Doux foyer

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Alors que les derniers rayons de soleil mouraient au-dessus de la vallée des Usses, Favre rentra chez lui, sans passer par le commissariat. La journée avait été chargée et le lendemain promettait de l'être plus encore.

Son patron était un homme intelligent, avec l'expérience du terrain et des hommes. Il avait tout de suite saisi la complexité de l'affaire et la nécessité d'enquêter sérieusement ; parce qu'il avait, malgré tout, confiance en Favre, et surtout parce que le bilan était lourd. Soubray avait à peine réfléchi et lui vait donné jusqu'à jeudi, ce qui lui laissait trois jours avant que l'autoroute ne soit dégagée. Mais cette modeste victoire ne résolvait qu'une partie de ses problèmes : il ne savait pas ce qu'il cherchait, et n'avait donc aucune idée de ce qu'il trouverait...

La monotonie de la conduite sur une autoroute déserte l'ennuyait et il laissa vagabonder son esprit. Il relut ses notes tout en roulant, jetant des coups d’œil furtifs devant lui pour s'épargner une victime supplémentaire au bilan de la journée. Dans son esprit se construisait un véritable plan de bataille pour les jours à venir. Il y aurait des questions fondamentales à attaquer de front : quelle était la cause initiale de l'accident ? Pourquoi un bilan si dramatique ? Ensuite, il faudrait réduire les quelques poches de résistance, les petits doutes à éliminer rapidement pour pouvoir se concentrer sur l'essentiel : toutes les victimes étaient-elles mortes des conséquences de l'accident ? Y avait-il des personnalités dites "sensibles" parmi elles ? Enfin, il y avait la logistique à assurer, sans laquelle aucune guerre ne pourrait se gagner : les rapports, les comptes-rendus, les enregistrements de preuve... Il allait avoir besoin d'hommes, de beaucoup d'hommes, et il doutait de pouvoir en obtenir suffisamment.

Encore perdu dans ses pensées, guidé par la seule habitude, il s'engagea dans sa rue et se gara juste devant le portail de sa maison. Il y avait de la place pour plusieurs véhicules dans l'allée du jardin, mais il ne voulait pas faire grincer les lourds vantaux en pleine nuit. Il éteignit le moteur et retira sa clé. L'éclairage du plafonnier baissa d'intensité avant de s'éteindre au bout de quelques longues secondes, laissant l'inspecteur dans le noir. De la lumière filtrait à travers la fenêtre de la cuisine ; Charlène devait préparer le dîner. Il roula une cigarette en prenant tout son temps et sortit de la voiture pour l'allumer, puis passa le portail en essayant de ne pas faire crisser les graviers sous ses pas. Il aimait ce petit moment de quiétude, seul sous les étoiles, le vent bruissant dans les feuillages ; un sas indispensable entre le quotidien de son travail et son foyer. Il inspira un bon coup et tourna la poignée de la porte d'entrée.

La maison était plongée dans le noir ; seul un fin trait de lumière s'échappait de sous la porte de la cuisine. Sa chaussure buta sur des objets qui jonchaient le parquet du hall d'entrée. Lorsque ses yeux se furent accommodés à la pénombre, il devina son salon sens dessus dessous : les vases renversés, les coussins du canapé aux quatre coins de la pièce, les pages de magazines déchirées, éparpillées sur le tapis, les portes des placards ouvertes, déversant leur contenu sur le sol. L'inspecteur continua de progresser prudemment jusqu'à la porte de la cuisine et l'ouvrit doucement. Charlène, son épouse, l'accueillit tout sourire.

— Bonsoir chéri, lui lança-t-elle d'un ton guilleret. Assieds-toi, nous n'attendions que toi.

La pièce était baignée d'une lumière chaleureuse et une bonne odeur de poulet rôti assaillit ses narines, ce qui lui rappela qu'il n'avait pas déjeuné. La table était impeccablement dressée pour trois personnes.

— Ça sent bon, répondit-il simplement.

Il aperçut Marta du coin de l’œil, debout, les bras croisés, adossée à la porte du cellier. Charlène ignorait totalement sa présence ; Marta aurait pu tout aussi bien être invisible. D'un mouvement de tête discret, Favre l'invita à sortir dans le jardin.

— Je vais chercher une bouteille de vin, je reviens, prétexta-t-il en rejoignant Marta.

Une fois dans le jardin, il s'approcha d'elle et lui donna un billet de cinquante euros. La vieille voisine glissa le billet entre ses seins et s’apprêtait à rentrer chez elle sans un mot. Favre la retint.

— Comment ça s'est passé aujourd'hui ? lui demanda-t-il, l'air inquiet.

— Très difficile, monsieur Favre, lui répondit-elle avec un fort accent de l'est. Votre femme pas bouger du lit tout le matin. Ensuite, tout casser dans la maison jusqu'à dîner. Elle beaucoup crier et pleurer. Ensuite, elle a cuisiné. Jest szalona. Monsieur Favre, elle devoir aller à hôpital. Elle va se faire du mal, articula-t-elle dans un français hésitant.

Marta Heilporn était polonaise, venue rejoindre son fils en France pour l'aider à se trouver une femme, et surtout à la retenir, mais Léon était un sombre idiot. Et avec le nom de famille qui était le sien, la vieille Marta pouvait se faire du souci pour sa très hypothétique descendance. Lorsque Favre avait emménagé, il l'avait rencontrée en lui ramenant son ivrogne de fils à de nombreuses occasions. Lorsque l'état de Charlène s'était aggravé, Marta lui avait proposé de veiller sur elle pendant la journée. Depuis quelques mois, c'était presque devenu un emploi à plein temps.

— Merci, Marta, lui dit-il sans s'étendre plus sur le sujet. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas.

— Vous connaissez toujours pas femme policier pour Léon ? Elle pourra voir son mari toute la journée au poste, dit-elle dans un grand éclat de rire, en ouvrant le portail.

— Désolé Marta, je n'en connais aucune. Mais j'ouvre l’œil ! répondit Favre en souriant de bon cœur.

Il vit sa voisine traverser la rue et rentrer chez elle. Le silence était revenu et il résista à la tentation de se rouler une nouvelle cigarette. Il savoura une dernière fois la quiétude de la nuit et rentra pour se mettre à table avec sa femme et le fantôme de sa fille.

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