Hansel et Gretel

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Hansel et Gretel se promenaient souvent, main dans la main, et folâtraient dans les champs, gavés de ritournelles anglo-saxonnes. Ces deux jumeaux, célèbres dans le coin, passaient souvent par les tournesols, vers Bois Bourdin, allaient de la Grange aux Fous à la Grange aux Malades ou bien se perdaient à loisir dans la forêt, avec toujours cet entrain sémillant, cette grâce débonnaire que l’on prête aux enfants les plus innocents, élevés en plein air.

Ils avaient des yeux merveilleux, d’un bleu éclatant, sous leurs chevelures blondes ébouriffées, des joues bien rondes et colorées, un sourire un peu niais qu’on leur pardonnait volontiers. Ils s’émerveillaient de tout : des prés désuets, des vaches livides, des chevaux amorphes et même des corbeaux qui déchiraient l’espace, de leurs cris stridents. L’horizon était souvent morne par là-bas, les paysages plats, le ciel d’un gris aussi délavé que les culottes du vieux Dédé : mais Hansel et Gretel trouvaient toujours dans la nature motif à ravissement : un caillou aux proportions étranges, une vipère à tuer au poing, une vache trop paisible à emmouscailler.

C’était si triste, la vie dans l’Yonne ! Les petits bouts ne sortaient jamais sans surveillance pour éviter qu’ils n’agrandissent cette longue liste de disparitions inquiétantes. Pourtant, Hansel et Gretel n’avaient pas peur, et ni leurs parents, ni leurs voisins ne les mettaient en garde contre le danger. Après tout, ils avaient leur caractère bien à eux, et bien trempé ! Personne ne les empêcherait de se promener : ils étaient deux, et armés jusqu’aux dents : un canif pour lui, un lance-pierre pour elle. Plus que tout, ils aimaient ces expéditions où ils ne rencontraient pas âme qui vive, juste quelques chats miteux qui ne se laissaient jamais attraper.

Un jour, un tracteur dessina dans les champs du célèbre Dédé quelques sillons abscons.

« C’est là, prétendit Gretel, sûre d’elle, que les extraterrestres atterriront.

- Déconne, ils font des trucs jolis pour Karine Lemarchand, elle va bientôt arriver tu sais !

- Ah bon ?

- Oui. J’te jure.

- Tu dis n’importe quoi ! Je l’aurais vu moi aussi. »

Gretel sentit qu’elle allait se fâcher tout rouge, elle ne croyait pas vraiment ce fieffé menteur de Hansel : il disait trop souvent des bêtises, histoire de faire son intéressant auprès des grandes personnes. Et puis Dédé, pensa-t-elle, il n’avait pas besoin d’une petite copine, il était déjà comblé avec toutes ces chèvres dans son sillage. Sa dernière copine, la Claudette, elle avait pas fait long feu : volatilisée, elle aussi, du jour au lendemain. A croire que les disparitions étaient une spécialité régionale.

Alors qu’ils arrivaient non loin de la Roche au Diable, non loin des Bordes, Hansel et Gretel aperçurent une chose bien curieuse dans l’horizon, cachée par les arbres : les rochers semblaient ornés de mille couleurs vives et diaprées, qu’un faible rayon de soleil éclairait. C’était insolite, attirant et sans doute diablement dangereux.

« Hé, regarde, t’as vu là-bas ! C’est beau toutes ces couleurs, s’émerveilla Gretel.

- C’est tes extraterrestres, ils vont venir. Ce sont sûrement des offrandes.

- Des quoi ?

- Des offrandes.

- C’est quoi des offrandes ?

- T’es bête ou quoi ? C’est toi qui lis pourtant. Des cadeaux quoi !

- Tu crois que c’est pour qui ?

- Je sais pas, on dirait des bonbons, des gâteaux géants. On voit pas bien.

- On a qu’à se rapprocher ! suggéra Gretel. »

Une suggestion somme toute inutile puisque Hansel avait déjà décidé en son for intérieur de s’approcher, que sa sœur le suive ou non. Ils avaient beau être petits, ils n’avaient peur de rien, et si la curiosité était un vilain défaut, des défauts, eux, ils en avaient à revendre ! Donc, il était couru d’avance qu’ils iraient vadrouiller par là-bas pour enquêter sur ce qui ressemblait de loin comme de près à une sorte de miracle. Alors que Gretel n’en croyait pas ses yeux quant à la beauté et au raffinement de ce festin en plein air, Hansel, lui, émit un râle de satisfaction et, sans plus attendre, se jeta sur les victuailles avec un appétit d’ogre.

Des sucres d’orge en pagaille, des pièces montées plus grandes qu’eux, des serpents de pains d’épices, une fontaine à soda monumentale, des rivières de bonbons aux mille et un parfums, des pépites de toutes les couleurs, des légions de pâtisseries au garde à vous, attendant d’être dévorées : un véritable garde-manger en plein air ! Un bonheur ! Un avant goût de paradis.

Plus loin, une vieille dame, élevée aux contes, les observait, cachée derrière un arbre aussi ridé qu’elle. Elle aimait à tromper l’ennui en créant des tragédies et vivait seule depuis la mort de son sixième mari. Trop âgée pour se remarier, elle kidnappait parfois quelques enfants, qu’elle gardait quelques temps dans sa cave, jusqu’à ce qu’ils disparaissent eux aussi. Mais là, en avoir deux d’un coup lui réchauffait le cœur. Elle n’avait plus qu’à les cueillir une fois endormis, et faire un aller retour de plus avec sa Zerbinette, sa fidèle brouette, celle sans qui rien de tout cela ne serait possible. Personne ne se promenait dans le coin : la Roche au Diable, souffrant de sa réputation, n’attire guère que les enfants, émoustillés par des légendes d’antan.

Les deux jumeaux, ne sachant pas qu’ils étaient observés sévissaient et gloutonnaient à s’en faire péter l’estomac, engloutissant tout ce qu’ils pouvaient, jusqu’à être repus, noyés dans cette opulence à faire pâlir tous les Noëls de la terre. Un peu de forêt noire, un peu de religieuse, du hérisson, des meringues multicolores, des bonbons bien chimiques qui pétillent sur des langues à frotter au savon : tout y passait ! Ils s’invitèrent à goûter chacune de leurs trouvailles, sans se battre une seule fois – ce que personne au village n’aurait cru !

Or, il arriva ce qui devait arriver, quand bien même la vieille femme attendit plus longtemps que d’ordinaire, à son grand étonnement : les deux vauriens s’écroulèrent enfin, ventre gonflé, sourire aux lèvres. Elle les rejoignit alors, se préparant à sortir de ses poches les sacs poubelles pour tout ranger, friandises comme enfants, histoire de ne pas éveiller les soupçons si d’aventure quelqu’un avait le malheur de passer dans le coin.

Puis, elle sortit sa fidèle Zerbinette, dissimulée derrière les fourrés. Ragaillardie à l’idée de s’occuper de ces deux proies, elle commença à chantonner quelques comptines surannées d’une voix nasillarde, toute heureuse qu’elle était de son butin. Hélas, elle déchanta bien vite. Pire encore, elle fut horrifiée : ce n’était point deux enfants qu’elle voyait, de ses yeux épouvantés, endormis comme des anges bouffis. Prise de panique, elle hurla comme une possédée, tremblotante face à son pire cauchemar : la pauvre, elle était nanophobe !



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Nouvelle écrite le 14 septembre. Semaine 1.

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