Sous cloche - 1° partie

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Des sons qui ne trompaient pas me parvinrent. Le palais, très tranquille depuis mon arrivée, connut une agitation que mon immobilité des derniers jours me fit ressentir intensément. Emma vint m’annoncer le retour du roi, de sa suite et du reste de l’armée. Je remplis mes poumons en une longue inspiration. Quatre heures passèrent. Emma m’informait fréquemment. Les militaires avaient réintégré leurs quartiers. Le roi, les ministres et mon frère également. Notre souverain se reposait. J’étais surprise que Clément ne vienne me saluer. Il fut tout de même le premier à me rejoindre.

— Bonjour ma sœur, dit-il d’un air emprunté.

— Tu ne m’embrasses pas ?

— Si bien sûr.

Il m’embrassa. Son attitude n’avait rien de sarcastique cette fois.

— Tu sais, tempérais-je, tu ne dois pas être gêné, tu as fait ce que père demandait.

— Je sais. Mais aujourd’hui, c’est toi qui es auréolée de gloire.

— La gloire n’est rien. Comment te sens-tu ?

— Je suis mal. Tu es clouée au lit et c’est moi qui n’ose me montrer.

— On est donc tous les deux prisonniers, m’amusai-je.

— Oui, c’est ça. » Il fit les cent pas. « Je n’aurais pas su faire ce que tu as fait.

— Tu hais la guerre. C’est bien. Reste comme tu es.

— Et toi, ma sœur, comment vas-tu ?

J’avais réussi à le rassurer. Cette fois, il posait la question qui aurait dû lui venir à l’esprit dès le début. J’apprécie quand le contact est rétabli.

— Je vais bien. Mes blessures sont en voie de guérison. Ça va être long. Très long. Comment va le roi ?

— Comme moi. Il est plus sombre et autoritaire que jamais. Nous étions dans le même carrosse pour le retour. Il a fait venir ses ministres un par un sans me demander de changer de véhicule. J’ai l’impression qu’il me fait confiance. Il s’est fait expliquer les détails de la bataille. Le premier coursier ne savait rien, mais le second si, c’était un soldat du fort que le général avait envoyé. Il nous a tout raconté, c’était angoissant.

— Et réjouissant !

— Oui, bien sûr. Père l’a remercié, puis il a fait venir ses conseillers. Ils ont beaucoup palabré, tout le temps du trajet.

— Et qu’a-t-il décidé ?

— Tu ne vas pas aimer. Il veut rétablir son… image. Ses conseillers lui ont fait savoir qu’en l’absence de solution idéale, la meilleure consistait à s’attribuer, d’une certaine manière, la victoire.

— Ah ! Et comment compte-t-il s’y prendre ?

— En fêtant l’événement ! Face à une victoire aussi éclatante qu’étonnante (il accompagna ses paroles de gestes amples), les Grands de ce monde viendront lui manger dans la main.

— Rien que ça ?

— N’est-ce-pas avec son armée, sur ses décisions, que la guerre a été remportée ? Nous n’avons plus gagné une guerre depuis au moins trois cents ans. Il s’agit d’un événement historique ! Et exceptionnel.

Je soupirai. La politique était capable de tout. Et les Grands de ce monde prêts à croire à la version qui les avantagera le plus. Ou les désavantagera le moins…

— Bon, après tout, tant mieux s’il peut redorer son blason. Cela lui permettra peut-être de développer le royaume.

— Hum, je constate que tu n’entrevois pas toutes les implications.

— … Tu veux dire ?

— Père va avoir besoin de toi !

— Ne me dis pas…

— Si !

Un poids énorme tomba sur ma poitrine jusqu’à m’empêcha de respirer. Je me sentis subitement impuissante. Cette jambe paralysée… me plaignis-je en la maudissant.

— J’espère au moins qu’il n’a pas fait son choix ?

— Les princes seront présents lors de la célébration. Il va surveiller comment cela se passe. Si tu ne parviens pas à te décider, tu sais ce qu’il va faire.

— Il va choisir pour moi…

— Et tu sais qui.

— Pas question que ce soit lui !

— Je t’embrasse ma sœur et je me sauve. Tu sais ce qui t’attends…

.oOo.

À nouveau seule, je demeurais interdite, comme si les ambitions de mon père me concernant ne me touchaient guère plus que de lui sourire dans un moment de colère. Soudain, une sorte de courant se mit à cheminer en moi. Parti d’un lieu improbable, se frayant un chemin au travers de mes humeurs, il croissait, s’élargissait, s’étendait.

C’était un courant de fureur !

Ce flot qui m’inondait avait souvent provoqué ma fuite, loin de tout lieu de confort, de mon père, des miens, de mes obligations. Il m’avait menée en des endroits choisis tout spécialement pour provoquer la consternation du roi. J’avais opté pour une activité qui le révulserait : l’entraînement militaire.

Délaissant l’ouvrage de mes consœurs, je m’étais vouée à ce qui leur était interdit. Dorénavant, cette même habileté avait pour conséquence inattendue de me clouer au lit. Sans elle, je tiendrais sur mes deux jambes. Je pourrais me sauver. Rejeter toute obligation. En réalité, je le sais, sans elle, mon annulaire serait déjà cerclé d’or. Mon devoir accompli, le roi mon père aurait gagné en influence et le royaume en stabilité. Peut-être.

Je haïssais cette jambe… Me voilà vulnérable. Soumise aux règles qu’on m’imposerait.

La suite fut déprimante. Le roi se décida à rendre visite à la miraculée. L’échange demeura formel, comme si rien ne s’était passé. Il ne m’adressa aucun reproche, me souhaita un rétablissement rapide. J’échangeais peu. Certainement comprit-il pourquoi. Je ne parlais pas de mes nouveaux amis. Je ne parlerai plus à personne. À personne !

Je m’enfermai dans ce mutisme plusieurs jours durant. Je remarquai combien cela faisait du tort à mes amis. Comprenaient-ils ? La force de leur en parler m’échappait.

Par bonheur, mes servantes agissaient comme à l'accoutumée. Elles me racontaient les potins du palais. J’avais besoin qu’on me parle. Reconnaissante, je restais malgré tout muette. À nouveau seule, rage et pleurs m’envahissaient tour à tour.

Sans réponse, les mêmes questions revenaient sans cesse. Qui allait-on me présenter ? De quel bois serait-il fait ? Comment devrai-je me comporter ? M’aimera-t-il ? Se comportera-t-il dignement vis-à-vis de ses sujets ? De quelle liberté disposerai-je pour agir ?

Comme tous les matins, Krys inspectait mes blessures. De temps en temps, il modifiait la formule de ses extraits de plante. Il "adaptait", comme il disait. Je l’observais. Il représentait le rayon de soleil du début de journée. Quand il partait, le ciel s’obscurcissait à nouveau.

Il m’annonça son désir d’acquérir les anciennes écuries.

— J’en serais heureuse, dis-je, en parvenant à ouvrir la bouche. J’avais peur que tu t’en ailles avec ta troupe. Après tout, nous sommes le royaume le plus en danger. Les Galiens vont revenir. Tu nous serais précieux.

— Nous ne vous abandonnons pas. Je vais proposer à ton père un plan pour fortifier le château et son armée.

— Ce serait formidable s’il acceptait.

En doutais-je ? Une vague d’amertume me submergea.

— Et… je te remercie de t’occuper de moi.

— Ne t’inquiète pas Sara. Tout va s’arranger.

Je le regardai. Comprenait-il ce qui se passait ? Était-ce bien la première fois qu’il m’appelait par mon prénom ?

— Oui, j’espère. Merci, dis-je alors que des larmes commençaient à humidifier le coin de mes yeux.

J’avais envie de lui toucher la main, mais il était occupé à soigner une des blessures situées sur mon flanc droit. Tamara m’avait assurée de la bonne tenue de celles-ci. Pourtant, Krys s’occupait de toutes. Je préférais, cela lui prenait ainsi plus de temps. J’aimais toujours autant qu’il s’occupe de moi. Il avait un toucher délicat. Il ne semblait pas souffrir de mon mutisme. En tout cas, il ne le montrait pas. Le tort que je procurais à mes amis me peinait. Mais je ne pouvais plus parler. Ma voix s’étranglerait.

Krys me faisait ses adieux pour la journée au moment où quelqu’un frappa. Un serviteur lui annonça la disponibilité du roi. Je le regardai avec un sourire. Il savait ce que cela voulait dire : « Vas-y, fais-lui ta proposition ». Le serviteur l’emmena vers les appartements royaux. Allie apparut. Je lui fis un signe qui signifiait : « Va écouter aux portes si possible ».

Allie revint et me rassura sur l’issue de la rencontre. Krys acquérait les anciennes écuries. Mon père était intéressé par ses armes, mais il en exigerait l’exclusivité : Krys ne pourrait commercer avec les autres royaumes, seul le roi bénéficierait de ce droit. Pour terminer, il allait étudier le projet de fortification du château.

Cette nouvelle me fit du bien. L’ancien gladiateur et sa troupe allaient rester et commercer avec nous. J’appris que l’invitation à la fête de la victoire était parvenue dans tous les royaumes et que nous avions reçu les premières confirmations. Les préparatifs étaient engagés. Le château allait connaître sa plus forte effervescence depuis des lustres.

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