L'enlèvement - 3° partie

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Que n’avais-je dit ! Toutes écarquillèrent les yeux. Je dirigeai ma main vers mon attelle et en sortis un objet métallique, un de ceux que Krys avait placé dans un bras de la chaise roulante et qu’Allie avait récupéré à ma demande pendant les préparatifs de départ.

— On appelle cela un cran d’arrêt. La lame se déploie facilement pour le transformer en poignard.

Dénué d’espoir, je ne perçus que la surprise dans le regard de mes consœurs. Toutefois, Cassy s’approcha.

— Je n’ai jamais vu une telle arme. Qui fabrique ce genre de chose ?

— C’est une invention de Krys, expliquai-je. Les meilleures armures qu’il a fabriquées en possèdent sur leur pourtour. En cas de perte de l’épée, ils se défendent avec ces petites lames.

— S’il était là, les brigands d’à côté ne feraient pas long-feu, avança Allie.

— Et s’il était équipé de son armure, surenchérit Emma, c’est toute la troupe qui y passerait.

— Même seul ? demanda Cassy.

— Surtout seul !

L’ambiance semblait se réchauffer parmi nous. Le fait qu’Allie avait été préservée et la présence de cette arme redonnait sans doute espoir à chacune d’entre nous.

— J’en ai caché trois identiques dans mon attelle. C’est suffisant pour mettre hors d’état de nuire nos orduriers voisins.

À ma grande déception, un mouvement de recul accompagna ce discours. Finalement, Alina, une des servantes de mon père avec Justine et Béatrice, demanda :

— Et s’ils viennent armés ?

— Cela m’étonnerait. Ils s’imaginent qu’ils n’en ont pas besoin. Mais le cas échéant, je m’occuperai en priorité de ceux qui le sont.

— Mais vous êtes handicapée ! protesta Julia, une des demoiselles emmenées avec Cassy.

Je pris appui sur la jambe valide tout en gardant la jambe droite recroquevillée sur elle-même. Je cherchai mon équilibre puis me mis à sautiller autour de la pièce. Surprises, toutes me suivaient des yeux. À nouveau assise, j’ajoutai :

— Vous voyez, c’est suffisant pour ce qu’on à a faire. Et maintenant, regardez. Vous voyez cette tache ?

Je pointai du doigt une salissure qui maculait le mur d’en face. Je repris le cran d’arrêt des mains de Cassy, saisis sa pointe entre le pouce et l’index et le propulsa en direction de la cible. La petite pièce s’emplit de cris de stupéfaction couverts par la tempête.

— On peut donc considérer qu’ils ne sont que deux. Je peux m’occuper des autres, mais j’ai besoin de votre aide.

— Que devons-nous faire ? demanda Cassy.

— Il faut se jeter sur eux pour les déséquilibrer. L’une d’entre vous aura un de mes couteaux. À toutes les deux, on les finira. Qui parmi vous s’est déjà battue ?

Comme je l’imaginais, aucune ne répondit. J’ajoutai :

— Ce n’est pas grave. Retenez une chose : il suffit de les déséquilibrer, même s’ils ne tombent pas, juste le temps que nos armes fassent leur office. Nous sommes moins lourdes et moins fortes qu’eux. Il faut donc toutes nous y mettre.

Mon cœur se serra en ressentant la peur crisper mes compagnes. J’insistai et Alina finit par dire :

— Que se passera-t-il si nous échouons ?

— Ils se vengeront ! protesta Emma.

— Vous préférez être violées vingt fois par jour ? Pendant vingt ans ? Et être jetées aux ordures dès les premières rides ? C’est ça que vous voulez ?

J’attendis une réaction. Bientôt, Justine souffla :

— Au moins nous vivrons vingt ans de plus.

— Si tu appelles ça vivre, alors je préfère y passer tout de suite.

Un silence oppressant remplaça le précédent. La peur étouffait tout désir d’échapper à notre condition. Comment faire entendre qu’une occasion de ce type ne se répéterait sans doute jamais ? Comment ébranler cette passivité morbide ?

Cassy me regardait fréquemment mais ne disait mot. Qui avais-je avec moi ? Allie semblait se remettre peu à peu de la violence subie. Ni elle, ni Emma n’avaient été violées. « Ils ont besoin de nous, dis-je. Nous avons une valeur marchande. Si nous échouons, ils se vengeront, mais pas autant que vous le croyez. » J’ajoutai avec le plus de douceur possible : « Ce qu’ils nous feront pour se venger n’est rien à côté de ce qui se prépare. »

À court d’idée, je laissai filer le temps. Puis : « Si nous les laissons faire, leur objectif prioritaire consistera à casser notre volonté. Une fois dociles et serviles, nous ne refuserons rien à ceux qui viendront vers nous. Pour cela, ils vont nous habituer à notre future condition et ce que vous avez subi ces derniers jours n’en est qu’un avant-goût. »

Plusieurs se remirent à pleurer. Chacune de mes paroles aggravait la situation. Comment les atteindre ? Je devais parvenir à me mettre à leur place. Mais comment verser des larmes avec elles ? Devais-je définitivement baisser les bras et accepter ma condition ?

— Pour le moment, nous sommes ensembles. Nous sommes fortes. Nous sommes armées. Demain, nous nous retrouverons seules, démunies et désarmées. Au mieux, nous serons avec d’autres femmes, enlevées depuis longtemps, à la volonté brisée. Pour nous, ce n’est pas encore le cas.

Je fais le point en moi. Je suis elles. Ils m’ont frappée, ils m’ont fouettée, ils ont ri, ils se sont moqués. Ils m’ont fait mal. Ils m’ont prise. J’ai mon intimité ravagée.

« Ils vont recommencer. Ils reviendront autant de fois qu’ils le désireront. Ils reviendront et reviendront encore. » Cette fois, je parlais sans les regarder, d’une voix douce, que j’affermissais au fur et à mesure. « Comme vous, je veux que tout cela cesse. Je suis devant une horreur sans nom, qui salit tout ce qu’elle touche, en particulier mon âme. Peut-elle l’emporter ? Peut-elle aspirer ma vie ? En a-t-elle le droit ? Ne puis-je m’opposer à elle ? En ai-je la force ? Cela peut-il cesser ? Ne doit-elle pas disparaître ? Combien d’autres vies prendra-t-elle encore si je ne m’oppose à elle ?

« J’ai une arme. Je peux la blesser avant qu’elle ne m’avale. J’en ai assez de me soumettre à sa volonté. Plus je lui suis soumise, plus elle prend de moi. Il ne me reste plus que la honte. La honte de moi-même. Comme si j’étais coupable. Coupable de quoi ? » Je changeais de ton. « C’est elle qui est coupable ! J’ai besoin de la colère. La colère doit remplacer ma culpabilité. » Je laissais passer un moment. « Je la sens monter en moi. Je ne dis plus non d’un ton suppliant. Cette fois, c’est un non catégorique qui sort de ma bouche. Qui sort de mon âme. Elle n’a aucun droit sur moi. À la première occasion, je me rebelle. Aujourd’hui, c’est terminé. Nous allons la prendre par surprise. Nous allons l’abattre. Elle ne soupçonne rien de ce qui va lui arriver. »

Si elles sanglotaient encore, elles devenaient plus nombreuses à me lancer des regards. Je me tournai vers Cassy. Puis vers Allie. Celle-ci me dévisageait, semblait hésiter, regarda le sol, puis déclara : « Mais nous ne savons pas comment faire. »

Je respirai une pleine goulée d’air.

— Alors, je vais vous expliquer.

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