Tessons

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Lui


Je respirais un peu de nuit, comme un nuage d’écume, les yeux mi-clos devant ton visage sérieux, fermé d’ombres bleues. Je te voyais, vraiment. Je comprenais, enfin. Ta beauté d’antan, ta laideur au temps qui passe : un trou noir, la somme de toutes mes galaxies, celles que j’ai égarées comme des billes dans la poche crevée de mon enfance pourrie.

Silence arraché : tu m’as parlé, la langue fourbe, le verbe haut. Encore une fois, je n’ai pas répondu : à tes maux toujours j’appose mon théorème, des fragments d’abîme, cette voix en moi, au profond, qui murmure des peut-être aux odeurs de rose.

Mais si je ferme les yeux, si je te refuse au décor imprimé dans le moire de mes pupilles closes, me viennent des images de nous, perdus dans les bosquets, égarés à l’aube éventée de notre vie trépassée : les promesses couraient sur nos lèvres comme des baisers fous en ruisseaux, nos mains se joignaient au bonheur de nos peaux gorgées de soleil, de sucs ; voilà de quoi écrire sur ce parchemin une vie rêvée d’anges, sans démons, pensais-je alors.

Puis : la vie.

Je t’ai aimé. Beaucoup. Trop. Vraiment. Or, cette personne que j’ai aimée ne se tient plus devant moi, elle est fondue dans ton ombre. Je ne vois en toi qu’un monstre, la réminiscence malade d’un mythe d’enfance qui prend racine dans le lit et donne au rêve la pulsation malade d’un cœur sans souffle. Un étranger qui trace son invisible sillon dans un décor familier, hurle à en vomir par tous les pores. Un étranger qui s’est dilué dans les promesses éthyliques d’une boisson brandie avec un regard torve. Un étranger qui s’évanouit sans fin dans les vapeurs d’alcool.


Elle


« Sera-t-il possible de l’aimer comme au premier jour ? Ou d’un amour qui nous convienne ?

- Comment cela ?

- Par une sorte de réinvention. De miracle. Je veux y croire !

- Pourquoi exprimer un tel désir ? Nous sommes là pour couper les derniers liens : c’est ce qu’il y a de mieux à faire pour votre santé mentale. L’autre ? Il vous tire dans son enfer. Il vous empêche de vivre, vous impose des démons qui n’existent pas. Il vous phagocyte. À quoi bon continuer ainsi ? Pourquoi vous acharnez-vous à ne pas mettre un point final à cette histoire ?

- Parce que la fin, je ne peux me résoudre à la composer, à voir dans notre ciel parfois des résidus d’amour, comme des comètes. Parce que cette fin, elle m’inquiète, non, elle m’angoisse : elle n’ouvre aucune fenêtre.

- Pourquoi donc la fin devrait-elle ouvrir des fenêtres ? Ce que sont les fenêtres : un cadre de bois, avec un décor derrière ! Une petite parcelle de lumière. Pensez plutôt à cette porte, qu’il est possible de claquer, pour aller au jour. Pensez donc au chemin à prendre, pour trouver une nouvelle maison.

- Je préfère vivre libre, sous les étoiles, plutôt que de trouver une nouvelle maison et m’y enfermer à nouveau. Mais les étoiles, elles me font peur. »


L’autre


Un reflet sélénien dans un whisky ambré promène sa rondeur jusqu’à la bouche putride : je te donnerai le dernier baiser, celui qui t’arrachera la langue, celui qui te dégoûtera à jamais de moi, celui qui ira au-delà de mes insultes. Subis la morsure profonde de mes dents noires et la glaire de mes crachats. Ma nicotine, ces cendres gluantes qui peuplent ma bouche morte, que je ressuscite. Tu n’es rien qu’un poids sur ma conscience révélée : un visage aussi violent qu’un soleil au réveil. Tu es tout ce que je veux oublier, pour me retrouver, mais je ne peux me résoudre à te perdre, car j’aime te voir pleurer : douce musique du soir. J’aimerais que tu disparaisses encore plus, que des perles s’échappent de tes yeux tristes, qu’elles se brisent au sol dans un fracas tel que je pourrais enfin jouir. Fais-moi bander, connard !


Eux


« Tu entends quelque chose ?

- Non, rien.

- Si, tends l’oreille.

- Laisse tomber. Ce doit être les voisins.

- Peut-être, mais c’est pas comme d’habitude. Ils ne crient pas.

- Tu crois qu’on devrait faire quelque chose ?

- Non, non, laisse les faire. Quand ils en auront marre, ils arrêteront. »


Cycles


Corinthien 6.9 : Un jour de mai, sans compromis. De la maison sombre de silence sortit un homme que personne ne reconnut, à sa démarche syncopée. Du sang au bord des lèvres, peau lunaire, regard vide, voilà ce qui traînait ses guêtres : une chose affreuse, pitoyable. Ses vêtements mouchetés, souillés jusqu’à la lie, refoulaient l’odeur même d’une mort mystérieuse. Invisible, elle le suivait jusqu’à son ombre, tranchée au couteau sur le macadam froid.

Osée 4.5 : Il clopina en direction du village dans l’indifférence des anciens. Quelques enfants en quête de soleils s’écrièrent, à son passage, pétillants comme des feux d’artifice « un zombie ! un zombie ! » avant d’être condamnés au muselage par des claques sonores. Or, l’homme ne se retourna pas : jamais.

Osée 4.6 : Les regards des parents, indignés, suivirent la silhouette maudite jusqu’à l’horizon : un souffle de lassitude entre deux sourires en coin, alors que l’homme étrange battait le pavé, claudiquait, bras ballants, sans allant.

Luc 10.34 : Or, ces soubresauts dégingandés n’amusèrent personne, une fois qu’il fut arrivé au village : on en voyait tellement de ces hommes qui se déracinent, dont le sang n’est plus pur, mais imbibé de rêves cauchemars : ils franchissent la porte toujours ouverte de cette pharmacie de l’âme. Dans cette distillerie à ciel ouvert, petite fabrique de zombies, ils se gorgent d’un précieux nectar pour oublier, oublier ce qui est au-delà du reflet, et de ses degrés : les fragments douloureux d’une vie sacrifiée.

Le 17 avril, pour la semaine 32.

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