en souhaitant que l’un d’eux rentre pour m’interroger, mais aucun ne bouge…

À croire qu'ils aimer me torturer, me laisser dans le vague. J’espère qu’un jour ils prendront le temps de m’expliquer. Quel est le but de cette expérience ? Que me cachent-ils ?

Pour l’instant, je suis leur jouet : ils me bombardent ces visions et analysent mon comportement en fonction de celles-ci. Je sais que tout est faux, que je pourrais donc refuser ce petit jeu. Pourquoi devrais-je craindre pour la vie de gens qui n’existent pas ?

La réponse est évidente : je n'ai pas le choix. Je ne peux que poursuivre leurs tests. D'ailleurs, j'ai beau savoir que ce ne sont que des créations virtuelles, elles m'attirent ! Elles ressemblent trop à des êtres humains. C’est pire que cela : j’ai l’impression de les connaître, que la vie de mes amis est en jeu à chaque instant. Je les aime ! C’est con à dire mais c’est ce que je ressens au plus profond de moi… Je ne veux pas qu’ils meurent... Je ne le supporterai pas.

Mes émotions et mes sensations sont décuplées, en particulier celles liées aux souffrances. Ce double assassinat me glace ; sa manière, sa cruauté, la lente agonie des victimes, le venin coulant dans leurs veines insidieusement, les réactions physiques qui suivirent. Même si je sais que le pus met plus de temps pour apparaître dans la réalité, les symptômes m'avaient semblé si présents… La panique dans leurs yeux, je ne pourrai l’oublier. Jamais.

Après la leucémie de Zoé, ils m'ont infligé le chagrin de Hélène. Cette dernière ainsi que le gamin sont vite passés à autre chose. Pas moi. J’ai eu l’impression de perdre une amie ce jour-là. Cette nuit a été entrecoupée par mes larmes. Les souvenirs restent tenaces encore aujourd’hui…

De ce point de vue, leur test est une réussite. Par contre je ne sais toujours pas ce qu’ils attendent de moi. Je ne suis pas plus avancé. J’ai la désagréable impression que mes pensées tournent en boucle… D’autant plus que de nombreuses interrogations persistent. Comment sont-ils parvenus à m’inspirer de la peur et de la peine pour des avatars virtuels ? Pourquoi et comment la souffrance se propage-t-elle dans mon corps ? Sommes-nous d’une manière ou d’une autre connectés ?

Une infirmière entre et interrompt mes réflexions. De mémoire, c’est la première fois que je la vois, pourtant son visage me rappelle vaguement quelqu'un. Par contre, je n’arrive pas à déterminer qui. Je la regarde plus en détail mais ça ne m’aide pas pour autant. Elle remarque que je la scrute et tente l’humour :

« C’est la première fois que vous voyez une femme ?

– Bien sûr que non. C’est juste que j’ai l’impression de vous avoir croisée quelque part, mais je ne me souviens pas où.

– Si ce n’est que ça. Je peux vous assurer que c’est la première fois que nous nous voyons.

– Vous devez avoir raison. J’ai dû me tromper. »

Pourtant ce sentiment de déjà-vu persiste…

Lorsqu’elle s’approche pour vérifier sur le monitoring si mon cœur bat normalement – ce qui n’est pas le cas, il cogne comme un sonneur dans ma poitrine – un détail pique ma curiosité. Elle porte une superbe alliance représentant un serpent enroulé sur lui-même, au centre duquel trône un C majuscule.

« Vous avez une belle bague.

La femme rosit avant de me répondre :

– Vous savez, ce n’est qu’une babiole. »

Une babiole ? Sertie de diamants ?

Je reste interloqué un moment avant de chasser ce détail : après tout, elle a le droit de porter ce qu’elle veut. Je souhaite m’excuser.

Le temps semble s’arrêter lorsque je croise ses yeux… Malgré moi, je frissonne.

Son regard – non, ce n’est pas possible, c’est une hallucination –, j’ai l’impression de retrouver ceux de la petite Zoé et de Hélène !

Je dois me reprendre, ce ne peut être exactement le même – bleu intense mêlé de tristesse et de sérénité. Trois regards se fondant ensemble…

Je la fixe hébété. Sous le coup de la surprise, plus aucun son ne parvient à sortir de ma bouche. J’essaie cependant ils restent bloqués dans ma gorge !

Elle m’éponge le front tout en me parlant :

« Calmez-vous. Tout va bien, vous êtes en sécurité. »

Elle glisse alors ma main dans la sienne avant de la refermer amicalement. Une sensation apaisante m’enveloppe.

Quelques instants plus tard, mon rythme cardiaque retrouve un état normal.

« Bien, c’est bien. Vous vous en sortez plutôt bien. »

Je tente à nouveau de lui parler, mais en vain.

« N’essayez pas de discuter. Il est encore trop tôt. Vous êtes encore trop faible. D’ici quelques temps vous reprendrez vos forces, mais en attendant vous devez vous reposer. Demain sera un autre jour. Ils ne vont pas vous lâcher comme ça. Vous vous débrouillez bien et ils sont contents de vous. Ils vont pouvoir passer à la vitesse supérieure. »

Ses paroles me font littéralement trembler et elle tente de me rassurer.

« Du calme. Pour l’instant, ce n’est rien de plus. Les images seront plus violentes que ces dernières. Je suis simplement venu vous prévenir. Je ne suis pas censée le faire, cependant je sais de quoi ils sont capables. Rien ne saurait vous préparer à la suite, par contre je peux vous mettre en garde. Je ne connais pas la totalité de ces simulations, mais celles-ci deviennent de plus en plus malsaines. C’est le processus habituel.

Ne vous inquiétez pas. Ne vous tourmentez pas. Vous découvrirez assez tôt ce qu’ils vous ont réservé.»

Puis elle repose mon bras le long de mes jambes. Elle s’éloigne avant de revenir. Elle dissimule sa main droite derrière son dos et me caresse le crâne doucement avec l’autre.

« Il est maintenant l’heure de dormir. Je sais que ce ne sera pas facile après ce que vous avez traversé aujourd’hui, mais vous devez essayer de vous détendre pour être en forme demain. Je vais vous aider. »

Son discours tout juste terminé, elle m’administre un sédatif.

J’ai à peine le temps de penser à ses révélations que je sombre.

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Tom Men

 Ce fut difficile pour Cole de s'intégrer lors de son entrée au Temple. Mais après quelques semaines d'adaptation, et surtout sa rencontre avec Elden, il avait réussi à remonter la pente. Son cloîtrement l'avait rendu plus discipliné et bien plus studieux qu'il ne l'avait jamais été avec son père. Six mois à peine s'étaient écoulés qu'il connaissait déjà tous les quantiques sur le bout des doigts - et ceux malgré un piètre talent en chant.
 Le Temple de l'Oblihati ne cessait jamais de recueillir de jeunes enfants perdus, abandonnés ou en quête de rédemption. Bien que plus rares, ceux-ci étaient tout de même les bienvenus au sein du culte. Cole en faisait partie, et cela faisait bientôt trois ans qu'il était entré dans les ordres. Dès ses premiers jours, il avait eu le temps de se familiariser avec les lieux, sous la tutelle du père Boreun. Puis on lui avait attribué une chambre, dans la tour couventine, de laquelle il n'avait le droit de sortir que pour suivre ses classes ou se laver. Le cloîtrier avait le droit d'avoir de la visite, même si elles étaient régulées par les frères plus âgés.
 Dans son humble chambre, dotée d'un lit, d'un bureau et d'une bibliothèque, il avait certes l'une des plus belles vues sur la cité, mais également un silence pesant et immortel, comme celui d'une cathédrale dont personne ne souhaitait passer les portes. Les cloîtriers n'avaient que rarement de la visite, et Cole faisait partie de ceux qui en avaient le plus. Elden, Cellica, et parfois les deux ensemble, venaient régulièrement prendre de ses nouvelles.
 Le jeune religieux trépignait d'impatience. Sa période d'étude dans la tour touchait bientôt à sa fin. Il pourrait bientôt se mêler aux autres moines, mais ce qui lui manquait vraiment, c'était de parcourir les pavés de l'Oblihati avec la liberté qu'un enfant devrait avoir. Comme il avait l'habitude de faire avant son entrée au Temple.
 Pensif, Cole admirait la vue à sa fenêtre, ouverte. En grandissant, elle était devenue trop étroite pour qu'il puisse s'asseoir correctement sur le rebord de pierre. Aussi observait-il la ville, l'épaule posée sur le cadran. La neige n'était pas tombée depuis plusieurs jours en raison d'une légère brume. L'automne arrivait à grand pas. Le soleil était haut dans le ciel, et renforçait la teinte immaculée qui dominait autant l'Oblihati que tout le paysage autour.
 Un éclat de voix attira son attention. Au pied de la tour, ses deux amis étaient en train de glousser, au détour de la cantine. Cole tendit l'oreille, mais sans même savoir ce qu'ils se disaient, il savait qu'ils étaient là pour lui. Elden et Cellica se montraient souvent devant le couvent lorsqu'ils voulaient que Cole les rejoigne. Au début de sa formation, il s'était prêté au jeu avec assiduité afin de prendre un peu l'air. Dans le meilleur des cas, Cole revenait dormir, un grand sourire sur le visage. Au pire, il était privé de nourriture pendant une journée.
 Avec le temps, ces sorties prohibées s'étaient faites plus rares. Le jeune cloîtrier s'était peu à peu habitué au règlement. La plupart du temps, il les rejoignait presque à contre-cœur, ou pour les mettre en garde sur les risques qu'il prenait pour eux. Car des trois moniaux, Cole était le seul à être encore sous le joug du couvent.
 L'adolescent se prépara à sortir. Il s'assura que le frère Deril, responsable de la tour, n'était pas en pleine ronde, puis quitta sa chambre sur la pointe des pieds. Il descendit les marches silencieusement et, d'un coup d'œil furtif, balaya toute la place du regard. Il n'y avait personne à l'horizon. Cole rejoignit ses amis près de la cantine.
— On l'a trouvé ! s'exclama Elden en se couvrant la bouche.
— Quoi donc ?
— Le trésor sous la ville, pardi !
 Ils avaient pris l'habitude d'explorer tous les moindres recoins du Temple, et plus particulièrement ceux qui avaient été abandonné au fil du temps. Si la majorité des bâtiments usités se trouvaient tout autour du monument principal, nombre se trouvait à la périphérie du lieu saint. La plupart datait de plusieurs siècles et coûtait trop cher pour être restaurée. Il était commun de dire que l'Oracle les ferait détruire un jour, mais jamais personne ne s'en était occupé.
 Les explorations du trio d'adolescents les avaient un jour mené à une pièce dissimulées derrière une cheminée factice. Ils y avaient trouvé un bureau poussiéreux et plein de toiles d'araignées. Cellica avait même juré avoir vu un groupe de rats se faufiler dans une crevasse, dans le sol. Sur un pupitre se trouvait un très vieux registre, sous une cloche de verre. La protection était couverte de poussière, que Cole essuya d'un revers de la manche. Un épais nuage les fit tousser pendant plusieurs minutes.
 Le livre avait une magnifique couverture avec des bords en métal finement ciselés. Les pages, légèrement gonflées à cause de l'humidité, ne semblaient pas avoir subi les affres du temps, ou du moins pas autant que le reste du mobilier. Un arbre au tronc biscornu était gravé sur le cuir, symbole que les trois adolescents avaient déjà aperçu plusieurs fois dans leurs recherches. Cellica avait feuilleté le tome pendant plusieurs jours et découvert la présence d'un "trésor sous la ville". Ils avaient continué à enquêter sur cet arbre, dans les anciens bâtiments et dans les bibliothèques.
 Après plusieurs mois de recherche, ils étaient parvenus à rassembler quelques indices. Cependant, Cole n'était que peu au fait des avancées : Elden et Cellica enquêtaient essentiellement de leur côté. Lors de sa dernière sortie, Cole s'était fait prendre et avait passé près d'une semaine dans un cachot, avec pour seule nourriture une miche de pain et un pichet d'eau. Durant sa détention, il avait pris conscience que ledit trésor n'existait probablement pas. Les mois qui suivièrent renforçèrent sa conviction.
 Selon le livre, le "trésor sous la ville" avait été enterré dans les fondations du Temple. Il ne mentionnait pas son contenu ni même ce à quoi il pourrait ressembler, mais plus les recherches avançaient, plus le symbole de l'arbre revenait. Ils avaient donc deviné que le trésor était enterré dessous ou à proximité.
 Cole secoua la tête.
— Vous délirez. Il n'existe pas.
— On a trouvé un autre passage caché, murmura Cellica. Comme le premier qu'on a trouvé : derrière une cheminée.
— Et alors ? Cela prouve juste qu'aucune cheminée du Temple ne permet de faire brûler du bois.
— Sauf que celle-là se trouve dans la basilique. Plus précisemment dans une ancienne classe abandonnée de l'aile troglodyte. Et l'arbre est gravé dans la pierre.
 Cette partie du Temple, située à l'ouest, était encastrée dans la montagne et avait été désertée. Elle était considérée comme extrêmement dangereuse après qu'un plafond d'une tonne s'était écroulé sur une classe de moines encore en apprentissage. L'événement, survenu deux cents ans plus tôt, restait gravé dans la mémoire des religieux, si profondément que personne ne s'approchait de l'aile troglodyte.
— Pourquoi une cheminée dans un endroit qui n'a pas de toit ?
— Tu l'as dit toi-même : elles sont décoratives ici, répondit la jeune fille.
— Ça fait des semaines qu'on fouille l'endroit. C'est la seule qu'on a trouvé, alors on a pensé que c'était bizarre.
 Cole serra les poings. À chaque fois qu'ils le faisaient descendre pour lui annoncer qu'ils venaient de découvrir quelque chose, quoi que ce fut, ils lui racontaient des histoires à peine croyables.
— Cet endroit est dangereux ! s'énerva t-il.
— Tout va bien, regarde.
 Elden tendit les bras pour montrer qu'il ne s'était pas blessé. Furieux, Cole laissa ses émotions prendre le dessus.
— Et s'il vous était arrivé quelque chose ? On ne vous aurait jamais retrouvé.
 Elden et Cellica échangèrent un regard, ne sachant quoi répondre. Cole ne sut jamais s'ils connaissaient son passé. Ne souhaitant pas retomber dans la démence qui s'était emparée de lui à son arrivée au couvent, il ravala ses mots et décida de les accompagner.
— Je ne peux pas traverser la basilique. Je me ferais repérer immédiatement.
— Elden m'a montré un passage. Suis-moi.
 Ils se séparèrent et Cellica guida Cole entre les différents bâtiments, en prenant soin d'éviter quelque groupe de moines en vadrouille. Elden avait pour mission de passer par l'intérieur de la basilique pour leur ouvrir le passage. Pendant le trajet, la jeune fille se montra plus proche de Cole maintenant qu'ils étaient seuls. Elle le tirait par la main, s'assurait qu'il restât bien caché dans l'ombre lorsque des religieux passaient près d'eux.
 Ils atteignirent l'aile ouest et longèrent le mur jusqu'à la paroi rocheuse. Ici, une fenêtre était calfeutrée par une planche en bois. Cole et Cellica durent attendre quelques minutes avant qu'Elden n'arrive pour ouvrir le passage. À l'intérieur, cela sentait fort la poussière et l'humidité. C'était une salle de classe, dont les anciennes tables et chaises, laissées ici à l'abandon, étaient rongées par la moiteur ambiante. Dès l'instant où Cole entra, ce fut comme si ses poumons s'étaient remplis d'eau. Il toussa bruyamment, et l'écho qu'il provoqua résonna jusqu'au bout du couloir. Elden ouvrit de grands yeux surpris et se tourna vers lui.
— J'espère que personne ne passait par là.
— Dépêchons alors.
 Le groupe quitta la pièce et s'enfonça dans le couloir troglodyte jusqu'à un petit salon, au fin fond du bâtiment. Cellica se précipita vers la cheminée dont ils parlaient un peu plus tôt. Incrustrée dans le mur en face du couloir, elle imposait par sa largeur. Un grand tableau d'ardoise, monté sur deux pieds, avait été entreposé devant, mais ne parvenait même pas à la dissimuler. L'adolescente se glissa derrière après que Cole et Elden eurent déplacé le tableau. Elle appuya dans une encoche située bien à l'abri des regards et l'âtre de pierre se déplaça d'un demi-mètre à l'intérieur de la salle. Cole fut moins surpris du mouvement que du silence dans lequel l'objet s'était mu. Aucun son, aucune vibration n'avait été produit, comme si la pièce était faite de mousse ou de papier.
 Derrière, un étroit couloir s'enfonçait dans la montagne. Le chemin plongeait vers les ténèbres, mais le groupe avait tout prévu. Elden tira une torche et une pierre à briquet de son petit sac de jute, qu'il emmenait partout avec lui. Cole se demandait souvent ce qu'il pouvait bien contenir : le garçon à tout faire avait toujours tout ce dont il avait besoin.
 Traverser cet espace étriqué fut aisé pour les trois enfants. Cole remarqua tout de même que peu d'adultes pourraient en faire autant sans avancer complètement recroquevillés. La roche était si rugueuse qu'elle ne semblait pas creusée par l'homme. L'âtre camouflait l'entrée naturelle d'une grotte qui emmenait ceux qui l'arpentaient dans les entrailles de l'Oblihati. Le jeune cloîtrier se sentit revenir plusieurs années en arrière, et un malaise s'installa en lui.
 Le temps s'étira, ou se contracta. Cole ne sut réellement dire combien de temps ils avaient passé dans le tunnel, ni combien de bornes ils avaient parcouru. Il pensait un instant être là depuis une heure, mais en jetant un œil vers l'arrière, la lumière de l'ancien salon lui parvenait toujours. Cependant, dès qu'une faible lueur commença à se faire entrevoir en face d'eux, ce fut comme s'ils venaient tout juste de pénétrer dans le couloir.
 Plus ils approchaient de la sortie, plus l'atmosphère était lourde, chargée d'une humidité millénaire que personne n'avait bravé depuis longtemps. Quelques mètres avant de déboucher dans une nouvelle zone, Cole remarqua que le sol était recouvert d'eau. Le bruit de leurs pas résonnaient encore plus fort qu'avant contre les parois de pierre.
 Le groupe ne s'attendait pas à découvrir, au milieu d'une large salle, un arbre au tronc biscornu. Celui-ci, planté dans un parterre surélevé recouvert de mousse vertes et cramoisies, sortait de terre en formant un tourbillon irrégulier. Il se terminait en une poignée de grosses branches, habillées de milliers de petites feuilles roses. L'eau abondait sur les pavés antiques, qui ressortaient ça et là.
 Quatre piliers encadraient le parterre fleuri et soutenaient les voûtes qui surplombaient les trois adolescents. Ils étaient également recouvert de mousse et de diverses plantes tombantes. La végétation s'était emparée de tout l'espace et avait réussi à développer un monde sauvage et miniature. En regardant bien, quelques petits animaux se cachaient sous les branchages.
 Au centre, un formidable puits de lumière illuminait la pièce toute entière d'une vive lumière blanche. En s'approchant, Cole ne put distinguer quoi que ce fut à l'étage supérieur tellement la lueur était intense. Il eut l'impression de regarder directement le soleil à travers des jumelles.
— Il est ici... murmura le cloîtrier, abasourdi. Le trésor sous la ville est ici !
 L'adolescent s'aperçut de la présence de deux torches allumées, derrière l'arbre, et d'une porte qui les séparait. Contrairement au reste de la pièce, elle semblait être neuve, ou du moins dans un état plus que correct. Il fut soudain pris d'une vague de nervosité.
— Cet endroit n'est pas du tout abandonné, constata t-il. Nous ne devrions pas être ici.
— En effet, gronda une voix grave venue de nulle part.
 Les trois explorateurs sursautèrent comme un seul homme, puis cherchèrent d'où venait celui qui les avait pris sur le fait. Elden avait reconnu la voix et commençait déjà à paniquer.
— C'est le père Uzuven ! chuchota-t-il, bien que sa voix résonna puissamment contre les voûtes.
 Un vieil homme sortit de l'ombre, d'un coin de la pièce. Il marchait à l'aide d'un épais bâton de bois, renforcé à sa base par un pommeau d'acier. Le métal claquait sur le sol et créait un écho angoissant. Respecté pour être un homme de foi consciencieux et d'une piété inébranlable, le père Uzuven était aussi et surtout connu pour son intransigeance absolue et son impitoyable haine des jeunes rebelles. Cole et Cellica ne l'avaient pas dans leur poche, et Elden était devenu son souffre-douleur depuis belle lurette.
— Je ne vous vois peut-être plus, mais je sens la transpiration aigre d'un petit cochon qu'on a pris en pleine escapade.
 Elden fut parcouru d'un frisson, puis se résigna à accepter la punition. Uzuven avait de loin dépassé l'espérance de vie moyenne des habitants des montagnes. La rumeur disait qu'il était même l'homme le plus vieux de la ville, après l'Oracle. Ses yeux ne voyaient plus, mais il aimait vanter l'adresse de ses autres sens.
 Le père Uzuven était le gardien des catacombes. On n'y enterrait plus personne depuis longtemps, mais l'endroit restait le lieu de repos de nombreux dirigeants de l'Oblihati et d'autres illustres religieux d'autrefois. Certaines personnalités de pays étrangers avaient également demandé à avoir un caveau au Temple, comme le roi Bangerion Elamin III de Dhilia, que la vie avait quitté bien avant la naissance de Cole.
— Si monsieur Soupe-au-lait est là, alors les deux qui l'accompagnent ne peuvent être que la petite chanteuse effrontée et le seul cloîtrier qui ne connaît pas la signification de son statut.
 Il se déplaça lentement jusqu'à la porte et l'ouvrit. Un grincement lent et peu rassurant résonna dans toute la pièce. Puis d'un coup sec, le père Uzuven claqua son bâton contre le bois.
— Aller, tout le monde en haut. Nous allons punir ensemble les petits rats qui s'infiltrent là où ils ne devraient pas...
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Ode Colin
Un simple instant de vie dans une salle de classe.
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Maude Perrier
Je prends les transports en commun et j'aime imaginer des petites histoires courtes sur les gens que j'y côtoient l'espace de quelques instants.

Elles sont sur mon site tous les lundis mais je les proposerai aussi ici.

Écrire une histoire très courte est un exercice que je trouve très difficile, vos retours m'aideront à progresser.
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