Chapitre 4

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En rentrant « chez moi », je décidai de faire une sieste. Je n'avais guère apprécié la tournure de mes pensées aujourd'hui. À défaut de me défatiguer – je dors très mal l'après-midi –, j'espérais y restaurer de l'ordre. C'est ce qui se produisit. Je m'éveillai au moment où le soleil sortait de derrière Dağal s Taç pour une dernière descente aux enfers de la lumière.

Au début, la plupart des Nouveaux-Caucasiens craignaient la nuit. Ils avaient peur que sa noirceur symbolique ne soit alliée au mal que nous avions fait au monde, et ce, quelle que soit leur culture ou leur religion. Même les occidentaux – même moi ! – avaient été victime de cette crainte assez primitive, comme si le monde moderne soudain parti en morceaux révélait nous avoir protégés jusqu'ici. Mais n'avions-nous pas justement été ramenés à nos besoins primitifs ? C'est bien pour ça que je désirais écrire. Il ne fallait pas entrer dans la nuit sans combattre.

J'ouvris l'ordinateur, cliquai sur l'icône de mon traitement de texte, et me posai la question qui s'impose à tout auteur devant une page blanche : « je commence par où ? ».

Et puis je sus.

Vivre dans le Nouveau-Caucase : un abrégé

Le Nouveau-Caucase : un pays sans gouvernement, une nation sans politique, un régime sans milice. Sa seule frontière : un isoplèthe d'altitude, une courbe de niveau. Après que les Hommes se soient imposés des limites en tous genres, c'est la nature qui, en nous épargnant, a décidé de celles qui devraient définir notre monde aujourd'hui.


Deux mille cinq cents mètres d'altitude... Peut-être cela vous semble-t-il une altitude raisonnable. Mais peu de gens de l'ancien monde se figuraient la vie en haute altitude avec précision. Les Évènements que je vais vous décrire sont extraordinaires et abominables, pourtant nous avons moins souffert de la cause directe que de ses nombreuses conséquences.


La montagne est cruelle. Les populations qui s'y sont réfugiées paraissaient bien peu nombreuses en regard du nombre de personnes que la planète a habité, pourtant elles nous ont paru gigantesques quand nous avons vu tomber nos camarades pour des raisons insoupçonnables.


Les Évènements ont remis la sélection naturelle sur le chemin de l'humanité tandis qu'elle commençait de l'ériger en tabou. Poussés plus près du Soleil, les Hommes ont souffert de maladies de peau, d'insuffisances respiratoires ou de mal aigu des montagnes, une condition dont j'ai eu moi-même l'occasion de me rendre compte que la fadeur du nom est sans commune mesure avec ce qu'elle implique. Les carences ont ravivé le spectre du scorbut. Les civilisations les plus dignes se sont révélées les plus inaptes à instaurer l'ordre et l'hygiène. Le plus souvent, leurs rencontres avec leurs pendants moins prestigieux se sont faites dans la révolte.


Ceci n'est pas un conte de fée. Aujourd'hui, nous avons le regard tourné vers le futur car nous avons appris à fermer les yeux sur le passé. Nous sommes redevenus respectueux du carpe diem originel, qui pendant des siècles a voulu que l'Homme ne puisse concevoir le monde deux générations en avant de lui-même.

Mais je suis un scientifique. Et en tant que tel, je sais que nous ne devons pas perdre le bagage offert par notre expérience passée. Je ne crois pas que l'espèce humaine connaîtra un jour une fin définitive, telle qu'elle s'en menace elle-même, ou telle que le Soleil nous promet, ou même la fin de l'Univers. Je crois que nous serons toujours un pas devant notre destin, et que nous saurons toujours garder cette avance. Mais aujourd'hui, elle est menacée, et rarement la science a eu meilleure occasion de la préserver. C'est ma mission d'y participer.

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