La Malandrise

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Le Corbeau fit soudain un tapage du diable pour attirer l’attention du rafiot. Pirates ou pas, ces marins formaient sa seule chance de rejoindre un jour le rivage. Tout était bon pour se faire remarquer : agiter la rame comme un étendard, frapper l’eau avec, gueuler à s’en déchirer les cordes vocales, sauter à pieds joints dans le fond de la barque, entrechoquer les fers jusqu’à ce qu’en émerge un hymne à l’acier…

— ICI, J’VOUS EN PRIE ! À VOTRE DROITE ! À DROIIIIITE, J’AI DIT !

Il s’époumonait tant qu’il pouvait. Des gesticulations vaines puisque la polacre l’avait vu. Elle se dirigeait vers lui aussi vite que la brise pouvait la porter. Alors, après quelques longs instants, le cri à l’aide devint un cri de joie.

Pourtant, quand le ventre du bateau fut à sa hauteur, Ulric arrêta de meugler, tout euphorique qu’il fut : les visages tératologiques qui pointaient par-dessus le garde-fou, comme autant de gargouilles d’une cathédrale lugubre, finirent par lui couper la gouaille. L’obscurité était trop épaisse pour qu’il entrevît parfaitement toutes ces trognes rieuses.

Finalement, une voix s’éleva, bien trop claire pour être celle d’un homme, au plus grand étonnement du rescapé :

— Tu gueules comme un phoque l’ami, molarda-t-elle malicieuse.

Et tout l’équipage s’esclaffa : il était bon d’entendre une vulgarité dans cette atmosphère d’enfer. Le nez en l’air, Ulric chercha les traits d’une femme sans les trouver. Sur qui était-il tombé par tous les dieux ?

— Qu’est-ce qu’il t’arrive, mon petit ? reprit-elle. T’as quitté l’navire, hein ? J’te comprends, va. Ça sentirait pas un peu le roussi par ici ?

Nouveaux éclats de rire. Et Ulric ouvrit la bouche pour répondre sans parvenir à balbutier le moindre mot. D’un côté, elle ne lui laissa pas l’occasion d’en placer une.

— T’as piqué quoi pour voguer loin de ce merdier, l’ami ? Parce que là, j’espère que t’as du lourd.

— J’ai de l’or, les gars, fit Ulric. Faites-moi monter !

— De l'or, tu dis ? Alors je vais te faire un petit croquis de la situation, mon grand. Deux possibilités s’offrent à toi : soit tu n’attends pas que d’autres âmes charitables viennent ramasser ta pauvre carcasse, probablement desséchée après quelque temps en mer sans eau douce, puisque nous te prenons avec nous contre ton petit butin ; soit tu prends la petite rame que tu tiens entre tes petites mains et t’essaies de pagayer huit petits jours vers l’Ouest. Parce que je marivaude de bon cœur, j’te rappelle juste que l’étoile qui brille un tantinet plus que les autres, c’est celle qui indique le Nord.

Il fallait avouer, elle avait une sacrée façon de tenir palabre, celle-là. Rustre et incisive. Les mots qu'elle utilisait n'avaient pas leur place dans la bouche d’une femme. D'ailleurs, une femelle n'avait pas non plus à ramener ses miches sur un tel rafiot.

— Alors ? On te monte à bord ou pas ?

Point de grande réflexion de la part du Corbeau : il ne voulait pas crever là.

— C’est bon, remontez-moi et prenez tout.

— Excellent choix. C’est une affaire conclue ça !

Aussitôt, les hommes de main balancèrent des cordages par-dessus bord et s’activèrent pour positionner des poulies. Ulric, quant à lui, fixa les cordes aux anneaux métalliques prévus à cet effet avec le nœud le plus solide qu’il connaissait. Rien de bien marin. Quelque chose de costaud et militaire à son image.

Toujours penchée au-dessus du pont, son interlocutrice fit descendre une lanterne pour éclairer le canot. Et pendant que tout le monde s’agitait, elle crut bon de reprendre la conversation :

— C’est quoi ton nom au fait, l’ami ?

Ulric ne lui répondit pas derechef. Comme le font les invités de marque, il attendit que tout le monde l’écoute pour déclamer son identité complète :

— Je suis Ulric Le Corbeau, porteur de La Lame de la Baie de Poldres, cinquième vainqueur du tournoi de Marbrumont. J’ai combattu auprès des rois et des reines des deux mondes et ai mené les escadrons qui ont donné la victoire aux peuples de l’Est contre les barbares.

— Rien que ça, hein. Et puis moi j’suis la princesse des … grogna-t-elle en mimant l'odieuse noblesse, méprisante à souhait, avant qu’un homme de ses hommes ne pose une main sur son épaule pour la couper.

— Il dit vrai, cap’taine. J’le reconnais moi, le Corbac. Mon frère s’est battu avec lui il y a dix ans de cela. Là, il est bien en piteux état, mais je n’oublierai jamais sa tête d’abruti.

Mi-sidéré, mi-satisfait qu'on se souvînt de lui, le survivant sentait qu’il était en train de se faire tout un tas d’amis, là. L'une le traitait comme un otage, l'autre le qualifiait d'idiot. Si bien qu'il en venait à se demander s’il ne pouvait pas abandonner le marché passé, et retourner à son errance maritime. La capitaine ne lui disait rien qui vaille.

— Quoi ? Tu veux dire que ce pauvre malheureux a déjà été chef de quelque chose ? pouffa-t-elle.

Mais elle n’eut pas de réponse à sa fieffée question : le mât d’une des nefs échouées et calcinées à l’arrière s’écroula dans un fracas assourdissant. Le raffut perturba la mélodie de la mer. Tout le monde sursauta.

— Euh, le "pauvre malheureux", il voudrait savoir si vous comptez le remonter aujourd’hui ou demain ? pesta Ulric que le bruit avait effrayé.

— Ça vient ! vitupéra un membre de l’équipage qui terminait de mettre les treuils en place.

Une poignée de secondes plus tard, les forbans commençaient à remonter la nacelle à la force des bras. Ils avaient demandé au Corbeau de s’allonger au fond de la coque pour éviter une chute malheureuse et équilibrer les charges. En tirant comme des bœufs sur les drisses, ils réussirent à sortir du mouillage la petite embarcation. Péniblement, la barque fut hissée sur le pont. C’est qu’il pesait son poids le bestiau…

Essoufflée par l’effort, la capitaine tint tout de même à vociférer les dernières règles :

— J’te mets tout de suite au courant, mon gars : un, tout ce que tu as, ça nous appartient dorénavant. Tu ne gardes que tes vêtements et ton arme.

Dans un dernier effort, le canot fut stabilisé contre le bastingage. Ne restait plus qu’à le faire passer par-dessus le garde-fou. Tous les coups de la coque sur la rambarde résonnaient et couvraient la voix de la capitaine. Par simple mesure de sécurité, le Corbeau serrait sur son cœur son arme. La Lame de la Baie de Poldres, comme il l’avait annoncée plus tôt. Nul ne sait de quoi étaient capables ce genre d’énergumènes, autant prendre les devants de tout coup foireux.

— Deux, continua-t-elle, imperturbable, on compte les rations d’eau douce. Alors tu seras soumis à la même enseigne que les autres.

Le fond de la barque se posa sur le pont. Sachant qu’il était enfin arrivé à bon port, Ulric se redressa, se mit assis sur son matelas d’épices et d’or, et jeta un œil à ses fourbes samaritains. Il tomba nez à nez avec un visage de poupon. Une tignasse blonde, coupée court, sur un corps sec et musculeux.

— Trois, bienvenue à bord, lança-elle avec un aplomb incomparable. Tu devrais poser ton couteau à beurre.

Elle braquait un gastrophète sur lui. Entre ses mains, l’arme de guerre paraissait disproportionnée. Nul doute néanmoins qu’elle s’en serait servi à la première occasion. Ça se lisait sur son visage féroce. Sur le petit sourire malsain au coin de ses lèvres.

Par mesure de dissuasion, quelques-uns de ses hommes avaient instinctivement posé la main sur leur garde. Ils ne le connaissaient pas encore, et Ulric avait intérêt de montrer sa bonne foi tout de suite. Le voilà en mer, lui qui n’avait pas le pied marin, alors ce n’était pas l’heure de jouer aux guignols. Il baissa sa garde, sortit de son petit navire de fortune pour laisser les malfrats mettre main basse sur son modeste magot.

Parce que l’équipage braquait toujours une myriade de couteaux et de carreaux sur lui, le Corbeau rangea sa cimeterre. Le suif et le sang qui avait coagulé au niveau de sa plaie et séché sur son visage lui donnaient des airs de pantins. Il attendit qu'on lui retourne la politesse.

— Vous pouvez baisser vos armes ? lâcha-t-il, un brin agacé.

Derrière lui, les membres de l’équipage qui extirpaient les sacs d’épices et d’or piaillaient des jurons de satisfaction. Comme tout le monde était content, il aurait voulu que les bandits se détendent un peu. Surtout elle. Et elle ne tremblait pas comme bloquée dans le temps et l’espace. La gastrophète à l'épaule pointant sur lui un carreau dangereux. Même l’équipage commençait à sentir l'embarras de la situation.

Pour la première fois, Ulric croisa le regard de la fille. Ses yeux étaient d’un bleu triste, presque gris. Prompts à tourner à l’orage. Elle semblait en pleine réflexion. Un rien perdue, un rien pensive. Beaucoup moins présomptueuse qu’il ne l’avait supposée. Pourquoi paraissait-elle soudainement si confuse ? Si égarée ?

— Vous êtes qui, au juste ? il demanda parce que sa curiosité ne pouvait plus tenir devant ce petit bout de femme.

Un sourire espiègle fendit le visage jeune et insouciant de la capitaine. Son arrogance était revenue plus vite qu’une rafale. Chassez le naturel, il revient au galop.

— Tu ne me connais peut-être pas, mais le nom de mon père ne t’est p't'être pas inconnu. Je suis Héloïse de la Malandrise, fille du capitaine Herlebault.

La Malandrise. Le nom du bateau glaça le sang de Ulric. S’il le connaissait ? Partout, dans toutes les histoires colportées par les troubadours et rattachée à ce navire, il n’y avait que des massacres, des atrocités sans noms, et des cadavres agonisants avant d’être noyés par la mauvaise fortune. Une funeste réputation pour un oiseau de mauvais augure. Il se chantait dans tous les comtés que la tête de tous les membres de l’équipage était mise à prix dans tous les royaumes alentours. La somme des enchères aurait fait de tout homme l’égal d’un souverain.

Lentement, le mercenaire opina du chef. Il commençait à sérieusement envisager de se jeter par dessus bord en se repandant en une trainée d’excuses. Si ces hommes étaient bien à la hauteur de leur sinistre renommée, il ne donnait pas cher de sa peau. Le Corbeau n'avait guère intérêt à leur voler dans les plumes.

— Je... Je vous connais, oui, balbutia le nouveau venu sans la lâcher des yeux.

Sans qu'elle ait fait le moindre signe, un homme s'approcha alors. Sa peau était brune, tâchée de soleil et couverte d'encre. Il n'avait comme seul vêtement sa horde de tatouages. Très vite, le Corbeau comprit que le gaillard examinait avec attention sa blessure à la tête. Une bien hideuse balafre.

— Il pisse encore le sang. 'Faut le recoudre.

— Ce serait aimable, oui, acquiesça Ulric, de bonne grâce.

— Allez, v'nez, sieur le Corbeau, reprit le grand tatoué.

Et il posa sa lourde paluche sur l'épaule du blessé pour l'escorter. Il y avait presque quelque chose de rassurant dans les gestes de cette masse de muscles. Ce devait être le quartier-maître ou quelque chose dans le genre parce que la capitaine ne broncha pas tout de suite. Après un court échange de regard tacite, elle finit par lancer, sur un ton qui ne souffrait d'aucune contestation :

— Je vais m'en occuper, Djafar. Suis moi, toi, adressa-t-elle au mercenaire.

En quittant son épaule, la poigne du basané laissa une chaleur réconfortante qui contrastait avec le regard glacial de la harpie. Contester un ordre paraîtra déplacé alors il mit ses pas dans ceux de la jeune pirate. Elle se dirigea vers le renfoncement qui donnait accès au château arrière. D'usage, la cabine du capitaine se trouve là, sous le gouvernail.

Dans son dos, il entendit la dépouille de son canot vidé être rejeté à la mer. Balancé par-dessus bord comme un cadavre encombrant.

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