Chapitre 2

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Notre café bu, nous ressortons pour rencontrer le vieil Erdal. Quand Taima m'a proposé d'y aller de suite, j'ai failli répondre qu'il serait sans doute une meilleure idée de prendre un rendez-vous. Un rendez-vous ! Pourtant, cela fait longtemps que ma montre a cessé de fonctionner et je n'ai jamais songé à la remplacer ni même à l'enlever de mon poignet. Il faut croire qu'on ne se défait jamais vraiment de son éducation.

Le soleil délaissant son zénith, la température commence de baisser. Le reshabar – ce vent chaud typique du Caucase qui tire sa force des reliefs escarpés – nous envoie ses rafales coléreuses pendant que nous gravissons la pente.

Sans nous arrêter de marcher, nous échangeons quelques passes de balle avec des gamins. Ils l'ignoreront toujours, mais c'est pour moi une façon de m'excuser. Le repas terminé, nous voyons beaucoup d'hommes quitter leur logis pour aller travailler ; les uns avec des bêches, les autres avec des pelles, tous avec la résolution d'accomplir un labeur simple dont ils ne mesurent que trop bien l'importance. Les femmes profitent de l'absence de leur mari pour accomplir les tâches domestiques.

Nous quittons le quartier iranien pour le quartier turc qui est sur une légère déclivité. À l'horizon, que nous distinguons mal car nous avons le soleil de face, une longue file d'attente s'est formée devant deux pompes à eau. En majorité des femmes, qui remplissent des jerricans pour le lavage du linge, mais aussi quelques enfants et vieillards. L'un des vieux hommes dans la queue lève la main en nous apercevant.

Merhaba, Erdal, crie Taima avec sa main en visière. Bugün nasılsın?

Yuvarlanıp gitmek, crie l'autre en réponse.

Ainsi c'est lui, Erdal ? Mais une autre question plus importante s'impose.

– Vous le connaissez ?

– Il a été un de mes patients. C'est un homme en or.

Taima est avare en compliments ; pour qu'elle parle d'Erdal de cette manière, il a vraiment dû lui faire bonne impression.

Tandis que nous nous approchons de la file d'attente, nous voyons Erdal sortir de la queue, hésiter, puis confier son jerrican à une petite fille derrière lui, sûrement avec la mission de le lui remplir. Quand il sort du contre-jour, je découvre un homme certes âgé – une soixantaine tardive – mais dont le corps ne le laisse pas paraître. Sa démarche est assurée comme elle devait l'être vingt ans auparavant. Son regard est vif et avenant. Son teint mat contraste avec la blancheur de sa barbe épaisse.

Il embrasse Taima sur les deux joues puis me tend la main.

Tünaydın, fais-je en la saisissant.

Taima se charge de me présenter.

Profesör Cooper ile tanışın. Size aileniz hakkında bazı sorular sormak istiyor. Ben çevirmeniniz olacağım. Sizin için uygun mu?

Hayhay, sorularınıza cevap vermek bir şeref olacaktır.

– Erdal sera ravi de répondre à vos questions, dit Taima à mon attention.

Reconnaissant, je les remercie tous les deux d'un geste. Erdal désigne sa demeure d'un large geste du bras, proposant quelque chose à Taima. Je distingue un seul mot dans les courtes phrases qu'il prononce : çay. Du thé. Taima m'explique qu'il nous rejoint dans un instant, qu'on peut prendre place dans son logis en l'attendant.

Je me souviendrai toujours de la scène que je vis ensuite. En me dirigeant vers l'autre côté du large chemin, je regarde derrière moi, et je vois Erdal revenir vers la queue où c'est le tour de la fillette de remplir le jerrican du vieil homme. Sa propre bouteille déjà pleine attend à côté d'elle. Derrière elle, les grandes personnes attendent qu'elle ait terminé. Quand l'imposant contenant déborde, elle a toutes les peines du monde à refermer le robinet rouillé. Puis elle veut déposer le jerrican à côté à l'attention du vieil homme, mais elle doit pour cela le descendre d'un rebord d'une trentaine de centimètres et l'objet aproche maintenant les dix kilogrammes. En dépit des précautions qu'elle prend, le jerrican s'échappe de ses mains et se renverse. Une jeune mère s'approche pour l'aider mais Erdal s'interpose, en retard seulement d'un instant.

Fasciné par le spectacle, je manque bousculer Taima qui s'emploie à ouvrir la porte rouillée du logis d'Erdal. Je profite qu'elle se démène avec le loquet pour tourner la tête de nouveau : le jerrican est debout, toujours presque plein malgré sa chute. La petite fille est en pleurs ; Erdal l'a gentiment écartée de la file pour que les gens puissent se servir en eau, et il est penché sur elle, lui caressant tendrement la tête et la consolant par des mots que je donnerais tout pour avoir entendus et compris. Il lui dit sûrement que ce n'est pas grave, regarde, si peu d'eau est perdue. La fillette entend sûrement tous les jours que l'eau est précieuse et que son gaspillage est une chose grave.

Et puis la porte est ouverte et je dois regarder devant moi et entrer. Je remarque à peine le décor, mettant le minimum d'efforts à trouver une chaise et m'y assoir. Je m'arrange pour me mettre devant la fenêtre d'où je peux regarder ce qui se passe dehors. Taima pousse une exclamation indistincte en arabe. Elle parle de chats ?

Dehors, la magie d'un instant se dissipe déjà : ses larmes oubliées, la fillette se réjouit d'un bonbon venu comme par magie de la poche d'Erdal. J'admire l'enfance, ce royaume des petits sentiments qui, bons commes mauvais, seront souvent de bons souvenirs. Pourtant l'enfance est cruelle. Le futile y est grandiloquent mais c'est là aussi que les grandes peurs des adultes peuvent se graver dans un être. À cet âge, comment peut-on supporter les grandes injustices du monde ? On ne les comprend même pas. C'est à ce moment-là que j'ai compris avec regret que les gestes simples de l'homme pour cette enfant, je ne les aurais jamais. Je ne pourrais jamais qu'étudier les choses avec cynisme, et jamais participer à l'élaboration de leur beauté.

Et voici qu'Erdal nous revient, le jerrican à la main, la tête vide de l'empathie dont il vient de faire preuve. Qui a décidé que c'est moi qui devrait en porter le poids ?

La porte s'est refermée toute seule derrière nous mais il la décoince d'un mouvement habitué. Toute la pièce – la seule pièce, de toute façon – semble se réchauffer de son sourire. Et puis il éclate de rire.

Je descends de mon nuage et je m'inquiète tout de suite d'avoir commis une atrocité ; m'être assis sur la mauvaise chaise, avoir ma braguette ouverte... Je m'imagine toutes sortes de bêtises avant de voir que son regard est tourné vers Taima. Seulement ensuite, il se tourne vers moi, prenant garde à articuler chaque mot.

Sever misin kedileri ?

Si j'aime les chats ?

Evet, réponds-je contrit. Çok.

Oui. Beaucoup.

Il est douloureux de ne pas pouvoir communiquer. Je voudrais montrer d'une part que j'apprécie son attention, et d'autre part que oui, j'adore les chats, mais je me considère chanceux d'avoir compris sa question et de connaître ces deux petits mots pour lui répondre. Je ne peux pas les utiliser sans lui laisser l'impression que je ne veux pas lui parler. Ah, les langues ! Elles n'ont pas fini de nous poser des problèmes.

S'il me pose cette question, c'est parce que Taima, assise sur l'autre chaise, a été choisie par une grosse chatte qui a décidé que ses genoux étaient un coussin idéal. Quatre chatons – ils n'ont probabablement pas deux mois – s'aggrippent à ses jambes pour essayer de rejoindre leur mère. Elle, les yeux fermés, profite d'un moment de calme.

Erdal engage la conversation. J'entends encore plusieurs fois le mot kedi puis je déduis que Taima essaye habilement de détourner la conversation pendant que l'homme prépare du thé avec l'eau du jerrican. Il est évident que cela lui fait plaisir de parler, alors je prends mon mal en patience en regardant autour de moi. L'habitation d'Erdal est extrêmement sobre. Par la fenêtre, je vois que beaucoup de ses ustensiles – y compris ceux de cuisine – sont entassés dehors. Ce qui laisse de la place à l'intérieur pour les quelques meubles... et les gens.

Quand il nous verse le thé, Taima a enfin l'occasion de me glisser un mot.

– Il a dit qu'il a recueilli cette chatte quand elle était bébé. Elle allait se noyer sur la route après une grosse pluie.

– Ah.

– On a discuté un peu de son état de santé. Bon, tout ça n'est pas très à-propos, je sais, mais...

Je l'interromps d'un geste pour lui signifier qu'il n'y a pas de problème, que je comprends.

– Bref, je lui ai expliqué que vous aviez des questions, tout ça. Il est ravi de pouvoir vous aider. Mais attendez-vous à des réponses... détaillées.

C'était un euphémisme. L'homme se met à raconter son histoire, et dès les premiers mots je déplore tout ce que la traduction va me faire perdre. C'est le début d'une discussion de deux heures pendant laquelle se succéderont les tasses de thé jusqu'à ce que le jerrican soit vide.

Je savoure les derniers instants d'une part de mon ignorance, et je sirote une première gorgée de thé. Il est très fort.

Quand nous ressortons, la lumière a disparu, happée par une montagne. Dans plusieurs heures, juste avant son coucher, le soleil reparaîtra pendant une vingtaine de minutes, juste de quoi profiter de ses rayons rasants. Nous remercions notre hôte, la tête pleine d'un savoir que je ne soupçonnais pas, que je ne pouvais pas soupçonner.

Les allitérations de la langue, cette langue qui se parle si vite, tourbillonnent dans ma tête comme des échos incontrôlables. L'atsmophère confinée de la petite pièce m'a donné la migraine, et tout le thé que j'ai ingurgité me pèse sur la vessie.

– Je n'avais jamais entendu parler de tout ça, fait Taima en s'étirant

– Moi non plus, je réponds en me massant les yeux. Et je ne vois pas en quoi ça peut m'aider.

– C'est toujours bon à savoir, non ?

– Certes.

Je plisse le regard surTaçlı Dağ, la « Montagne Couronnée » et ma mémoire stimulée saute de souvenir en souvenir : son nom en Deda (Dağal s Taç), son panel de couleurs variant avec la saison, et le jeu de mots autour de son nom, que Taima m'avait expliqué un jour. Taçlı Dağ, en turc, signifie litéralement « montagne couronnée » en raison du halo qui émane d'elle en ces moments où elle cache le Soleil, mais « taçlı dağ lalesi » est aussi le nom de l'anémone couronnée, une fleur qui la recouvre justement. D'ailleurs, elle était devenue le symbole de notre exode, car il semble qu'elle ait quitté son berceau méditerranéen en même temps que nous colonisions les montagnes.

J'imagine que mon moment d'absence dura plus longtemps que je le croyais, car il était suffisamment long pour que la voix de Taima se fasse légèrement insistante quand elle me demanda ce que je comptais faire.

– Je crois que je vais écrire le mémoire dont je vous parlais. Les propos d'Erdal m'ont donné beaucoup de matière mais ils m'ont aussi éclairé sur ma méconnaissance de l'Histoire de cette région.

– Vous voulez que je fasse des recherches ?

– La véritable question étant : est-ce que je peux vous en empêcher ? Elle me lance un regard entendu.

– Bon, je vous dis à plus tard, alors. De mon côté, je vais voir si je peux être d'une quelconque assistance dans le village.

Beyes kroş bağtu !

Kirösön çile !

Je lui avais souhaité bonne chance en Deda, et elle m'avait remercié. Et tandis que l'air oubliait avoir jamais entendu nos mots, j'en pesais le poids. Quelle langue résumait mieux que le Deda la mixité culturelle d'un peuple dans le besoin le plus élémentaire de se comprendre ? J'avais besoin d'écrire.

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