You're under my crying fingers

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Tard le soir il entendait pour la première fois un homme hurler dans les ruelles. C'était sa première rencontre avec l'inconnu, un réveil rempli d'amertume tellement il était tard et que personne ne pourrait s'amuser à presque deux heures du matin à courir partout en criant des absurdités sur la religion ou encore les démons. Il était presque impossible de réellement distinguer les mots prononcés, tellement ils étaient mâchés et remplis de larmes. Se levant prêt à râler de toutes ses forces face à l'énergumène qui ne devait avoir qu'une vingtaine d'année, il remarqua ses bras ensanglantés et son corps nu après avoir ouvert la porte violemment, puis une autre personne qui le pourchassait pour le ramener chez elle. Ce jour-là, il avait connu celui qui serait plus tard l'homme de sa vie, dans un mélange d'angoisse et d'incompréhension face à cet événement.

Il s'était écoulé un an avant de pouvoir le revoir dans le même village, dans le ton le plus normal de la vie en comparaison à ce qu'était la première rencontre. Le jeune homme qui avait seulement vingt et un ans ne se souvenait même pas de ce qu'il s'était passé, et ne connaissait pas celui qui l'avait observé dans la peur. Mais Egill lui n'avait jamais cessé de se remémorer ce moment et n'hésita pas à lui parler pour comprendre ce qu'il s'était passé, sans s'attendre à une réaction extrême de sa part, se faisant subitement éviter face à de grands yeux écarquillés de frayeur. Sa main voulant lui prendre l'épaule beaucoup trop rapidement l'avait apeuré au point qu'il avait reculé à une vitesse impressionnante et était au bord des larmes. Egill essayait de s'excuser autant de fois que possible, ne songeant pas à ce que ce geste pour lui banal avec tout le monde pouvait pétrifier un humain.

Pendant un mois entier il avait essayé d'avoir de réelles discussions avec lui, maintenant ses excuses pour tout le mal qu'il avait pu faire de nombreuses fois durant celui-ci. Toutes les informations qui seraient trop personnelles étaient encore cachées, et tout ce qu'Egill pouvait faire, c'était l'observer dans sa solitude toute la journée. Il ne sortait que rarement de chez lui et il avait pour interdiction de l'y suivre sous peine d'avoir en face de lui un homme qui aurait la réaction digne d'un adolescent qui n'avait pas eu ce qu'il voulait. Toutes les remarques sur son comportement enfantin l'emmenaient dans des sanglots sans fin ou un visage vide. Son regard était toujours perdu quelque part ou fixant quelque chose d'invisible, comme bloqué dans le temps.

― Est-ce que j'ai déjà tué quelqu'un?

La question sortait de nulle part et ne suivait pas la discussion précédente, futile mais bien loin du sujet. Egill hésita à répondre ne comprenant pas le fond de sa pensée, puis se lança en voyant les mains du garçon trembler et sa gorge se serrer.

― Je ne comprends pas exactement ta question, mais de ce que je peux dire c'est que je n'ai rien entendu qui te ferait passer pour un meurtrier.
― Chaque seconde on me répète pourtant que j'ai un corps dans mon frigo, et quand je l'ouvre parfois il y est. D'autres fois, il disparait. J'ai peur. Je ne suis pas un meurtrier, n'est-ce pas?

Il répéta la question avant de se calmer et vouloir rentrer chez lui. Il s'excusa de la gène occasionnée, et disparut pendant deux semaines. Peu importe où Egill se baladait ou le cherchait, il n'était pas là. Il avait attendu tout ce temps là où ils se rencontraient le plus souvent: un parc où seuls les pigeons prenaient du temps pour s'y perdre et attendre des miettes de ce que les deux hommes pouvaient bien manger. Egill ne connaissait pas encore son nom, sous l'excuse que les agents du FBI pourraient se servir de son prénom pour le mettre en prison et le tuer car des caméras étaient cachés dans le parc et ailleurs. Pour lui cela semblait irréaliste, et tendait plutôt à dire qu'il n'en avait rien à faire de lui. C'était en jetant un coup d'oeil aux alentours qu'il l'aperçut enfin, se balançant d'avant en arrière sur un banc quelques mètres plus loin, sans savoir s'il l'attendait ou non. C'est en s'approchant de lui paisiblement qu'il put voir ses yeux rouges, sûrement après avoir pleuré beaucoup trop longtemps pour un si joli jeune homme, le sentant à peine quelques secondes plus tard contre son torse sans rien dire. Il ne comprit que plus tard qu'il hallucinait depuis ces deux semaines d'avoir tué Egill, le poussant à se suicider, et que le voir en face de lui bien vivant l'avait rassuré au point de chercher du réconfort directement près de lui.

Egill avait eu le droit de comprendre par la mère du garçon qu'il s'appelait en réalité Ernst et qu'il avait une schizophrénie qui avait pris sûrement une trop grande place dans sa vie. Le diagnostic définitif était une schizophrénie dite dysthymique, et tout commençait à prendre sens dans sa tête. Toutes ses phrases prononcées mais distordues dans la tête d'Ernst, ses hallucinations auditives et visuelles, ses délires... tout. Il s'en voulait de ne pas avoir réfléchi plus tôt à ce qui pouvait bien l'emmener à réagir de manière immature et détachée de la réalité, mais n'avait jamais, malheureusement, daigné faire des recherches approfondies sur le sujet. La personne qu'il avait vu lui courir après la première fois qu'il avait éaperçu dans les ruelles était son ex petit-ami, l'ayant quitté suite à cette découverte ne voulant pas « d'un sale schizophrène dans ses pattes. »

Plusieurs mois plus tard, ils se mirent ensemble, couple heureux de pouvoir enfin s'engager après toutes les péripéties du monde. Être en relation avec Ersnt, c'était accepter non sans peine qu'il était possessif voire toxique, et qu'il allait falloir régler ce problème petit à petit sur de longs mois avec lui. La peur de l'abandon lui rongeait les os et il ne voulait pas perdre ce qu'il considérait comme l'amour de sa vie. Egill non plus ne souhaitait pas le perdre et n'était pas résolu à ce que ça arrive, ayant de nombreux projets à ses côtés et construisant sa vie sur ses pas. Il avait appris à le connaître dans tout son amour et toute sa douceur, dans des rires qui éclataient dans l'appartement et des yeux qui reprenaient goût à la vie. Même si le traitement médicamenteux amélioré à ses côtés grâce aux nouveaux rendez-vous l'avait aidé à améliorer sa manière de vivre, avoir Egill à ses côtés était l'aide la plus efficace qu'il avait pu recevoir de sa part. Egill en était fier, et plus que tout il était amoureux et prêt à tout pour lui donner un confort de vie pouvant le garder dans la meilleure santé possible pour encore de nombreuses années. Les problèmes n'avaient pas disparu mais s'étaient au moins arrangés, et c'est ce qui était le plus important.

Ernst était chanceux. Parce que même si des personnes avec une telle maladie s'en sortaient parfois bien mieux que lui, la majorité finissait pas mettre fin à leurs jours ou mener une vie en hôpital psychiatrique car tout le monde les avait abandonné où qu'ils ne pouvaient plus vivre normalement dans la société et pour eux-mêmes. Oui, Ernst avait la chance de vivre, aimé.

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