Moi, Ragis, observateur - 3°partie

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Quant aux Quatre que j’ai identifiés, ils sont encore plus remarquables. Ils frappent sans discontinuer. Deux coups de hache leur suffisent pour tuer ou blesser. Le premier coup rend inutilisable le bouclier et le second pourfend l’adversaire. Ceux qui se retrouvent face à eux ne savent comment procéder. Derrière leurs camarades, ils ont eu tout le temps de constater l’impossibilité d’agir. Ils tombent en masse, précisément de ce côté.

J’entends qu’on appelle Le plus rapide des quatre, Krys. Il doit s’agir de leur chef. Dirige-t-il l’armée ? Aucune bribe d’information ne me revient en mémoire. Pourtant, nous étudions chaque situation de guerre bien avant le départ des troupes. Sont-ils unis ? Désunis ? Quelles sont les forces en présence ? Disposent-ils de nouvelles armes ? Nous rémunérons nos informateurs suffisamment pour obtenir des informations fiables. Comment l’existence d’un tel chef de guerre a-t-elle pu passer inaperçue ?

Ce guerrier flamboyant ne cesse de me surprendre. Plutôt que d’attendre qu’un des nôtres ait le courage de l’affronter, il avance au sein de nos lignes pour nous provoquer. Ses trois compères en profitent pour le rejoindre. Et là, c’est l’hécatombe ! Après avoir dévasté le secteur, ils reculent et reprennent place. Le quatuor de la mort, c’est ainsi que je les appellerai.

Je rejoins le Morcan le plus proche, à distance du front. J’indique l’endroit où se trouvent les quatre guerriers et en profite pour faire remarquer que nous perdons bien plus de combattants que nos adversaires. Il me remercie et rejoint les siens. Quant à moi, je retourne à mon observation.

Bientôt, je sens que les choses se préparent. Je me rapproche. Une colonne de Golans se constitue. Pour masquer leur grande taille, ils avancent courbés. Trois d’entre eux tiennent un seau. Trois autres une torche. Le combustible suit. Ils projetteront le tout à la face des quatre compères afin de les enflammer. Simple et efficace. Quand on ne peut éliminer un adversaire par l’épée, on ruse.

Je me rapproche du front pour assister à la scène. Certainement me demandera-t-on de décrire l’événement. Je remarque un mouvement parmi nos soldats. Ils font place aux Golans. Bientôt, ils s‘arrêtent. Là où ils sont, ils ne peuvent voir. Ils interpellent un soldat pour qu’il les conduise vers l’équipe de la mort.

Tout occupés à mettre en pièce ceux qui osent les affronter, les Quatre ne remarquent rien. Les Golans sont immobiles. Le temps passe. Sans doute attendent-ils la prochaine percée du groupe. Pas bête. Les Morcans auraient pris en compte ma description de la tactique ennemie. C’est lors d’un assaut qu’ils se montrent le moins vigilants.

Toujours penché, je m’approche de l’embuscade. Les soldats repèrent mon écusson et, mâchoire crispée, me laissent passer sans mot dire. C’est la boucherie là devant.

À quelques pas des Golans et du quatuor, les soldats n’en mènent pas large. Ils savent que, s’ils ont le malheur de se retrouver face à eux, ils mourront. S’ils refusent d’avancer, ils mourront. Pour l’avoir vécu hier, plus jamais je ne désire vivre un moment pareil.

En manque d’adversaires, le chef de guerre réalise un saut de deux pas au sein de nos lignes. À peine stabilisé, ses deux épées penchées vers l’avant percent les casques de deux des nôtres. Peu satisfait, il taillade à tout fendre devant lui puis tout autour, sans attendre les siens. Paniqués, ceux qui l’entourent tentent de réagir. Quelques épées s’abattent machinalement sur lui. Quoique bousculé, il n’en tient compte, sa lame pourfend à droite, puis à gauche. L’espace ainsi créé permet à ses compagnons de le rejoindre de part et d’autre. Infatigables, ils frappent continuellement et créent en un instant une trouée impressionnante. Du front, par grappes, des archers atteignent ceux qui tentent de les prendre par surprise. Autour de moi, les rangs de la soldatesque se délitent. Comme pour trouver une échappatoire, certains regardent de tous côtés, puis en arrière. D’autres, me voyant, se baissent espérant se faire passer pour moi. Sachant ce qu’ils encourent, ils se relèvent. Parfois, ils sont pris de soubresauts, comme s’ils recevaient les coups à la place des nôtres devant eux.

Mais j’en oublie l’embuscade. Les seaux sont prêts, les porteurs de feux aussi. Mal positionnés, les Golans approchent, approchent encore. L’un d’eux se retourne. Ses compagnons font le signe attendu. Poussant un cri de guerre, il se lève de toute sa hauteur. Ses compagnons se redressent et le suivent. Les porteurs de feu s’enhardissent. Leur cible se tourne vers eux tout en effectuant un mouvement de recul. Il siffle à destination des archers. Le premier Golan surgit. Le chef de guerre aperçoit le seau dans ses mains. D’un réflexe ahurissant, il projette son épée ! Une précision parfaite ! Le géant est transpercé de part en part ! Le contenu du seau se répand sur nos soldats ! Les premiers archers tirent. L’armure des Golans résiste. Un second s’élance, mis à terre de la même manière. L’humain est désarmé. Il recule. Ses lieutenants l’encadrent. Une pluie de flèches s’abat sur nous. Un porteur de feu est touché. Sa torche touche le sol. Les flammes jaillissent autour des soldats. Dans son élan, un troisième Golan voit son récipient s’embraser. En panique, il s’en débarrasse. L’humain désarmé encourage les archers à quadriller la zone. Nos soldats s’écroulent les uns après les autres. Ceux qui se trouvent au milieu des flammes hurlent. L’un d’entre eux se transforme en torche vivante ! Tous abandonnent leurs boucliers. Les archers accroissent leur champ d’action. Le mouvement de recul est général. De dépit, les Morcans renoncent à les arrêter.

L’armée se replie à bonne distance. Pour une raison qui m’échappe, les tirs ont cessé et nous en profitons pour reformer les rangs. Plus téméraire que jamais, je m’intercale en seconde ligne. Nos ennemis se réorganisent. Devant nous, le commandeur Krys extrait ses armes du corps des Golans. Je pressens ce que représente ce geste. Une terrible humiliation pour nous.

Mais voilà qu’il retire son casque. Toute l’armée a les yeux rivés sur lui. Autour de moi, des rumeurs naissent, faibles au premier abord. Bientôt, elles se renforcent. « L’esclave ! » perçois-je soudain sur ma gauche. Le terme est repris derrière moi. Puis plus loin.

« Il tue à distance », crois-je entendre sur ma droite. Une autre bribe parvient à mes oreilles : « … jets d’épée… ». Puis à nouveau : « L’esclave. »

Pendant que le commandeur arrange sa chevelure, décidé à prendre son temps, une autre voix me parvient, comme sortie d’outre-tombe : « L’esclave-gladiateur ! ». Une autre, d’un ton qui ressemble, cette fois, à la révélation d’un saint homme, utilisant les mêmes termes. L’expression est reprise ici ou là. Elle devient murmure. Avant qu’elle ne devienne clameur, les Morcans interviennent violemment. Tout bruit cesse au sein de nos rangs.

Le commandeur avance de quelques pas dans notre direction, puis s’arrête. Tous le regardent. De quel esclave parle la rumeur ? Je fouille ma mémoire. Un esclave-gladiateur ? Un gladiateur passé maître dans le jet d’épée ? Et dans bien d’autres choses ? Oui, cela me revient. Il y a quelques temps, j’ai désiré assister à l’un de ses combats. Beaucoup en parlaient, même dans les provinces les plus reculées. De mémoire, il a laissé la cité d’Agard sens dessus-dessous. Que fait-il ici ? Après presque un an ?

— Galiens ! nous interpelle-t-il soudain. » Je réprime un sursaut. « Que faites-vous ici ?

Personne ne répond.

— Pourquoi sommes-nous ennemis ? » Il parle dans notre langue, lentement, clairement. « Rentrez chez vous ! finit-il par dire, en hurlant cette fois.

Les trois colosses équipés d’une armure similaire à la sienne prennent place à ses côtés. Les quarante guerriers suréquipés se positionnent en rang derrière eux. Deux cents archers les entourent, prêts à se retirer derrière des centaines d’autres fantassins, positionnés un pas en arrière. Ma raison vacille. Le sentiment me vient qu’ils sont des milliers. « L’esclave ! » Cette exclamation, exprimée sous le ton de la stupeur, tonne maintenant sous mon crâne sans qu’elle ait besoin d’être répétée.

— Rentrez chez vous ! hurle le commandeur. Ou mourez !

Je regarde, hébété. Il fait un signe. Des tambours battent la mesure derrière eux. Nos deux armées se jaugent. Le sentiment de supériorité disparu, nous nous épions sans mot dire. Le commandeur fait un geste imperceptible. Ses archers se préparent. La cadence des tambours accélère. Elle devient lancinante. Un nouveau signe de sa part. Les arcs se dressent. Simultanément, les Morcans ordonnent la charge. Des centaines de flèches viennent transpercer nos lignes, stoppant celle-ci. Sans défense – la plupart de nos boucliers gisent sur le champ de bataille – notre première ligne se désagrège. Décontenancé, je laisse passer trois rangs devant moi. Soudain, le commandeur se précipite ! Tous suivent derrière lui en hurlant ! Les tambours scandent la mort. Un nouveau jet de projectiles nous transperce. Nos deux armées se rencontrent. Le commandeur et ses lieutenants enfoncent nos lignes ! Des jets continus percent le centre de notre formation. Le son des tambours résonne dans nos têtes. La rumeur reprend de plus belle : « L’esclave ! ». Nos poignes s’engourdissent. Nos rangs faiblissent. Notre détermination vacille. Nos volontés se disloquent. La rumeur s’étend jusqu’à nos flancs. « L’esclave ! » Nos lignes sont enfoncées. Elles se désagrègent en vagues houleuses. Les tambours répandent un rythme endiablé qui tonne jusqu’au ciel. C’est la panique ! C’est la débandade !

Je fuis, ne désirant pour rien au monde me retrouver seul face aux humains. La terreur se répand parmi nous. Elle est en nous. Elle envahit nos âmes…

. . .

— Incroyable ! s’exclama Krys, comment vous y êtes-vous pris pour récupérer ce rapport de guerre ?

— Tu nous avais demandé de récupérer la lance qui a blessé l’Oupale. Elle ne se trouvait plus sur le champ de bataille. Nous nous sommes alors dirigés vers le campement galien mais la plupart étaient déjà partis. Parmi les retardataires, il y avait ce Salien avec son fameux journal en main.

Nous faisions cercle autour du feu. La charrette sur laquelle j’étais allongée, placée à proximité, nous écoutions Hector. Il tenait dans ses mains plusieurs feuillets qu’il venait de traduire dans notre langue.

— Bonne prise. » Krys hocha la tête. Puis, en se tournant vers le Salien, dans sa langue : « Comment t’appelles-tu ?

— Ragis, répondit l’intéressé, la tête basse.

— Eh bien, Ragis, tu sembles être un excellent observateur ! Et nous sommes ravis que ton journal ne soit pas tombé entre les mains de tes maîtres.

Plusieurs s’esclaffèrent. Hector traduisit le dialogue entre Krys et son interlocuteur dans notre langue.

— Bien content que vous soyez satisfaits de ma prise, commandeur Krys ! » s’exclama Hector en prenant soin d’appuyer sur le titre.

Darkhan Krys, lançai-je doucement, sans but précis, en répétant le terme exact employé par le prisonnier dans son journal. » Sur ce, tous se tournèrent vers moi.

— Tu connais le galien ? me demanda Krys.

— Mon rang m’y oblige.

— Commandeur, ça me plait bien, lança Thomas.

— Darkhan Krys, répéta Hector, songeur.

— Dans notre langue comme en galien, ce sera ton titre dès maintenant ! claironna Markus.

Krys hocha la tête tout en mâchonnant son morceau de viande. Je le regardais. Il avait peut-être gagné son titre de seigneur de guerre auprès de ses hommes ces derniers jours. Mes soignantes ne m’avaient-elles pas avoué leurs doutes face à l’issu de la bataille et la difficulté qu’elles avaient ressentie à le suivre ?

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