Le plan - 5° partie - José

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Le temps passa. Les prisonnières ne pouvaient ni fuir, ni demeurer constamment sur le qui-vive. José redevint le centre d’attention. Lucette s’approcha de lui. Une jeune femme qui l’effrayait, dorénavant.

— Écoutez ! Nous ne savons pas ce que nous allons devenir. Mais lui, pas question qu’il s’en sorte. » Toutes se tournèrent vers lui. « Pour qu’il recommence ?

Julia saisit son couteau, menaçante. Cassy fit un pas dans sa direction. Rapidement entouré, il ne savait qui surveiller. Accroupie, Lucette pointa la pointe de son arme contre sa poitrine.

— Arrêtez ! s’étrangla-t-il dans un mouvement de recul. J’ai de l’argent. Beaucoup d’argent !

— Ah ! ah ! ah ! ricana-t-elle. Subitement, il a de l’argent ! Bien, ça. Un bon point pour toi. Mais là, tout de suite, on s’en fiche de ton argent. Tu vas payer pour les autres.

Alors que sa main armée s’éloignait en quête d’élan, Allie intervint.

— Tu n’y penses pas ?

— Je ne pense qu’à ça, jeta Lucette sans se retourner, la hargne dans la voix.

— Pas comme ça. On ne lui prend pas la vie comme ça.

— Tu crois qu’il s’est posé la question, s’il avait le droit de prendre les nôtres ? De nous vendre au plus offrant ?

— Ce n’est pas pareil !

— En quoi c’est différent ? Explique-moi ? Parce qu’on est des femmes ?

— Non, bien sûr que non...

— Alors pourquoi ? Œil pour œil... Il l’a cherché. Il aura ce qu’il mérite.

— Ne fais pas ça !

Occupée à bâtir un plan, Sara se retourna, intriguée par l’échange. Était-il bien question de sa servante ? Une telle détermination… Quant à elle, devait-elle laisser faire ? Lui, l’homme qui avait projeté de la violer, devait-elle intervenir pour le sauver ?

— Tu ne sais pas ce que nous avons subi ! Tu n’étais pas là. Tu ne peux même pas imaginer ce qu’ils nous ont fait... On doit leur faire payer. Il prendra pour ceux du dehors, tant pis.

— On ne peut agir de la sorte, enfin ! On ne peut devenir comme eux.

— S’il s’en sort, il recommencera. Tu le sais très bien. Tu l’as entendu comme nous ! Il n’émet aucun remord.

L’altercation entre la prostituée et la servante permit à José de retrouver une certaine contenance. Surpris par la réplique, une idée lui vint. Il ricana.

— Des remords ? Vous voulez que je fasse pénitence comme tous ces faux-jetons qui, la semaine, se gorgent de richesse, de vin et de femmes et qui, dès le dimanche, se font pardonner ce dont ils sont fiers le reste du temps ? Non ! Peu m’importe ce que vous pensez de moi, de mes actions. J’aime les femmes et j’aime l’argent, je n’en ai pas honte !

Ulcérée, Julia trancha :

— On verra si tu les aimes toujours autant quand on t‘aura fait bouffer ton arrogance.

— D’autres prendront la relève, c’est dans la nature de l’homme, répondit-il sans tenir compte de la menace. On ne vous aurait pas fait si belle et si faible si ce n’était pour en profiter. Le prince avait compris, lui.

Toujours accroupie face à lui, Lucette en était la preuve. Les dessous qu’elle portait révélaient les meilleures parties d’elle-même. En avait-elle seulement conscience ? Penchée, la vue s’avérait mirifique. Comment ne pas magnifier ces seins pour en augmenter le désir ou l’appétence ? Voir, toucher, prendre, trois étapes qu’il respectait dans l’ordre pour en exhaler la saveur. Ses clients, nobles pour la plupart, et protecteurs par intérêt, le savaient bien. Les hommes étaient tous pareils. Inutile de se voiler la face.

À la mention de Clément, le sang de Sara ne fit qu’un tour.

— Laisse mon frère en dehors de ça ! Vous l’avez corrompu !

Perdu dans ses pensées, le brigand sursauta.

— Je lui ai ouvert les yeux ! se reprit-il. Vers d’autres possibilités.

— Trêve de bavardage, lança Lucette avant que Sara ne réplique, je lui coupe. C’est définitif, il ne pourra plus faire le mal.

Perdre ses attributs ne l’arrangeait pas plus que de mourir. Il hoqueta.

— Le mal ? Le mal ? C’est pour ça que… Mais vous-mêmes baignez en plein dedans !

Et, montrant la princesse, il mit son plan à exécution. Détourner l’attention.

— Regardez-là, elle ! reprit-il. Ce sont à ces gens-là qu’il vous faut vous en prendre. Ils s’arrogent les droits des petites gens. Ils assistent à leur dépérissement sans lever le petit doigt.

Médusée, Allie mit du temps à réagir.

— La princesse n’est pas comme cela. Elle…

— Il a raison, la coupa Sara dans un geste d’apaisement.

Surpris, José évita de répondre. Alors qu’il cherchait à diviser le groupe en accusant la fille du roi défunt, voici que celle-ci prenait son parti ! Forte de son rang, toutes l’écoutaient.

— Il a raison, répéta-t-elle, désabusée. C’est ainsi qu’agissent les grands de ce monde, les nobles, tous ceux qui disposent d’un quelconque pouvoir.

— Mais, princesse… tempéra Justine.

— José et ces salauds qui nous attendent dehors sont pires, obtempéra Lucette.

— Ces gens-là ne pensent qu’à eux, surenchérit Cassy, une expression de dégoût au visage. Ils prennent, ils se servent et ils passent à autre chose. Nous, nous n’existons pas.

— Si, objecta Justine. Nous existons pour les servir.

Décidément, les servantes apparaissaient toujours plus différentes à la princesse. Détachées de tout protocole, elles redevenaient elles-mêmes, des femmes décidées à exister. Quitte à se battre pour y arriver.

— S’ils se servent de nous, questionna Sara, qu’en est-il des rois ?

— Que voulez-vous dire ? s’étonna Cassy.

Sara jeta un œil au prisonnier.

— Les bandits comme lui se conduisent en parasite. Les rois, que font-ils ?

— Y-a-t-il un rapport ?

— Ne crois-tu pas qu’ils se servent sur le peuple ?

Allie se demandait où sa maîtresse voulait en venir.

— Princesse, répondit Justine, vous le savez. Ils règnent. Ce serait l’anarchie sans eux.

— C’est vrai. Mais, disposant du pouvoir, ils lèvent l’impôt. Où va cet impôt ?

Les servantes se regardaient, interloquées, alors que les prostituées hochaient la tête.

— Ce n’est qu’à la mort de mon père que j’ai appris à combien s’élevait le montant de son trésor. Une partie de l’impôt y était versé directement. Des richesses qui croissaient sans cesse. Que le peuple meure de faim n’y changeait rien.

Allie cacha ses lèvres d’une main, comme si la princesse venait de révéler un mystère de l’univers.

— Seriez-vous en train d’affirmer que nos souverains ne sont pas meilleurs que le moindre de ces brigands ? s’étonna Julia.

— Qu’en pensez-vous ? Que ferait un brigand s’il accédait au pouvoir ?

Le personnage accède au trône par la menace et le meurtre, que fait-il ensuite ? se demanda Allie. Il vient d’atteindre une position non exempte de privilèges, des privilèges qu’il se doit maintenant de protéger. Se conduirait-il comme auparavant ? Non.

— Il régnerait ! lança-t-elle.

— Oui. Ce hors-la-loi se mettrait subitement à faire régner l’ordre.

— Un homme de cet acabit rendre justice ? s’étonna Cassy.

— Oui, pour les mêmes raisons que les autres rois. La stabilité est vitale pour lever l’impôt. Il comprendra vite qu’il doit se comporter comme eux. Et, s’il agit autrement, ses conseillers seront là pour lui rappeler ses intérêts.

— Mais il n’est pas de sang royal, s’insurgea Justine.

— Un statut imaginé pour justifier nos privilèges. J’ai le même sang que vous. Vous avez le même droit de vivre que moi. Ceux qui prennent le pouvoir se doivent de lever l’impôt, à condition de le redistribuer pour le bien de tous.

— Et si un crève-la-faim tuait le roi pour prendre sa place, suggéra Lucette, lui, que ferait-il ?

— À votre avis ?

— Il régnerait ! répéta Allie.

— Oui, et, lui qui ne possédait rien, il y a de grandes chances qu’il se serve sur le peuple comme les autres.

Julia ne comprenait pas l’intérêt de cette discussion. À partir dans ce genre de considération, autant libérer José tout de suite après lui avoir donné l’absolution.

— Le roi mon père n’était ni pire ni meilleur que les autres. Vous comprenez ce que je veux dire ? Cela signifie que, dans un sens, je dis bien : dans un sens, nous sommes tous responsables de cette situation.

N’y tenant plus, Lucette pointa un doigt contre sa poitrine.

— Nous ?

Que puissants et brigands soient du même acabit, elle comprenait, mais qu’on mette tout le monde dans le même sac, non !

— Je me considère comme une victime. En quoi je serais coupable ?

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