Sous cloche - 2° partie

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Le lendemain, j'avais attendu Krys avec impatience. Les projets qu’il envisageait me permettaient par moment d’oublier les exigences du roi. Pendant qu’il répandait le contenu d’une fiole sur une compresse, je le questionnais au sujet de son entrevue. Il déclara être satisfait mais en attente d’un certain nombre de réponses. Il approcha la compresse d’une blessure située sur le flanc, légèrement au-dessus du bassin. Je ne pus m’empêcher de tressaillir lorsqu’il l’appliqua. Il ne cherchait pas à la fixer, il se contentait de maintenir la pression. Il me regarda en souriant.

— Tu n’as pas mal ?

— Ça va. J’ai l’impression que ça chauffe un peu.

— C’est bon signe.

Il continua à presser la blessure tout en déplaçant la compresse très légèrement vers le haut ou le bas, comme s’il voulait faire pénétrer le produit sous la peau.

— C’est nouveau ?

— Une intuition. Ça devrait nourrir les tissus en plus de contribuer à tuer les germes dangereux. S’il en reste.

— Tu vas faire ça partout ?

— On va voir si ça réagit bien avant. De toute façon, je n’ose remonter plus haut à cause des côtes fêlées. Il faudra attendre un peu pour ça.

Patient, il maintint la pression un certain moment. N’y tenant plus, je juxtaposai la paume de ma main par-dessus la sienne, sous prétexte de l’aider un peu. Il sourit et dit :

— En principe, nous devrions en faire une crème qu’il suffira d’appliquer sur les plaies. Une partie des principes actifs pénétreraient la blessure tout aussi bien qu’avec la méthode actuelle.

Rien ne presse, pensai-je, je préfère cette méthode. Comme nous étions seuls, et alors qu’il en avait terminé avec les soins, je lui demandai de m’aider à me redresser. Je désirais lire.

— Ce n’est pas une opération facile, expliquai-je. Si on me soulève par les aisselles, ça me fait mal. Et c’est pire si je participe.

— Je vais te porter, répondit-il.

Je savais qu’il ne refuserait pas. Ma demande n’était pas anodine. J’attendais ce moment. Comme j’étais presque nue, du fait de l’étendue de mes blessures, j’espérais que cette idée lui fasse de l’effet. Évidemment, ses gestes et regards restant toujours très professionnels, je ne prévoyais pas un quelconque changement d’attitude. C’était justement pour cette raison que je désirais en profiter.

Il tassa mon oreiller contre le dossier et ajouta plusieurs coussins. Je me penchai légèrement sur la gauche. Il passa délicatement ses bras derrière mon dos et mes cuisses. Comment il me souleva, courbé comme il était, je ne sais, mais il parvint à me déposer sur l’oreiller. Je le regardai tout le temps de l’opération.

— C’est facile avec toi, dis-je, j’appréhende moins de me redresser. Est-ce que tu peux aussi amener le chemisier qui pend sur cette chaise ?

Il n’avait pas l’air gêné. J’appréciais. J’étais maintenant presqu’assise. En principe, le rapport médecin-patient devait s’estomper. Il s’agissait d’une situation dont j’avais rêvé. Il ne pouvait rien se passer ; nous n’en avions pas le droit. Je désirais seulement qu’il s’attache un peu plus à moi. Il prépara le chemisier tout en s’approchant. Alors qu’il était tout près, je levai les bras. Je me disais que, s’il se contentait du minimum, je ne disposerais pas d’indication sur son ressenti pour moi. S’il cherchait à m’aider, même un peu, quitte à me frôler pour y arriver, ce serait bon signe. Il ne pouvait se rendre compte combien j’appréciai son toucher pendant qu’il me soignait, ni de l’effet que cela produisait en moi. Allait-il se contenter du minimum ?

Il me présenta les manches du chemisier, les fit descendre le long de mes bras jusqu’aux épaules. Je commençai à prendre la suite mais il me seconda et fit glisser le tissu vers le bas du dos. Gagné ! Il repositionna le drap. Je le remerciai. Cette intimité bon enfant me réchauffa le cœur. En condition d’interdit, le peu que nous parvenions à réaliser représentait beaucoup. J’espérais qu’il en fut de même pour lui.

Il s’apprêta à me quitter. Je m’empressai de l’inviter à rester. Il accepta. Je lui indiquai l’emplacement d’une carafe de jus de fruits et il nous servit un verre.

— Tu aimes ? lui demandai-je, apaisée.

— Il s’agit d’un mélange. Qu’y a-t-il là-dedans ?

— Tu ne reconnais pas ?

Il secoua la tête, vaincu.

— C’est normal, il y a beaucoup de saveurs différentes : lilikoi, mangue, noni, pommes, hala et bien d’autres.

— Maintenant que tu le dis, la mangue semble dominante. Est-ce que tu as déjà vu un hala ouvert ?

— C’est très beau. Une écorce verte, une chair rouge et un gros noyau blanc. On a du mal à en trouver. J’étais petite quand on en a ouvert un devant moi. Ça m’a fait penser à…

— Du quartz ?

— Oui, c’est ça, avec toutes ses branches colorées qui partent dans toutes les directions.

— C’est un fruit magnifique.

— Je ne voulais pas qu’on le prépare, j’avais envie de le garder pour moi tellement il était beau.

Il m’expliqua que sa petite troupe en avait trouvé un certain nombre lors de leurs pérégrinations. Leur vie n’avait pas seulement été peuplée de craintes mais aussi de découvertes et d’expériences riches de toutes sortes. Ils avaient découvert la liberté tardivement et étaient parvenus à la décorer du meilleur d’eux-mêmes. J’étais fasciné par ce qu’il me racontait. Lorsqu’il eut terminé, après un court silence, je demandais :

— Quelles sont tes occupations pour la matinée ?

— Maintenant que nous commençons à trouver nos marques, il reste fort à faire. Il faut tout organiser et penser à la cohésion du groupe. Nous avons beaucoup échangé sur ces sujets. J’ai déclaré que, dorénavant, chacun était libre d’agir comme bon lui semblait, que nous ne devions rien à personne. Mais qu’il était préférable de rester ensemble. Nous avons démontré lors de la bataille que, lorsque nous restions soudés, nous représentions une force. Maintenant que nous nous apprêtons à disposer de beaucoup plus de ressources, je leur ai promis d’entreprendre de plus grandes choses encore. En résultat de quoi… » Il fit une pause puis hocha la tête. « J’ai le sentiment que nous allons demeurer aussi soudés qu’à nos débuts.

— De plus grandes choses encore… répétai-je dans un souffle.

Quelle volonté ! En quelques mots seulement, j’avais l’impression qu’il venait d’établir un nouveau plan de bataille. J’aurais voulu échanger mon statut de princesse contre celui de simple membre de son groupe, d’un coup de tête…

— Si je pouvais, je chercherais à vous aider avec tous les moyens disponibles. Ton programme me plait !

Je ne m’en étais pas rendu compte mais ma tristesse avait disparu. Le stratagème du chemisier et l’énergie qui émanait de ses paroles me remettaient petit à petit en selle.

— Et moi, si je pouvais te guérir immédiatement, je le ferais.

Nous nous regardâmes un moment dans les yeux sans mot dire. J’avais l’impression que son regard se fondait dans le mien. Qu’il me comprenait. Mais me connaissait-il assez pour m’apprécier ? J’avais le sentiment de le connaître mieux qu’il ne me connaissait.

Toutefois, ce moment magique fut brisé par quelques coups donnés sur la porte. C’était mon frère. Il entra, nous aperçut et s’excusa. Krys en profita pour prendre congé. Clément tourna en rond un moment, puis s’assit sur la chaise occupée par l’ancien esclave.

— Il a mis plus longtemps à te soigner que d’habitude.

— Nous parlions de ses projets.

— Père m’en a parlé aussi.

— Qu’en pense-t-il ?

— Il ne lui fait pas… confiance. C’est gênant d’avoir besoin de quelqu’un sans pouvoir s’appuyer totalement sur lui.

— Pourquoi ?

Il évita la question et continua.

— Cela dit, si les différents souverains nous portent assistance et votent la création d’une grande armée sur nos terres, suffisante pour prévenir toute nouvelle invasion galienne, nous n’avons plus besoin de lui.

— C’est donc cela qu’il recherche en les réunissant tous ? Il n’aura jamais ce qu’il demande. Et il est impossible d’estimer par avance de quelles forces disposeront les Galiens.

— Nous pensons qu’ils ne pourront pas réunir plus de 25 000 combattants. Leur dernière armée en contenait près de 10 000 et c’était déjà une grande armée. On table sur le fait que, cette fois, ils vont faire de gros efforts.

— Admettons.

— Si chacun des 10 royaumes fournit 2 000 soldats, protégés comme nous le sommes par le château, nous ne risquons rien.

— Admettons. Mais en quoi sa présence est si gênante ?

— Un jour nous serons capables de reproduire tout ce qu’il fait.

— Cela n’explique pas pourquoi il vous indispose.

— C’est un homme sans attache ! Et qui te dit qu’il n’est pas en train de t’utiliser comme porte d’entrée vers le roi ?

— Mais… Tu divagues !

— Peut-être. Peut-être pas. En attendant, il se fait de plus en plus d’ennemis. Savais-tu qu’il était sans foi ni loi ?

— Que veux-tu dire ? C’est un incroyant ?

— Oui. Un athée. Pas mieux qu’un hérétique.

Je sentis mon cœur se serrer dans ma poitrine. Les portes que j’espérais entrouvertes allaient-elles se fermer si rapidement ?

— Je vois à ta mine que tu ne le savais pas.

— Et alors ? Cela ne regarde que lui.

— Pas chez nous, tu le sais bien. De plus, les informations qu’il distille un peu partout choquent nos prêtres et nos meilleurs médecins. Lui et les siens transgressent nos règles. Nos concitoyens se plaignent jusque chez le roi.

Décidemment, j’étais chaque fois un peu plus décontenancée après chaque échange avec mon frère. Je commençais à me demander si ses visites n’étaient pas commanditées par mon père.

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Vous pouvez trouver le tome 1, Les Héritiers - La prisonnière de l'hiver, ici :
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Image de couverture de vurdeM, DevianArt
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