L'esprit un peu embrumé

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Je revins sur mes pas. Lentement. Mes jambes engourdies peinaient à me porter. J'avais dû m'assoupir car les dernières heures de la nuit étaient passées comme une rafale de vent. Les premiers rayons du soleil perçaient la brume et réveillaient la nature assoupie. Le calme était irréel, l'autoroute déserte, probablement fermée à la circulation.

Je sortis de ma cachette à l'ombre du pont et j'enjambai la glissière pour profiter de cette étrange liberté. Peu de gens pouvaient se targuer d'avoir un jour parcouru une autoroute à pied. Tant de légèreté de ma part me parut indécent. Toutes les horreurs de cette nuit auraient dû me traumatiser. Pourtant, je souriais presque en marchant les bras écartés pour tenir en équilibre sur la ligne blanche. Etais-je en état de choc ?

J'arrivai à portée de voix des premiers groupes de pompiers qui s'affairaient autour des carcasses. Ils ne me virent pas, trop occupés qu'ils étaient à désincarcérer les derniers corps sans vie. D'une voix faible et chevrotante, je les appelai pour être pris en charge, sans grand succès. A bout de force, je m'écroulai alors au beau milieu de la route ; une chute dramatique digne d'un Oscar, à la suite de laquelle, pensais-je, les secours allaient accourir dans ma direction, au ralenti, se pencher vers moi en m'encourageant à tenir bon. Puis ma vue se troublerait, avant de perdre conscience, pour me réveiller en meilleure forme dans une jolie chambre d'hôpital, entouré de fleurs et d'accortes infirmières.

Je rouvris les yeux. Pas d'infirmières, pas de fleurs. Et de toute évidence, pas d'hôpital. Je me trouvais toujours la joue collée sur le bitume rugueux et malodorant de la route. Plus loin, l'agitation qui régnait autour du carambolage avait cessé. Des policiers posaient des scellés et balisaient les lieux à l'aide de bandes de signalisation. Ce fut à cet instant que je remarquai que le soleil était sur le point de se coucher. Était-il possible que personne ne m'ait aperçu de toute la journée ?

Je me relevai sans mal, malgré ma grave blessure de l'amour-propre. Un tel manque d'égard envers la victime — et peut-être seul survivant — d'un accident aussi grave était intolérable et je comptais bien faire partager mon point de vue avec le premier malheureux qui croiserait son chemin. Je jetai mon dévolu sur un jeune gardien de la paix qui déroulait avec désinvolture son rouleau jaune et noir autour des lieux.

Je marchai vers lui d'un pas décidé et le hélai sans ménagement. Mais il ne m'entendit pas. Je me plantai alors sur son chemin, les mains sur les hanches. Il ne me vit pas. Furieux qu'il m'ignore si ostensiblement, je voulus prendre l'agent par les épaules et le secouer. Ce dernier marcha vers moi.

Et me traversa comme si je n'étais constitué que de brume.

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