Lèvius - 1.2

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Lorsqu’il se mit debout dans la partie occupée par ses partisans, le silence s'empara de l’assemblée où seul quelques murmures balayaient les rangs des représentants aussi bien alliés qu’ennemis. Lèvius dominait les nobles de sa stature et prestance. Il observait tour à tour les personnes les plus importantes et, après un court instant, prit la parole de sa voix forte et assurée :

Vénérables parlementaires d’Aldius, chers amis et connaissances. Les mots prononcés par monsieur Wikus sont durs. Durs, mais pas dénués de vérité. Cette guerre saigne notre peuple. Vos gens comme les miens. Je ne sais pas si vous êtes descendus dans les parties inférieures de la ville récemment, mais la situation est plus explosive que jamais. Les citoyens ne demandent qu’à se soulever après la disparition de la colonie d’Ultis. Appliquer cette loi aura des effets dévastateurs non pas uniquement sur nos maisons, mais bien sur la cité touter entière. Soyez concient de cela.

Les réactions quant aux mots de Lèvius étaient mitigées. Ses partisans saluèrent sa prise de parole par des signes de tête approbateurs. Ses adversaires et détracteurs, eux, singeaient leur pur rejet et repoussaient son discours par des gestes de mains offensant.

La situation au nord-est figée, vous le savez tous. L’Union s’est montrée plus combative que prévu et nos troupes pourtant supérieures en nombre ont été moins efficaces que souhaité. Je refuse donc catégoriquement d’envoyer plus de nos concitoyens dans ce bourbier sanglant sans but précis autre que celui de la guerre, de la mort et du profit. Seulement, vous avez raison sur un point chers représentants impériaux. Nos ressources risquent de poser problème. Je propose donc de ne pas agrandir l’armée, mais nos corps coloniaux, leurs forces vives et de sécuriser nos lignes d’approvisionnement. Plus de soldats sur le front servira non pas à élargir nos défenses déjà bien ancrées, mais bien à aider les visions agressives de quelques généraux ambitieux. Ils n'auront aucun scrupul à sacrifier nos combattants pour quelques pouces de terrain ou des collines inconnues sur leurs cartes.

L’un des parlementaires des Burrows qui fulminaient depuis un moment se leva d’un bond et agitant ses papiers dans sa main. Il attaquait personnellement Lèvius.

LÂCHE, VOUS COURBEZ L’ÉCHINE FACE À NOS ENNEMIS ! VOUS ÊTES UNE HONTE ET UN TRAÎTRE !

À cette simple phrase, un courant réactionnaire parcourut l’assemblée. Les nobles, debout en grande partie, s’insultaient à nouveau et les partisans de chaque camp faisaient valoir leur point de vue.

MESSIEURS si je puis me permettre, messieurs ! reprit Lèvius supplanté par ses détracteurs et adversaires.

DU RESPECT POUR LE BARON DEVRÀN ! tonna la voix du héraut qui cette fois coupa net le bruit de la salle.

Si je puis me permettre, le vénérable représentant de nos colonies septentrionales pourrait nous fournir un état des lieux en apportant son poit de vue. N’est-il pas ?

Le héraut qui s’était alors tourné vers l’homme en question, l’invita à se lever d’un signe de main.

Le grisonnant, mais pas moins noble gouverneur, se dressa. Il regarda les parlementaires en parlant :

Tout d’abord je tiens à remercier cette assemblée pour m’avoir permis d’être là en ce jour. En tant que gouverneur je fais partie de l’armée et de ce fait j’ai un statut extérieur à quelque camp politique que ce soit. Je serais donc bref et précis, tout du moins je tenterai de le rester.

L’homme se montrait respectueux envers les nobles présents. Pourtant, c’était bien Lèvius qui l’avait invité. Convié pour permettre d’appuyer ses dires et d’aller en son sens. Mais l’individu semblait éviter avec application le regard du baron Devràn depuis le début de son monologue.

Avec la nouvelle campagne que paraît lancer l’Union, notre ligne de front va connaître une période difficile. Nos hommes sont fermement retranchés et leurs adversaires ne les feront pas plier si facilement. Cependant…

À ce moment l’esprit de Devràn comprit ce qui allait se passer et il recula dans son siège pour ne plus bouger.

Cependant je suis plus qu’inquiet quant à notre capacité à maintenir cet effort de guerre et à la résilience de notre armée qui combat à présent jour et nuit. Ces innombrables brigades qui protègent cette ville et notre manière de vivre. Avec la disparition d’une énième colonie comme je viens de l’apprendre…

Comme te l'a susurré à l’oreille Vadim, pensa Lèvius.

La question des ressources est quelque chose qui risque de nous poser de grands problèmes. À celui-ci je ne puis vous donner de solutions directes comme vous pouvez l’imaginer. Mais je peux vous dire une chose, vous mettre en garde. Si l’Union perce nos lignes et attaque ne serait-ce qu’une seule de nos colonies du nord, alors ce ne sera non pas juste l’armée qui sera impactée. Les possessions septentrionales seront perdues les unes après les autres et la ville n’y survivra pas. Ça, je peux vous l’assurer et vous le promettre. C’est un danger qui ne doit pas être mis de côté.

Lèvius scrutait à présent Vadim Kardoff, son adversaire et le marionnettiste qui se cachaient derrière un tel tour de force. Le baron Devràn aurait bien aimé connaître le prix du pot-de-vin qui avait pu faire changer d’avis le gouverneur malgré son engagement envers Lèvius. Une promesse basée sur l’honneur qu'il ne semblait plus avoir.

L'homme en uniforme se rasseyait, le regard bien bas devant Lèvius, le héraut qui s’était effacé pendant l’intervention refit son apparition au premier plan pour prendre le relais.

— Si les dires de notre cher gouverneur sont véridiques, alors il nous faut adopter une décision en toute connaissance de cause, commença-t-il en rodant autour de la table des greffiers les mains croisées dans le dos. Je vais donc ouvrir une votation concernant la marche à suivre sur la nouvelle conscription. Si personne n’a de choses à ajouter…

RIEN À AJOUTER, fit une voix sur la partie des sièges occupés par Lèvius et ses alliés. Ce scrutin n’est qu’une mascarade. Notre gouverneur, censé être neutre de par son rôle dans l’armée, est loin de l’être. Le baron Kardoff a dû acheter sa voix. Ce n’est pas digne de cette assemblée et de son rang !

C’est vous qui n’êtes pas digne de ce lieu, fit un homme de la famille Reinbeck, partisan des Kardoff. VOUS ET VOTRE LÂCHE DE MAÎTRE !

Lâche !? fit un second représentant inféodé aux Devràn. Mon fils et le sien vont partir avec la brigade nouvellement formée et c’est nous que vous traitez de lâches ? Lèvius Devràn est un héros de notre ville, le vainqueur de la bataille des plaines de cendres. Ce sont des hommes comme vous qui ont détruit notre monde mon cher, pas nous.

Comment osez-vous !? COMMENT OSEZ-VOUS, retirez cela tout de suite. TOUT DE SUITE !

Mouchée par l’intervention, la faction des Kardoff ne répondit que par un florilège d’insultes bientôt suivies par ses homologues.

Le héraut qui était remonté vers sa place, s’était à nouveau emparé de son marteau et tentait de faire revenir le calme face aux deux camps qui s’affrontaient verbalement.

Lèvius qui avait digéré la traîtrise et le coup que venait de lui porter son adversaire, se relevait, mais fut arrêté dans son action par la main d’Horace. Le dirigeant de la famille Ryther qui commença à lui parler.

— Laisse donc ces maudits intrigants prendre cette bataille. Nous gagnerons la guerre.

— Laisses-en leur trop et il n’y aura plus de conflit à mener. Et plus d’Empire par la même occasion.

— Tu es dans le vrai. Je m’y connais en guerre et toi en politique, c’est pour cela que je te suis.

— Dis plutôt que tu as peur de t’attirer les foudres de la baronne.

— C’est une des raisons en effet, fit-il souriant. Mais pour ce qui est de notre problème, de cette conscription élargie, les niveaux inférieurs sont trop à cran pour l’accepter sans broncher. Même moi je le vois. Leur idée sera comme une étincelle qui mettra le feu aux poudres.

— Mais que pouvons-nous faire, ils génèrent trop de profits avec ce conflit. C’est eux qui ont équipé la plupart des troupes qui vont partir.

— Je suis sûr qu’ils ont déjà acheté les votes des Visèlis en échange de bénéfices juteux de leurs usines d’armements.

— Et les Martel ? questionna Lèvius.

— Ils se réservent jusqu’au dernier moment, ils sont partagés dans leurs rangs et ne savent quoi choisir.

— Alors la partie est loin d’être finie mon vieil ami. Il va nous falloir convaincre les Martel du bien-fondé de notre action. Une idée ?

— Ce n’est pas ton domaine ?

— Bien sûr, mais on n’est jamais à l’abri d’un soudain trait de génie de ta part Horace.

— C’est ça, moque-toi donc Lèv. Nous devons faire stopper cette séance auquel cas la loi sera adoptée que l’on soit d’accord ou non.

Tu sais ce qui te reste à faire.

Je ne pouvais plus attendre figure toi.

Acquiesçant, Horace Ryther se tourna et donna un coup sur la rangée supérieure de sièges. L’un des nobles qui croisa son regard comprit ce qui devait être fait. Il se leva et harangua les fidèles des Devràn qui s’insurgèrent.

Va-t-en-guerre crièrent certains,

Usuriers, vautours, firent d’autres

Et le chaos, reprit la salle.

Tandis que le héraut se morfondait sur son siège, les parlementaires de l’assemblée s’attaquaient verbalement avec toujours plus d’intensité. Certains qui avaient quitté leur place étaient retenus de justesse par leurs camarades pour ne pas empoigner leurs adversaires sous l’œil des quelques maisons encore neutres.

Le regard du baron Devràn s’était quant à lui posé sur Vadim Kardoff. Les deux hommes, les deux rivaux se fixant, se saluèrent de la tête. Non par amitié, mais par respect pour un concurrent d’un certain calibre. Un ennemi comme on en trouvait peu. Les deux individus connaissaient par cœur les luttes de pouvoir de la cité nations. Ils étaient des joueurs d’expérience dans la vaste partie d’échecs que représentaient l’assemblée impériale et ses interminables séances.

Le héraut qui avait observé la scène saisit une cloche et au son de cette dernière la session fut ajourné. Lèvius ne perdant pas plus de temps se leva et descendit les marches qui tapissaient la structure de bois pour quitter la salle. Il fut suivis par la quasi-totalité de ses alliés, hués au passage avec ardeur par la faction adverse qui faisait pleuvoir sur eux leurs documents.

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