Suturer les peurs

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À l’intérieur de la cabine, une pièce carrée comme le fond d’un coffre, le sol était jonché de bibelots encombrants, de babioles disparates et de papiers. A la fois, ça sentait le renfermé et empestait toutes sortes de parfums huppés. Devant lui, la jeune femme ramassa un bout de chandelle qui trainait dans le petit escalier descendant dans le centre névralgique du navire. Elle l’alluma. Pas sûr que ça fasse long feu.

La flamme vacillante qu’elle protégeait entre ses doigts fins éclaira alors l’alcôve tout juste assez grande pour y faire tenir l'ensemble des membres de l’équipage. Du moins les lieutenants, les quartiers-maîtres, le charpentier et le calfat. Omniprésents, des cartes, des notes gribouillées, des livres épais et bourrés d’enluminures, des bougies éteintes et des bougeoirs vides, de grandioses toiles de maîtres, de l’argenterie impériale, de la vaisselle d’exception, des bijoux de sangs bleus et des bourses empilées dans chaque coins de la pièce. Partout où le regard d’Ulric se posait, il trouvait un nouveau prodige. Ebahi, il scrutait les chefs d’œuvres dérobés. De combien de bicoques provenait ce formidable pactole ?

Le premier réflexe de la capitaine fut de tirer une sorte de rideau pour cacher un renfoncement dans le mur où était aménagé un lit. Elle lui indiqua le fauteuil qui trônait devant la grande table occupant le centre de la pièce et lui proposa sèchement de s’asseoir. L’homme se laissa tomber au fond du siège et posa ses coudes sur les accoudoirs ornés d’une marqueterie mélangeant l’ivoire et l’ébène. Ses yeux trainaient partout et, à chaque nouvelle prise, ils s’émerveillaient un peu plus. Sur la table, le mercenaire reconnaissait les plans du navire annoté à la plume. Il ignorait que les fripons pouvaient lire, alors, de là, imaginer qu’ils puissent écrire… Rien ne lui aurait paru plus incongru.

Accroupie entre deux bustes de marbre représentant des rois anonymes, la pillarde fouillait ce fatras innommable. Bientôt, elle sortit une petite trousse de mire en cuir du dernier tiroir d’une majestueuse commode. Elle ouvrit l’étui et, à l’intérieur, les ustensiles de chirurgie brillaient d’un éclat impeccable. Au moins, cela éliminait le risque d’attraper la gangrène.

Après avoir allumé quelques lanternes pour lui offrir l’éclairage nécessaire, la jeune femme s’assit sur le rebord de la table massive et se pencha sur la blessure du Corbeau. Pour avoir une meilleure vue, elle écarta avec douceur quelques bout de chair. La plaie était vilaine. Par endroit, elle voyait l’os. Sans un mot, elle releva ses manches et préleva avec minutie une aiguille, du fil, une compresse et une bouteille d’eau-de-vie de la trousse.

Sur les avant-bras de la jeune femme courrait une calligraphie vaporeuse et foncée. Une cohue de mots entrelacés et marqués comme une armée de cicatrices bavardes.

Encore surpris par les lettrines apposées sciemment sur cette peau pâle, le Corbeau sursauta lorsque le linge imbibé de gnôle fut appliqué sur les peaux écorchées. Un de ses yeux luttait frénétiquement contre l’atroce envie de se fermer et de se mettre à larmoyer. Le rescapé, si fier d’ordinaire, geint dans un filet de voix stridente, un cri de souris écrasée par mégarde :

— Fot-en-cul ! Ça fait mal, bordel !

— Que dalle, arrête de faire ta puterelle ! railla-t-elle en appuyant sur sa clavicule pour le forcer à rester au fond de son siège.

Sévère, elle lui tendit la bouteille et l’homme prit une rasade qui manqua de mettre à vif son gosier. La capitaine prit la pointe de fer et, avec une infinie délicatesse, cette fois-ci, elle la planta dans les peaux béantes pour les rapprocher. Ulric serrait les dents.

Concentrée, la jeune femme suturait l’estafilade dans un silence que le passager clandestin n’aurait pas pris le risque de troubler. Il entendait son souffle. Une respiration paisible et douce. Parfois, l’épine perçait une région plus sensible et il se mordait l’intérieur des joues. Le temps de son opération méthodique, il la scruta comme il n’aurait jamais détaillé le moindre joyau de cette caverne aux merveilles.

Une maturité mêlée d’indolence imprégnait ses traits encore lisses de jeunesse. Les coutures qu’il trouvait ici et là, sur ses mains, ses avants bras, la vieillissaient comme autant de plis sur un parchemin daté. Trop abîmée pour solliciter l'envie et si fraîchement née qu'elle aurait pu faire partie de la progéniture du vieux soldat. Ses bouclettes blondes s’arrêtaient au niveau de ses épaules et se balançaient à chacun de ses mouvements. Ils ne juraient pas avec son teint anormalement clair pour une âme des mers. La calligraphie reprenait de chaque côté de sa gorge diaphane, se cachant sous toutes les bordures de son vêtement.

Subitement, elle arrêta son geste et se recula. Coupée au milieu du rite.

Ulric retrouva son regard cérulé. Le même qu’elle avait sur le pont, juste avant, quand son contre-maître tatoué avait dû reprendre les rênes de la conversation. Elle semblait égarée. À la fois paniquée et perdue dans ses pensées.

— Tout va bien ? demanda-t-il, bienveillant.

Elle hocha la tête, essayant de sauver la face. Quelque chose ne tournait pas rond chez ce brin de fille. Ses doigts se mirent à trembler soudainement.

Instinctivement, elle posa son regard sur son poignet où une phrase tatouée s’étirait le long de son cubitus. Elle y trouva une forme de réconfort car elle se mit à respirer moins fort.

— J’ai… Juste oublié un truc, articula-t-elle.

Une chose qu’elle ne détailla pas. Qu’elle garda en secret dans sa jolie tête blondinette sans s’éparpiller en explications bancales. Elle reprit son ouvrage.

Parce qu’il ne savait pas lire, Ulric ne pouvait trouver de réponse à cette sorcellerie. Qu’avait-elle fiché dans son derme qui puisse lui apporter une réponse qu’elle n’avait déjà ? Trop mal à l’aise, le mercenaire avait besoin de tenir palabre pour dissiper la gêne :

— Donc… Vous êtes la capitaine et le médecin de bord, c’est bien ça ?

— J’fais l’médecin uniquement parce que je suis la seule qui a appris à l’faire.

— Qui vous a appris ça ?

— Il n’y a pas que ces grippeminauds de bourges qui peuvent apprendre auprès d’un maître. Tu vois bien comment cette pièce est pleine à craquer de bouquins. Pourquoi n’aurais-je pas pu payer un érudit pour m’apprendre ce qu’il y a à apprendre ?

Elle serra un peu plus le point de suture qu’elle venait de faire et le Corbeau grimaça.

D’accord, c’était une instruite qui s’occupait de lui. Une érudite probablement folle à lier. Loin d’être désarçonné et pour la faire penser à autre chose, l’homme reprit immédiatement, en espérant mieux faire. Plus subtil.

— Adepte des tatouages, au fait ?

— J’suppose que vous avez aussi les vôtres, non ?

— Je vous étonnerais alors en vous disant que je n’en ai point.

Même si la tradition chez les hommes de fer était la même que chez les hommes de mer, jamais le Corbeau n’avait voulu sublimer ses cicatrices par de grandes peintures de guerre. Pas le temps. Pas l’envie. Il y avait suffisament de mutilations et de géhenne dans son métier.

Il allait lui demander ce que racontaient les siens mais la femme ne semblait pas en avoir l’envie. Avec ses dents, elle coupa le fil. Il tourna la tête pour se voir dans la grande psyché du fond de la pièce. La blessure était proprement fermée. L’écarlate ne jaillissait plus et l’os s’était à nouveau recouvert de chair.

Alors qu’il se contemplait comme un narcisse, un vêtement lui atterrit brusquement sur la figure. Une chemise de lin aux manches brodées. Il lui suffit de croiser les prunelles de l’écumeuse pour comprendre tacitement qu’elle lui en faisait don. Ça remplacerait le lambeau tâché de sueur, de sang et de suif qui lui servait d’habit. Il retira son linceul, enfila le vêtement et murmura un merci reconnaissant. Dans la foulée, la pirate prit un papier qui trainait et trempa une plume dans l’encrier.

— Tu pourrais me donner ton nom, je te prie ?

— C’est Ulric Le Corbeau, répéta le mercenaire, étonné qu’elle ait déjà oublié ce détail.

— Et tu vas où ? continua-t-elle l’interrogatoire en marquant toutes les réponses.

— À l’Est. Sur la côte, n’importe où.

La capitaine écrivit la réponse avec une mine contrariée. Ce n’était pas celle qu’elle attendait. Elle tira une carte au milieu de la table. Un parchemin immense, cartographiée avec un soin incomparable. Plusieurs tracés indiquaient des voies maritimes. Elle posa un doigt au beau milieu de l’une d’entre elles.

— On va la faire simple : nous sommes ici et nous allons là, expliqua-t-elle en indiquant les points qui l’intéressaient sur la carte, et elle souligna la route que la Malandrise emprunterait. On a de bonnes chances de rafler la grosse mise par ici parce qu’on sait qu’il va y avoir du passage dans les semaines à venir.

Elle fit une pause et tendit le bras pour se saisir d’un compas. Soigneusement, elle reporta plusieurs fois son écartement pour calculer la distance qu’il leur restait à parcourir.

— On pourrait y être dans deux jours et deux nuits, déduit le mercenaire.

— A l’Est, oui. Mais plus au Sud que ce que tu imaginais.

— Et si ça ne me convient pas ? Ça ne fait pas de moi ton prisonnier, dis ?

La remarque du mercenaire la fit éclater de rire.

— Ici, l’ami, on ne garde pas de prisonniers à bord, à moins qu’ils ne valent un sacré paquetasse de piécettes. Du coup, tu vas devoir faire ton choix toi-même, lui rit-elle au nez. Soit je demande à mon père qu’on te pende haut et court parce que tu manges notre pain et bois notre eau, ou parce que j’ai le moindre doute sur toi ou si je crois que tu es un traître.

Elle avait évoqué son père. Or, à bord, il n’avait vu aucun homme qui pouvait avoir l’âge d’être son géniteur. Ulric se demanda donc pour combien de monstre ce navire était un havre de paix.

— Soit tu daignes sortir ton arme pour nous aider à nous sortir d’un probable pétrin, fit-elle en finissant d’énoncer son second dilemme du jour. T’as l’air normalement constitué. Tu dois savoir te battre, non ? Parce que je suis quelqu’un de principe, je te propose même de te payer à la hauteur de nous autre pour les abordages que tu feras avec nous.

Clairement, Ulric n’avait pas l’impression qu’on lui accordait un traitement de faveur. Il était tombé sur des pirates et elle lui proposait un contrat de pirate. Tout ce qu’un honnête homme aurait refusé.

Fut un temps où le Corbeau aurait été ce genre d’homme de fer. Un de ceux à la dignité coriace. Impossible à acheter. Dur à menacer. Et encore plus incorruptible. Trahir ses vœux et servir les rejetons de l’errance et de l’illégalité ? Jamais il ne l’aurait accepté dans sa jeunesse. Il avait eu une volonté aussi solide que la roche calcaire sur laquelle il était né, dans les montagnes majestueuses.

Pour toutes ses qualités, les princes du monde entier lui avaient confié leurs troupes. Maître de la belligérance et trop de fois vainqueur, il avait tant survécu qu’il avait finit par vieillir. Et l’âge s’accompagnait d’une horde de regrets. Plus il restait en vie, plus il craignait de ne jamais mourir en héros.

Hors de question de mourir en mer de la main de cette créature sarcastique. Alors il proposa une poignée de main pour conclure le marché. Ses bras contre sa vie, ce n’était pas la première fois qu’il concluait une pareille affaire, après tout.

— Tu as raison sur un point, l’ami : sur notre bonne Malandrise, il n’y a ni invité ni prisonnier. Crois-le ou non, on est tous des damnés.

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