Le Faiseur de Mots

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1 - L’Ermite et les Villageois

Qui ne craint la morsure profonde du froid, la caresse térébrante des flocons, attend ses invités devant la porte pour le plaisir immense de voir leurs silhouettes se dessiner au lointain.

Tel est ce vieil ermite isolé sur une montagne, celui que les villageois du val appellent, en se moquant, le faiseur de mots et qui, de visite, ne reçoit que celles des animaux de la forêt.

« Les seuls à l’écouter ! » plaisantent les villageois quand ils n’ont plus à égrener de vilaines rumeurs au fil des jours qui passent et qu’il faut donner à ce quotidien morne l’heureuse mesure d’une farce, pour porter leurs pas un peu plus loin, et se sentir vivant dans la chaleur inique d’un rire emporté.

Or, quand l’ermite descend au village, battant la douce mesure de son bâton, personne ne se moque de lui, jamais : ne se lisent, sur le parchemin des visages, que de l’admiration, une sympathie débonnaire ou bien une indifférence courtoise, des sourires brodés sur la soie terne des lèvres silencieuses.

Bien que ces farceurs ne soient point lettrés et se moquent bien des lettres au-delà de l’écriture, ils savent aux vents des paroles ce qu’il a accompli, en peu de mots, mais personne, non personne, ne comprend pourquoi il s’est isolé ainsi, au fait de sa renommée, au-delà des noires forêts d’une montagne au sommet blanc. Les prémisses, peut-être, d’une mort lente mais désirée ? Une lubie de vieux fou ?

2 - Une Visite

De ses yeux fatigués, qui inventent au monde des contours cotonneux, l’ermite cherche dans l’horizon opalin, où tombent des étoiles aériennes, l’ombre de deux silhouettes poussées par le vent : celle de son ami Gustave, et celle de Célio, un jeune homme aux désirs immenses.

Aux dires d’une lettre peu encourageante, ce dernier souhaite façonner les mots, acquérir cette maîtrise et cette personnalité qui lui manquent cruellement : chacun de ses écrits n’est jamais le sien, mais celui d’un autre, comme au travers d’un miroir ou d’une copie carbone, et il fallait, d’après ses parents, que cela change, parce qu’ils en conçoivent, eux, une honte qui n’effleure même pas Célio, certain de son talent.

Ce Célio deviendrait par la force des choses, le temps d’une saison, son apprenti, sous prétexte que le faiseur de mots était redevable d’une faveur du temps où il côtoyait les salons et cette vie littéraire étouffante : un reliquat amer de son ancienne vie !

À la lecture de cette lettre, l’ermite effaça d’un ciel imaginaire l’écume de ses souvenirs et de ses craintes mêlées pour éviter que son esprit soit hanté par de mauvaises pensées, de celles qui vous dévient des chemins de l’écriture et vous placent, spectateur interdit, sur les routes sans silence qu’arpentent les hommes et tous les maux qu’ils traînent sans fin dans leurs sillages, jusqu’à noyer l’horizon.

Une somme d’argent conséquente fut proposée pour le séjour de Célio, mais l’ermite en retrancha l’inutile ; il aurait préféré pouvoir trancher et refuser ce patronage qui l’empêcherait sans doute de poursuivre l’écriture de cette œuvre qui le captivait tout entier depuis des lunes, loin des circonvolutions superficielles du monde : une odyssée poétique et fragmentée du Japon, de son origine à nos jours.

3 - Le Souper

Lorsque Gustave et Célio apparaissent au voile des flocons qui dansent, le sourire de l’ermite et ses grands yeux rayonnent à nouveau ; non sans honte, l’ermite avait condamné Célio aux mots qui en tissaient le portrait. De ce jugement péremptoire, il en conçoit une certaine honte : cette vision, sans doute un peu rude, n’est peut-être que le reflet d’une déception et cette déception, devant lui, semble bien vivante, un jeune homme aux traits durs et émaciés, le front large de ceux qui pensent, un certain maintien.

« Laissons-lui le bénéfice du doute ! Laissons-lui le bénéfice du doute » martèle en lui-même l’ermite, qui ne veut pas céder aux sirènes de ses intuitions et, sous l’impulsion d’une certaine forme de sagesse, lui donner toute chance que mérite l’inconnu.

Il observe donc Célio au fil du soir, tout en profitant copieusement de la compagnie de ce cher Gustave, de ses anecdotes échangées au doux vent de ses souvenirs : de la nostalgie, de la tristesse, de l’amertume, des rires qui fusent en mélodies, portés par l’ondée d’un vin capiteux.

Célio écoute ces histoires laborieuses qui bruissent au feu de cheminée, s’ennuie férocement, mais tâche de ne rien laisser paraître de son agacement. Ses grands yeux, noirs, vifs et odieux, furètent à la recherche de quelque chose d’exotique, pour amener la conversation vers d’autres horizons.

Or, il ne trouve rien qui le contente ou l’apaise : l’ermite vit dans une désuétude qui n’est plus de ce siècle, ce qui désole le jeune homme au-delà des possibles. Mais, ce qui l’intrigue plus que tout, c’est l’absence de livres, de bibliothèque ! Comment se fait-il qu’un auteur ne lise pas ? Célio brûle de lui poser cette question, mais préfère la conserver pour plus tard, quand ils ne seront plus que deux, suspendus au silence affreux de cette montagne.

Effacé, entre deux sourires feints, il plonge sa fourchette dans la pitance glaireuse qui se présente à lui : une viande âcre, à la saveur violente, comme il n’en a jamais mangé. Le goût de la Terre.

4 - L’Attente

Au fil des jours, Gustave au lointain, Célio, dont l’initiation n’a pas encore commencé, souffre de ce silence oppressant, imposé par l’Ermite pour « diluer l’empreinte des choses. » Malgré tout, il s’enquiert au sujet de cette absence qu’il ne s’imagine pas, lui qui a toujours vécu entouré d’ouvrages à perte de vue, comme autant de fenêtres ouvertes sur des mondes, des possibles à investir, et concevoir : la liberté.

« Tu vas très vite comprendre Célio pourquoi je n’ai pas de livres et combien le livre est dangereux à la création, une fois passée l’acquisition d’une culture solide. Tu le sauras demain, maintenant que nous sommes toi et moi loin des frasques de la ville et prêts à recueillir l’Essentiel. »

Célio acquiesce d’un air résolu, néanmoins, il se dit que ce vieillard est sans doute sénile, à répondre par de telles hérésies, que cela n’a pas vraiment de sens, qu’ils sont loin de la ville et que ce silence de mort, c’est ni plus ni moins qu’une torture lente, cruelle, peu naturelle. Lui proposerait-il d’écrire sur rien ? Ce qui est, naturellement, impossible.

Demain, toujours attendre le lendemain.

Ce n’est guère imaginable pour un garçon tel que Célio, si impatient qu’il exige que ses désirs prennent forme dans l’instant, si impatient que le temps doit se plier à sa cadence, si impatient, enfin, qu’il lui brûle de noircir quelques pages : mais rien ne vient sans nourriture, si ce n’est la pourriture : des mots secs, décharnés, des phrases à l’emporte-pièce, le reflet sinistre et cruel d’une incompétence.

5 - La Forêt

Dans le long cri du vent glacé, ils se perdent le lendemain, arpentant cette mer d’opale qui ne dessine de vagues que leurs traces de pas : un collier de morsures d’ombre. Ils vont ensuite par une forêt noire jusqu’aux cimes, et suivent quelques ruisseaux gelés qui serpentent comme des racines folles, au loin dans l’horizon profond, jusqu’à cette prairie immense et immaculée : un drapé blanc, à perte de vue.

« Voilà, nous y sommes ! Célio, fais le vide en toi, respire cet air et laisse-toi aller à ses mouvements, comme une danse. Ces mouvements d’air, tu les garderas en toi, en mémoire jusqu’au soir : ils insuffleront tes mots !

- Mais si je ne veux pas parler de la nature, grand maître, que vais-je faire de cet air ?

- Tu le verras par toi-même ! Ce que tu cherches là, ce n’est pas que la nature t’inspire, mais qu’elle te mène à Toi, ton Toi profond, à ce que tu es à l’intérieur, et c’est cela qui te permettra de développer ta voix, ce que tu seras en tant qu’auteur : l’écoute du monde. Et pas les livres, qui ne sont que des reflets, et la voix des autres. Des miroirs dans lesquels tu ne dois pas te refléter, au risque de te perdre. Jamais ta voix n’en sortira ! Autrement dit, faire table rase pour être soi, évacuer l’autre pour n’être que soi-même. Cela commence ici, et maintenant. »

Bien que les mots de son mentor soient clairs, précis, et qu’il les comprenne, Célio ne croit rien de cette vision fantasque qui est sûrement celle d’un fou. Ne pas lire, pour écrire ? Ce serait comme demander à un aveugle de traverser une rue bondée sans se cogner. Voilà ce qu’il retient, Célio, des dires de son maître : un unique fragment. Célio, malgré son intelligence, n’est pas prêt. Il ne sait pas écouter : ni son maître, ni l’artiste qui sommeille en lui.

Malgré tout, le jeune homme s’efforce de suivre la parole de son mentor, sans même la contester. Il inspire cet air qui lui déchire les poumons, mais son esprit toujours dérive vers moult considérations : ce que sera son œuvre au soir, lorsqu’il pourra enfin se saisir d’une plume, ce que sera son œuvre au fil des mois, et ce qu’il en adviendra une fois lâchée dans la nature telle une colombe, plus pure encore que cette neige infinie.

6 - Page Blanche

Or, au soir, la main se fige au-dessus d’une surface tout aussi blanche : celle d’une page qui ne connaît point l’ondée d’encre, celle d’une mer de solitude qui s’étend d’une main à l’autre. Au-dessus de ce vide balance la tête de Célio et ses doutes :

« Je n’aurais pas dû écouter ce vieux fou ! J’ai essayé, mais rien ne vient ; de quoi parler si ce n’est de ce reflux d’air, de cette méditation longue et ennuyeuse, ou bien de la folie de cet homme qu’on m’a sommé d’écouter pour le bien de ma plume ?

Ma plume, elle est merveilleuse, j’en suis sûr, sûr et certain, maugrée-t-il en son for intérieur ! Il lui manque peut-être cet élan, ce supplément d’âme, cette personnalité défaillante, et ce n’est pas là, dans ces fantaisies de vieil illuminé, en reniflant de la poudreuse, que j’irai à sa rencontre ! Je dois dénicher un roman, peu importe lequel, pour me donner l’impulsion ! Demain, lorsqu’il s’absentera pour chercher le courrier, je ferai semblant d’être mal et je resterai ici, à chercher une littérature. À défaut, je lirai son œuvre à lui. Je me demande de quoi elle parle ! Il est si peu disert, à ne jamais évoquer son ouvrage, pensant que cela porte malheur d’en évoquer ne serait-ce que la substance.

Grâce à lui, mais sans qu’il le sache, je renouerai avec l’écriture et je me trouverai moi en tant qu’auteur, seulement, ce n’est pas à lui de décider comment ! Cette décision m’appartient. Lui, ce n’est pas un professeur, ce n’est pas un académicien, c’est juste l’auteur de quelques livres miteux que plus personne ne lit et que deux critiques littéraires ont encensés, perdus dans des vapeurs d’alcool : un fantôme du passé, un cancrelat des montagnes, un bateleur sans cosmos. »

7 - À la Recherche du Temps gagné

Lorsque le vent s’engouffre dans l’entrée et que la porte claque, Célio, à l’affût, sait que le temps est venu de chercher l’inspiration comme elle se doit d’être cherchée, et de la trouver, au creux des lignes d’un autre. Il s’assure tout d’abord du départ de l’ermite, que sa silhouette disparaisse au ciel blême, qu’il ne reste de sa présence défunte que le témoignage exquis de son départ, sculpté par ses pas.

Alors Célio furète, fouine, de ses yeux et ses mains qu’il promène alentour et qu’il plonge, avec avidité, dans les gouffres sans fond des meubles, au hasard des cartons qu’il trouve, disséminés ici ou là dans l’insalubre chalet. En vain, Célio ne trouve rien pour nourrir son propre ciel que de la poussière, et beaucoup de vide.

C’est dans la chambre de son mentor qu’il trouve enfin l’Alpha et l’Omega : un dictionnaire et son précieux, une œuvre d’une épaisseur considérable, de sorte que Célio se demande s’il n’a pas commencé à l’écrire depuis la nuit de temps.

Très vite, il s’y plonge, en loue la maîtrise, mais n’éprouve point de joie à la lire. Voilà ce qui se tisse en lui de pensées :

« Ah tiens oui, bonne idée ! Et celle-ci ! Oui, et encore oui. Tiens, pourquoi pas, je vais prendre ce mot et celui-ci. Tiens donc : térébrant ! Je ne l’ai jamais encore rencontré. Personne ne parle de cet insecte et moins encore de son emploi métaphorique, il en égrène ici ou là, cela donne à l’ensemble un certain cachet. Il serait bon que je le popularise, ainsi que cette expression ici, basées sur des associations improbables d’épithètes, ces éclipses narratives, et ce genre de tropes, oui, pas mal, et l’usage comme ceci de la ponctuation, notamment l’usage des : avec des inférences implicites, l’énumération qui se brise dans une seule évocation forte, ou poétique, je valide. C’est si peu courant qu’il me sera aisé de l’imposer et d’en faire mon leitmotiv, pour que cela soit de mon fait et qu’on loue mon génie, qu’on y trouve - enfin ! - ma personnalité. Il suffirait de réduire les phrases par deux, de les simplifier, pour que ce soit plus fluide, moins pompeux, plus actuel, et qu’on y voit que du feu ! En outre, j’aime bien cette façon de raconter par fragments, que chaque unité ait son sens, mais donne la mesure au récit dans son intégralité, tel un tableau cubiste, je vais retenir cet aspect également. Tout cela devrait me permettre de sortir enfin des sentiers battus… Cela peut sembler beaucoup d’emprunts, mais il se pourrait que ce soit l’avenir, et, de toute façon, personne n’en saura jamais rien. Voilà, j’ai ce qu’il me faut pour écrire, il est temps de me mettre à la tâche. J’écrirai sur le Japon moi aussi, guidé par ses mots à lui et l’architecture de ses phrases pour trouver les miens, cela sera plus aisé. Et s’ils ne deviennent pas miens, les mots, ces ensembles de structures, ils passeront comme tel : je n’aurais qu’à m’en défendre en prétendant que tout cela ne lui appartient pas et l’on me croira, puisque mon histoire sera tout autre, maquillant les mots, la syntaxe, les tropes et même les tics : tout. Ah ! Me voilà rasséréné ! Heureux ! Je me sens plein de cet univers qui me remplit comme de l’air et que je pourrais faire mien, assurément, pour briller davantage et enfin être lu, aimé ! Mais surtout : avoir du style, enfin ! Telle aurait dû être mon initiation ! »

Très vite, Célio repose l’ouvrage de son mentor afin de se pencher sur sa propre japonaiserie qu’il brode aussitôt en petites giclées savoureuses : quelques notes, et les mots ne tardent pas de poindre en gouttes d’encre sur la surface du papier, s’ancrent au plus profond d’une œuvre qui fera son temps. Une œuvre à laquelle il donne des contours tout à fait différents de ce qu’il écrit d’ordinaire, mais il lui semble que cela a enfin une personnalité : la sienne, c’est indéniable !

Pour la première fois, mu par cet élan, il s’essaye à la poésie, comprenant que c’est une façon percutante de commencer une œuvre qui se veut poétique : ainsi s’ouvre l’odyssée de son mentor, ce n’est pas un hasard. Tel est le danger du mimétisme, à savoir : faire son marché chez l’autre, piller ses étals et laisser son âme au placard, aurait dit l’ermite, mais visiblement Célio n’en a cure, ce qui lui importe, c’est d’écrire, de noircir et d’y gagner quelque chose : la reconnaissance, et peut-être, tout espoir est bon, de l’argent !

8 - Les Germes d’un conflit

Le mois se passe au rythme des soirs d’hiver, des neiges éternelles qui tombent en voile et les coupent du monde chaque jour davantage. Ils vont toujours par la vallée oubliée respirer l’air pur et savourer le blanc, toucher l’écorce de certains arbres pour y puiser de l’énergie, puis discutent au soir venu de choses et d’autres : du cosmos, de littérature, du japon et des rapports humains.

Au fil du temps, le faiseur de mots s’attache à son pupille d’une saison. Il le considère comme ce fils qu’il n’a jamais eu : c’est un garçon intelligent, malgré ses lacunes évidentes, son obstination infantile, cette façon de ne comprendre les choses que quelques jours après, agaçante sur le moment, attendrissante parfois. Qu’il soit sanguin lui est désagréable dans sa compagnie, lorsqu’il s’emporte notamment ; pourquoi ne pas en faire une force, pour écrire, plutôt que de maudire le cadre même de l’initiation, ses finalités, ou la langueur monodique de ce séjour ? L’ermite le rassure et lui dit de prendre la mesure du temps. Il lui apprend que la méditation, la connexion avec le monde et l’immanence ne sont pas, forcément, les seules ressources pour se trouver et se trouver dans l’écriture : il en est d’autres, qu’il faut savoir identifier, connaître, mais dont il faut se méfier pour ne pas mettre en danger le dire. Elles se découvriront au fil du temps, dans l’initiation et au-delà.

Mais ce sujet, Célio semble rétif à l’aborder, tout comme il ne désire pas évoquer son œuvre qu’il tisse pourtant chaque nuit, en artisan plus qu’en artiste, sous les ondulations folles d’un immense chandelier. Son mentor le rassure de n’en avoir pas honte, qu’il est certain que ce manuscrit a de la valeur s’il est son reflet et qu’il a écouté ses conseils, qu’en cette âme il est assurément quelque chose qui doit naître. Malgré ses craintes, Célio aimerait savoir ce qu’en pense son maître, finalement sa plus grande source d’inspiration, bien qu’il aime à le conchier en esprit et qu’il s’acharne à ne pas se voir comme son reflet.

Quelle ne sera pas la surprise, la stupéfaction de ce dernier, de découvrir, en peu de mots, ce qu’il a construit toute sa vie, comme au travers d’un miroir à peine déformant, tout ce qu’il a donné, le fruit de ses recherches, de ses travaux, de ses sacrifices, étalés là devant ses yeux, sans qu’il n’en sache rien, comme si son œuvre elle-même en avait enfanté une autre dans l’ombre, par le secours - ou l’avarice - d’une autre main, par le prisme d’une âme mal intentionnée.

9 - Le Règne de la Mauvaise Foi

Dévasté, le mentor tâche de ne rien dévoiler de ces états d’âme alors qu’il sent poindre aux paupières le sel d’une rivière ardente et, dans ses poings, une colère immense, térébrante, comme il n’en a ressenti qu’en ville, parmi ces idiots des salons littéraires qui se critiquaient tous les uns les autres, s’aidaient pour mieux se poignarder, dérobaient les trésors des uns pour les mieux maquiller, et les vendre sous d’autres attraits, à la faveur d’un autre ciel, ce qui dupait chaque fois les gens du monde. Mais pas lui. Et quelques autres, qui n’en dirent mot qu’en coulisses.

Célio ne comprend guère ce silence, cette tension qu’il ressent chez son mentor, qui obombre ses yeux bleus et dessine sur ses lèvres molles un rictus d’une hideur sans nom : il est certain, malgré quelques minuscules, infinitésimaux, lilliputiens emprunts, de l’originalité de son œuvre, et qu’elle a son propre style ! Comment pourrait-il en être autrement puisqu’elle est sienne ? Il l’a écrit de ses mains, en lui insufflant un contexte narratif tout autre. Il n’a pas recopié, à la manière d’un scribe, non, il s’en défend. Alors peu importe que cela ressemble sur tant d’aspects somme toute discutables, ce n’est pas Son histoire à lui, c’est la sienne d’histoire à Célio. Et c’est un fait établi.

La sienne, oui… avec les mouvements, l’ombre d’un autre.

S’ensuit une conversation longue et houleuse pendant laquelle le mentor s’efforce de se retenir, de rester fidèle à sa ligne de conduite sans doute trop timorée. Hélas, malgré toute la bonne volonté du monde, il ne peut passer outre les mensonges éhontés de Célio, qu’ils soient conscients ou non. Il se rend à l’évidence que ce jeune homme est pire que ne le laissait entendre le portrait brodé de lui dans la lettre et qu’il aurait dû ne pas faire confiance en l’homme, tout aspirant qu’il est aux choses de l’art, parce que, contrairement aux animaux qui le visitent, l’homme est animé d’attentions humaines. Il est corrompu, toujours, parce qu’il veut être, pas parce qu’il peut être, une folie des grandeurs qui ne mène qu’à la décadence de toute forme d’intelligence, de sagesse.

« Oui, se défend l’ermite de la pluie de mots que lui assène Célio la haine au ventre, ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à faire la grimace, et la stylistique est une science exacte. L’art n’est pas de l’artisanat, mais tout son opposé. Personne, tout malin qu’il soit, ne trompera un styliste sur le choix d’une étoffe ou un motif. »

Le faiseur de mots est certain que Célio a regardé par la lucarne de ses écrits pour y trouver les ferments de son style à lui, qui, de fait n’est pas celui du jeune homme, comme il est certain qu’il n’a cherché qu’à le copier, sans même s’interroger sur ce qu’il faisait là, la portée de son geste, ses conséquences, ou même sur la conduite, certes fantaisiste mais globale, de son initiation : un manque de respect comme il n’en avait jamais vécu, même au temps où certains auteurs le chahutaient sur son œuvre et son mode de vie. Voilà le pourquoi de l’origine de son exil : défaire son œuvre de toutes les contingences, influences des autres, qu’elles soient humaines ou littéraires, stylistiques, n’être que dans l’écrit. Voilà pourquoi il ne lisait plus les mots des autres. Voilà l’infamie devant laquelle il se trouvait, tout l’inverse de la création.

Aux arguments de l’ermite, Célio répond d’une voix séche, les yeux brillants de haine, avec toute la véhémence de la jeunesse, sûre d’elle-même d’être dans son bon droit, et sans égard pour l’expérience, ni pour le calme de son aîné :

« Vous n’avez rien inventé, ni ces mots ni l’usage de la ponctuation, encore moins le Japon, ce ne sont que des mots, et des phrases, et des choses qui existent ; il est donc normal que j’en fasse l’usage qu’il me plaît ! Mon œuvre n’a absolument rien à voir avec la vôtre ! Absolument rien ! Tout cela n’est qu’une malencontreuse coïncidence ! »

Seulement, le faiseur de mots ne croit pas en cette coïncidence, il suffit d’un regard avisé et savant pour comprendre l’étendue de cette traîtrise, mais quel intérêt d’argumenter devant tant de mauvaise foi ? À quoi bon alimenter cette bile qui sort de cette jeune bouche farouche, tout juste bonne à vitupérer, à se noyer dans la fange du mensonge jusqu’à s’y noyer ? Perdre davantage de temps ? S’éloigner de son œuvre ?

Hors de question de céder aux pulsions les plus noires de son être et de perdre le contact avec son monde, avec son œuvre, avec son moi profond, tout cela pour une personne haineuse et sans respect, tout cela pour nourrir une rancœur étouffante face à une trahison prévisible !

Aussi, l’ermite s’éclipse-t-il un instant, laissant Célio livré à lui-même, bouillant de colère et décidé à mettre les voiles pour rentrer en ville, son manuscrit sous le bras, une fois que les vents seront cléments. Quel n’est pas son étonnement de le voir revenir avec son odyssée, qu’il lui tend d’un geste étrange :

« Puisque tu veux tant me ressembler, prends ceci ! intime l’ermite, le regard résolu. Mais je ne veux plus jamais te revoir. »

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Célio comprend et s’excuse : chapitre 10

Célio se sent insulté et s’emporte : chapitre 12

10 - Le Disciple comprend l’Initiation

En voyant ce manuscrit qui tombe sur ses genoux, en le prenant dans ses mains tremblantes de honte, Célio comprend enfin : il suffit parfois d’un geste, quand les mots ne suffisent pas, puisque les mots ont leurs propres voies, dont certaines, singulières, indicibles parfois, ne résonnent pas. Qu’on les suive ou non, on ne trace jamais notre chemin que s’ils viennent du profond, qu’ils s’imposent à nous. L’auteur ne doit pas être celui qui joue d’un instrument, qu’importe sa maîtrise, mais celui qui invente la chanson, dessine la partition, donne la tonalité et l’offre à l’instrument. Être honnête, devenir un artiste et s’éloigner du savoir-faire des artisans, de la répétition, du mimétisme.

Jusqu’à présent, rien n’est venu à Célio que des histoires sans mots, et plutôt que d’y réfléchir posément, d’écouter les douces folies de son mentor, de laisser cette vision des choses le pénétrer, il a choisi la voix de l’action, à se perdre, de satisfactions en insatisfactions, sur les rails des autres, au gré de ses envies, caprices et malfaçons. Il réalise, à présent que l’ermite lui offre son travail, sa vie, son style, ce qui fait qu’il est Lui, homme et auteur, en toute honnêteté, ce que ce sacrifice implique : l’homme est avant tout homme, et l’œuvre son reflet. Il en conçoit une honte si grande qu’il se condamne au silence !

Pour la première fois, il s’excuse auprès d’un être humain, mais celui-ci ne discerne plus les miettes de sa sincérité, ce qui le peine à l’infini : elle est comme perdue, noyée dans cet océan de mots, défie toute raison, toute syntaxe, tout équilibre, n’a plus de saison ; c’est un gouffre qui se dessine puisque plus rien ne peut-être dit entre eux, que le léger fil d’un rapport humain est tranché à jamais ; c’est, sans doute, la fin d’une initiation, d’une initiation qui échappe à tout, dont les fragments cependant dansent en Célio, et ne le quitteront plus.

Lorsqu’il s’en va retrouver à jamais la ville, Célio a la conviction d’être sur la voie de son talent, loin de ce chalet en bordure du monde, aux confluents de ce qui pourrait être un rêve éveillé. D’un geste emporté, avec un regard nouveau, et de la sincérité, il dessine sa route, jour après jour, jusqu’aux horizons de sa vie. Si ses choix sont discutables, ignorés ou discutés, il en est fier, puisque ce sont les siens ; si certains ne suivent pas les sentiers qu’il balise de ses mots, de ses symboles, il s’en fiche, puisque c’est le profond qui créée, que tout cela est sincère, qu’il est impossible d’avoir l’adhésion de tous dès lors qu’on est unique, ce qui n’a pas de prix. Car, en effet, la stylistique ne ment jamais : il s’en rend compte un jour, quand des copies de son œuvres et trouvailles se déploient, se diffusent et qu’on y trouve du talent, pire : de l’originalité.

Qu’importe ! Célio devient unique au fur et à mesure, voilà ce qu’il apprit dans l’ombre du conteur d’étoiles, au loin des manigances puériles qu’il regrette tant. Si, de sa vie, il n’a pas le succès qu’il espère, cet argent auquel il rêvait tant, cette gloire tant espérée, ses mots, eux, ne disparaîtront pas et chanteront pour les générations à venir combien il est juste de vrai, et l’artiste qu’il fut, est, et restera alors que tout s’effrite.

Quant à l’ermite, personne ne le revit jamais, ni lui ni son corps : on murmure au village qu’il erre dans la montagne, qu’il est devenu un monstre, ou bien qu’il s’est évaporé pour rejoindre le monde des idées, voire qu’il n’a jamais existé ; la vérité est qu’il s’est enfermé dans son odyssée au mot Fin, au terme de sa quête, pour y vivre à jamais, parce qu’il avait, enfin, tout dit, et qu’on ne peut-être prisonnier de son d’œuvre que d’une façon : quand on est cette œuvre, et qu’elle nous façonne au-delà de nous, en tant qu’homme.

11 - Moralité (1)

Ce n’est pas dans l’ombre d’un autre que poussent les belles fleurs, mais face au Soleil Intérieur, celui qui se cache en nous, au profond, et qu’il faut, par la force de l’âme, et celle du cœur, faire briller.

12 - Le Disciple ne comprend pas L’Initiation

« Quel vieil idiot buté et haineux vous êtes ! Jamais je n’ai regardé votre manuscrit, c’est bien la première fois que je le vois ! lance Célio, voix glaireuse, haine au ventre, les poings serrés, prêt à en découdre avec cette vieille loque surannée qui considére avec un air bête, dans un silence contrit qui veut tout dire. Vous êtes juste jaloux, parce que j’ai un chef-d’œuvre et vous, vous n’avez rien ! Vous êtes jaloux de la vie littéraire que je vais avoir, que vous n’avez jamais eue et que vous n’êtes plus prêt d’avoir ! Vous êtes parti dans la montagne pour fuir, comme la merde que vous êtes, parce que vous n’êtes rien, tout juste bon à tendre la croupe pour un article qui ne vient pas ! »

Et le poing de Célio de s’abattre sur le vieil homme, qu’il rosse, matraque, détruit ; et le monde de tourner dans la vision floue d’un feu qui danse, car l’ermite n’y voit plus rien que des braises et un rideau de ténèbres s’abattre sur lui, celui de ses yeux menacés de s’éteindre à jamais ! Célio le met à terre, lui crache au visage, le frappe et se sent bien, comme transfiguré par cette force qui le domine, cette certitude de ce qu’il est en phase de devenir : un faiseur de maux ! Celui qui inventera la littérature de demain : fausse, mimétique, sans une once d’originalité, mais apte à séduire tout le monde, puisque bricolée, mensongère, racoleuse.

Et, comme il faut en finir ici et maintenant, que cette noirceur térébrante circule dans les veines de Célio jusqu’à l’envahir tout entier comme une transe, possédé, il jette l’œuvre d’une vie dans l’âtre qui ondoie : cette odyssée, d’un lancé furieux, s’écrase dans cette bouche de flammes, s’embrase, léchée par ces bras fantômes aux allures de serpents. Folles, effrénées, elles se saisissent de l’encre noire et projettent sur les murs du chalet, en milliers de flammèches, mille fleurs maudites qui rongent le bois, s’étendent, s’enivrent et dévorent tout, voraces, en danses frénétiques.

Et la maison de s’évanouir dans l’écrin de neige : à peine un tas de bois, fumant de noirceur dans l’horizon nocturne. Et le silence de revenir dans la montagne, à la mesure de la nuit qui déroule sa lente partition d’abîme. Au fil des jours, les traces de pas s’effacent, ces hommes des mémoires s’envolent et disparaissent ; pourtant, leurs spectres se profilent dans chaque initiation, dévorent chaque jeune lettré qui, après avoir lu, désire écrire, trouver sa Voix, mais sombre dans le faire d’un autre. Las ! Comme il est facile de regarder ce que font les autres, de les suivre, les imiter, plutôt que de tracer son propre chemin, invisible et si peu rassurant.

13 - Moralité (2)

De l’auteur qui veut de l’aide

Toujours tu te méfieras

Car certains sont des serpents

Qui se glissent sous tes draps

Ils te voleront par pans

Tout le sel de ton œuvre

Dans leur ombre tu seras

Un cadavre à peine raide





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Le 20 et 21 mars pour la semaine 28.

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