Chapitre 1

12 minutes de lecture

C'est un éclat de voix derrière moi qui me fait lever la tête. La lumière venant du dehors m'éblouit ; perdu dans mes réflexions, je m'étais habitué au calme mal éclairé de la caverne. Sa bouche, distante d'une vingtaine de mètres, me paraît la sortie d'un puits. Sur le mur éclairé par le soleil, je distingue les deux ombres humaines qui s'y découpent, et une autre au sol, de forme circulaire et de la taille d'un panier, que je n'identifie pas immédiatement. Puis je comprends avec agacement que l'interpellation ne m'était pas destinée : la troisième ombre est une balle et le cri a été lancé par une des jeunes personnes qui s'amusent à taper dedans. Les trois ombres disparaissent.

Je grommelle. J'étais sur une piste de réflexion intéressante, et voilà qu'elle est chassée par des gamins.

Près à sortir manifester ma colère aux importuns qui se font les ennemis de la science par leur mépris, je me raisonne ; nous sommes tous logés à la même enseigne, celle de la survie. Il est essentiel de savoir trouver du plaisir dans une journée remplie de tâches simples, avec pour thèmes principaux la nourriture, l'eau et l'hygiène. Mon esprit occidental à encore du mal à se forcer au respect de ces activités oiseuses, pourtant je suis parmi les personnes les mieux placées dans la communauté pour témoigner de sa vigueur à l'ouvrage et de son formidable esprit de coopération.

Par ailleurs, si les jeunes gens préfèrent jouer au football que de remplir les tâches qu'on leur a assignées, ce n'est pas à moi d'intervenir. Voilà une chose que j'ai apprise lors de mon premier jour ici.

Un peu dépité, je regarde une derrière fois le mur porteur du mystère que je dois décrypter, cette inscription impénétrable et si prometteuse. L'illumination n'est pas encore pour aujourd'hui. Cynique, je regarde mon robuste ordinateur portable Dell posé à côté de moi et l'ensemble de mes accessoires d'archéologie – pinceau, brosse, grattoir, spatule, fil à plomb... De tous ces outils, il n'y en a qu'un dont j'aie vraiment l'usage : mon micro-nettoyeur à haute pression. Et aujourd'hui je l'ai amené au bout de son potentiel.

Laissant tout ce petit monde matériel à son inutilité, je prends le portable, je le ferme et, le prenant sous le bras, je me lève prudemment et me dirige vers la sortie, à moitié accroupi. Mon crâne gardera toujours la marque de ce jour, il y a quatre ans, où je suis entré pour la première fois dans la grotte sans faire attention à l'endroit où le plafond est si bas. Je ne me suis cogné qu'une fois.

En arpentant le couloir, direction le monde civilisé, mes pensées dérivent de nouveau.

Je me dis : c'est étrange à quel point l'occupation des mains peut retarder la réflexion. Pendant que je nettoyais le mur autour de l'inscription, décrivant des cercles de plus en plus larges autour d'elle, j'avais l'espoir véritable d'en découvrir plus. Mais maintenant qu'aucun de mes jouets n'avait révélé d'autres secrets et que la compréhension de la chose ne relevait plus que de mon intellect, je me trouvais impuissant.

En émergeant à l'extérieur, je baisse les yeux sur la banane attachée à ma taille, d'où je tire mes lunettes de soleil.

C'est une paire usée, échangée contre mes Ray Ban l'année passée avec un vieil homme géorgien albinos, Gaioz. On avait fini par me convaincre qu'exhiber un élément de victoire du monde capitaliste était de mauvais goût ; pour moi qui y suis né et dont l'éducation a hérité – très littéralement – de ses valeurs, c'était juste une paire de lunettes. Il m'a encore fallu plusieurs mois pour comprendre pourquoi des Ray Ban perdent de leur symbolisme mercantile sur le nez du vieux Gaioz quand elles choquent sur le mien. Depuis lors, les siens l'ont surnommé « varsḳvlavi », « la star », car il porte mes anciennes lunettes en tout temps, sa condition le rendant hypersensible à la lumière.

Je suis tellement absorbé – un de mes mécanismes d'autodéfense contre la contrariété – que j'en oublie complètement la personne avec qui j'avais rendez-vous ici.

– Jason !

Ma mémoire est ravivée par cet appel d'une voix féminine. Je me retourne et je bafouille une excuse.

– Oh, Taima, je suis désolé, j'étais...

– Ne vous excusez pas. J'étais en retard aussi.

Elle me rejoint avec un sourire en coin. Taima est une jeune femme d'origine égyptienne, jadis destinée à devenir une référence dans le domaine scientifique. Comme pour beaucoup de gens, les Évènements ont interrompu son cursus étudiant. Elle a la chance de trouver en moi le mentor idéal dans un monde où apprendre signifie « transmettre » plutôt que « découvrir ». Ma science n'est pas celle à laquelle elle se destinait – la médecine – mais elle n'a jamais montré de regrets à ce sujet. Car en plus d'être parfaitement quadrilingue, elle posséde un sens de l'adaptation remarquable. Que voulez-vous, il y a des gens sur cette Terre pour qui les adjectifs manquent...

Dans ce monde-ci, Taima est enseignante et infirmière. Elle enseigne aux petits de cinq à dix ans les bases d'un milieu où les langues et les cultures se mélangent à tel point que la préparation des plus jeunes à leur diverstité est vitale. Elle prend les plus talentueux à parti pour leur apprendre quelque mots en Deda quand le traditionnalisme des parents ne s'y oppose pas. Quand les quelques médecins de la communauté sont débordés, elle leur apporte aussi ses compétences.

– Vous avez découvert quelque chose ? me demande-t-elle en regardant ailleurs, signe qu'elle n'y croit pas (après tout, cela fait quatre ans que je viens ici une fois par semaine et que je n'ai pas avancé).

– Oui.

– Hein ? Vraiment ?

– Tout à fait, continué-je avec le plus grand sérieux. J'ai découvert que vous inviter à déjeûner serait une idée formidable.

Et c'est vrai : il est presque treize heures, la chaleur décourage le labeur, et cela me changera les idées. Plus tôt dans la journée, Taima m'a rappelé qu'il n'y avait pas école le mercredi afin que les enfants puissent aider leurs parents à la tâche et hériter d'un peu de leur savoir à eux. Elle-même ne déplore pas ce jour, considérant qu'un peu de savoirs différents vaut mieux que beaucoup d'un seul savoir et que c'est la meilleure base d'une éducation saine. Elle a sûrement raison.

Inviter à déjeûner, c'est un bien grand mot ; un mot occidental, mettons. On a la chance de ne pas manquer de nourriture, mais nous éprouvons rarement du plaisir à l'ingurgiter. Pour faire sembler d'aller au restaurant, nous pourrions aller à la cantine, une structure mise en place à l'origine par l'ONU et qui a survécu au démantélement grâce à la bonne ambiance qu'on y trouve toujours. Mais, sans trop savoir pourquoi, je l'invite chez moi à la place.

Taima accepte ma proposition sans rechigner, avec toutefois un furtif éclair de surprise. Nous sommes toujours restés dans une zone sociale ambiguë entre la relation qui unit deux collègues et celle qui rapproche un frère à sa sœur. Un frère distant.

Depuis qu'on se connait, je l'ai invitée à partager mon repas en deux occasions. La première fois, c'était trois ans auparavant, quand on a finalement réussi à remettre en marche les gros groupes électrogènes à gazole après une panne de cinq jours en plein prémices hivernaux d'une fin octobre. Ce jour-là, je crois que même les plus taciturnes n'ont pas mangé seuls tant le soulagement était grand. La seconde, c'était deux mois plus tard, quand j'avais appris la mort des réfugiés au camp de Çıldır où se trouvait ma mère. Je n'avais rien pu avaler mais je me rappelle du menu préparé par Taima dans ses moindres détails.

C'est sûrement à cette occasion que Taima est ramenée en pensée, car en chemin vers ma maison, elle me jette un regard curieux et me demande si tout va bien. Je la rassure avec un sourire forcé en lui disant que j'ai simplement besoin de passer un moment avec un être humain plutôt qu'avec une inscription têtue.

Nous longeons les habitations individuelles qu'on appelle la Couronne en raison de leur forme semi-circulaire le long de la falaise. La plupart des gens cuisinent ou mangent et nous adressent un signe de la main au passage. C'est le quartier arménien. Au bout d'une centaine de mètres, nous sortons de la large route pour prendre un des chemins qui en descendent et qu'on appelle les « rues ». Là, les habitations sont construites de part et d'autre de la pente. On y trouve encore une majorité d'Arméniens mais aussi quelques Géorgiens et Tchétchènes. Après cinq cents mètres de cette rocaille qu'on ne peut pratiquer qu'à pied ou en 4x4, nous arrivons au replat où est bâtie la « Vieille Ville ».

Cela ferait rire les gens si je le leur expliquais, mais au vingt-et-unième siècle, une « vieille ville » était la partie la plus ancienne d'une mégalopole et son âge se comptait en siècles. En tant que passionné d'histoire, cela me rend triste que notre civilisation ait perdu cette valeur. La Vieille Ville pour nous, c'est juste l'emplacement des toutes premières habitations, celles qu'on a élevées à la va-vite pour pallier l'énorme besoin en toits venu avec l'exode. « Vieille Ville », c'est aussi synonyme d'une grande mixité : mes voisins sont des Arméniens, Géorgiens, Russes, Iraniens, Turcs, et des Occidentaux de diverses origines... Ma maison se trouve là, au milieu de toutes les autres dont elle n'est séparée que d'un petit mètre mal calculé.

– Pouh ! fait Taima en entrant. Cet endroit mérite un peu d'aération.

– Désolé, fais-je piteusement. Je suis rarement là...

Je pose mon ordinateur dans un coin pendant qu'elle ouvre la fenêtre, laissant pénétrer la brise tiède. Un peu plus de lumière se fait sur ce qu'on pourrait appeler mon « bazar de célibataire ». L'unique pièce de neuf mètres carrés est juste assez grande pour un réchaud, une paillasse, une table et deux sièges de camping. Pour ce qui est de se mouvoir au milieu de tous ces objets, j'ai déjà du mal à y parvenir moi-même, alors la présence d'une deuxième personne provoque une pagaille tout à fait logique. Dans l'odeur de renfermé qui commence de se dissiper, nous essayons tant bien que mal de nous passer des objets pour faire de la place. En pestant contre le plafond haut qui est autant de place perdue, je commence à me demander si j'ai eu raison d'inviter Taima ici.

Quand on parvient enfin à s'installer, il me reste encore à dénicher de quoi manger. Je farfouille dans mon carton de victuailles à la recherche d'un mets correct, puis j'en sors triomphant avec dans les mains une boîte de...

– Lentilles ! s'exclame Taima avec un rire en voyant la conserve. Vous me gâtez.

Je hausse les épaules en versant les légumes dans une casserole. Mais où sont les...

– Jason, je peux vous poser une question ?

– Bien sûr, réponds-je distraitement.

– Vous n'avez jamais peur que l'inscription ne veuille rien dire ?

– Si, tout le temps.

Je fais maintenant clairement mine de chercher quelque chose, et pour cause...

– Dites, Taima, vous n'auriez pas vu...

Elle m'interrompt d'un sifflement. J'ai à peine le temps de me retourner qu'elle me lance une petite boîte que j'attrape par réflexe. Des allumettes.

– Ah, fais-je pince-sans-rire, c'est bon, je les ai trouvées. Donc oui, je vous disais, j'ai peur chaque jour que l'inscription ne recèle aucun secret.

J'allume le gaz.

– Mais alors pourquoi vous obstinez-vous ?

– La curiosité. Et puis, je suis un des seuls scientifiques de notre communauté, il faut bien que je donne de ma personne pour la perpétuer. Que deviendrait l'humanité si elle perdait ça ?

Elle réfléchit un instant.

– Cynique.

– Précisément. On peut survivre dans ces montagnes sans être cyniques. Il suffit d'en tirer tout ce qu'on peut : de la nourriture, d'accord. De l'eau, des ressources, encore d'accord. Mais la connaissance compte aussi.

Nous gardons le silence pendant que les lentilles cuisent, comme si nous devions le respect à l'apport de ces petites choses mortes. Quand je me retourne – avec difficulté – vers la table pour nous servir, je remarque que Taima, prévenante, a disposé deux assiettes et deux fourchettes qu'elle a sûrement ramassées par terre. J'ai une moue désolée.

– Vous comprenez pourquoi je n'invite jamais personne dans ma boîte à vivre.

– Ne vous en faites pas. La mienne n'est pas mieux.

Voilà qui me surprend. Taima, entre autres talents, peut donner l'impression perpétuelle qu'elle sort juste de la douche. Un exploit quand on sait qu'en fait de douches, nos sanitaires s'agissent de petites cages en bois où l'on peut se vider des seaux d'eau sur la tête à son aise. Elle ne paraît jamais fatiguée ou salie par l'effort de son propre corps. Après des années de côtoiement, j'en suis venu à la conclusion semi-consciente qu'elle devait être une maniaque de la propreté. Aujourd'hui je découvre que non.

Je laisse échapper un rire : j'essaye de comprendre l'incompréhensible quand mes semblables eux-mêmes sont encore des mystères pour moi.

– Qu'est-ce qui vous fait rire ?

– Oh rien, je vous imaginais essayant de naviguer entre trois meubles comme moi chaque jour.

– Vous croyez qu'on pourra reconstruire tout ce qu'on avait... avant ?

La question est naïve, peu digne de l'intelligence de la jeune femme. Pourtant je suis bien obligé de reconnaître que je me la pose souvent moi aussi. J'ai un esprit réaliste et pratique, mais il dérive facilement sur ces futilités dès que je cesse de le nourrir en choses à faire.

– Oui, je le pense. Mais je préfère m'en tenir à ce que je sais faire plutôt que de me bercer en illusions. Rome ne n'est pas faite en un jour.

– Et Babylone ?

Je lève les yeux à la référence. Babylone, lieu mythique où la tour de Babel aurait été érigée. Le lieu d'où Dieu aurait brouillé la langue unique de l'Homme pour qu'il ne se comprenne plus. Ce symbole m'a toujours frappé car la science nous enseigne que les langues au contraire convergent vers un hypothétique language unique tout comme notre espèce converge par le métissage vers une seule couleur de peau. D'une à une multitude de langues, d'une multitude à une langue unique... Deux visions contraires dans lesquelles je n'ai jamais cessé de voir le Yin et le Yang de la science et de la religion. La complémentarité dans la dualité... En tant qu'agnostique, il me plaît énormément de les voir liés.

– Je crains que Babylone non plus.

– C'est dommage... Vous pourriez me faire un café ?

Un peu troublé par le sujet qui va et vient trop vite, j'ai un temps d'arrêt.

– Professeur ?

– Un café, oui, bien sûr.

Je m'emploie à créer l'horrible liquide. Passé un temps, j'aimais mon café, j'en savourais l'odeur associée dans mon esprit au parfum de l'aube, j'en appréciais chaque goutte et son bienfait. Depuis que j'habite en Caucase, je l'ai en horreur. Je ne sais pas pourquoi je garde le nécessaire pour en faire alors que la place me manque... Aujourd'hui, mon excentricité me sert, pour une fois.

Je laverai les assiettes au ruisseau plus tard dans la journée. Taima, qui a tout compris, les dépose par terre pendant que je dispose deux tasses.

– Vous allez faire quoi cette après-midi ?

Bonne question. Je détermine rarement mon programme quotidien à l'avance, mais il est figé à midi et il m'est très inconfortable de ne pas pouvoir le suivre. Aujourd'hui, je suis en retard sur cette résolution.

– Et bien, j'avais pensé rédiger une sorte de mémoire de l'histoire récente. Pour que l'épreuve en vaille la peine, il faut en tirer un enseignement.

Un gloussement attire mon attention. Elle se retient de rire, et je lui demande pourquoi.

– Pourquoi m'avez-vous donné rendez-vous, professeur ?

À peine a-t-elle fini sa phrase que j'éclate de rire : je parle d'écrire un mémoire quand c'est exactement ce qui me manque ! Pendant un instant, j'ai même peur de ne pas avoir de réponse à sa question. Je lui ai donné rendez-vous ? Mais pourquoi donc ? Et puis cela me revient. Il est heureux que ma connivence avec la jeune femme me permette ce genre d'écart.

– Excusez-moi, je suis vraiment distrait ! Je vous ai donné rendez-vous parce que je pense que vous pouvez m'aider.

– Ah ?

– Oui. Vous parlez couramment le turc, n'est-ce pas ?

Evet.

– On m'a parlé d'un homme qui pourrait avoir des informations à me donner sur les peuples ayant transité dans la région ces derniers siècles. Un certain Erdal. Il habite à dix minutes à pied d'ici et ne parle que le turc. Un érudit, d'après ce qu'on m'a dit. Mais si ce sont les gens de sa famille qui le disent, je crains de ne rencontrer qu'un vieillard plein de souvenirs. Ce qui en soi est tout autant prometteur.

– Ç'a un rapport avec l'inscription ?

– Peut-être, si j'arrive à mettre le doigt sur un quelconque système de cryptage...

– C'est d'accord.

Ou l'art de répondre à une question qui n'a pas été posée. C'est ce que j'adore dans nos discussions.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Vous aimez lire Ywan Cooper ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0