Un brasier à la mer

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Le feu rongeait les deux navires posés sur l’eau comme deux cierges sur l’autel d’un dieu cruel, irritable et irrité.

Les voiles partaient en charpie et leurs débris s’éparpillaient, au gré de la brise, dans une pluie d'étincelles. C’était un brasier flottant dans la nuit. Deux cadavres géants qui se reflétaient dans le miroir d’une mer d’encre. L’eau était soudainement sereine. Presque apaisée par le sacrifice qui avait été perpétré en son nom.

Le filet de vent salé ne servait qu’à entretenir les flammes, et portait l’odeur du bois et de la résine qui se consumait. Quelques râles s’élevaient parfois au-dessus des clapotis de la houle, mais le dernier des survivants savait que leurs jérémiades cesserait bientôt.

— Ventre diable ! J’pensais que j’étais trop vieux pour ce genre de carnage, souffla l’homme, les yeux perdus dans les flammes.

Debout dans le canot épargné, le naufragé flottait entre les deux rafiots rougeoyants. Les cargaisons tombaient dans l’eau comme les viscères de soldats à la panse ouverte et baveuse. De temps à autre, le rescapé plongeait une main dans l’eau pour récupérer un sac qui s’imbibait, juste avant qu’il ne coule, ou la bourse d’un cadavre flottant. Il savait qu’il devait partir avant que les épaves ne le happent, lui et son embarcation. La dernière plongée de deux immenses démons.

Il s’essuya le front du revers de la manche et tenta de procéder à l’inventaire de ce que la mer n’engloutirait pas ce soir. Une rame, des sacs d’épices et tout l’or qu’il avait pu emporter. Triste butin.

Quand le mercenaire s'était engagé sur le navire marchand dont le beaupré plongeait à sa droite, il était loin de se douter de la tournure que prendrait son voyage vers l’Est.

À cette période de l’année, lorsque la morne saison est encore belle mais que les premières gelées annoncent l’hiver, rien n’était plus compliqué que de persuader le responsable d'une bicoque de prendre la mer. Avec de la patience, il avait enfin trouvé un équipage pour faire le voyage pour rejoindre ceux qu'il avait laissé sur l’autre versant de cette mer enclavée. Sur le registre d’embarquement, il avait signé à côté de son nom : Ulric Le Corbeau.

Pas de chance : le dernier navire à prendre la route commerciale avait croisé la route d’une compagnie rivale à proximité de quelques écueils. Après un abordage décidé précipitamment, le ton était monté entre les deux marins parce qu’aucun ne voulait laisser l’autre passer en premier dans le passage étroit qui se présentait à eux. La décision de la manœuvre tardant, les coques avaient été précipitées l’une contre l’autre jusqu’à ce qu’elle se mettent à crisser dangereusement, prises en tenaille entre les hauts fonds.

Devant le désastre inévitable, les négociants en étaient venus aux mains. Des mains, ils en étaient venus au fer. Du fer, ils en étaient venus au feu. Ils avaient mis le feu aux poudres. Littéralement.

Le Corbeau, avec son expérience de la guerre et sa carrure d’homme de main, n’avait étonnamment pas cherché à se battre. Il n'était pas payé pour et il connaissait la gouaillerie des hommes de mer. Entre deux tueries, il avait amassé tout ce qu’il pouvait. Il avait mouillé son canot avant que l’explosion ne souffle les deux bâtiments. Quitter le massacre, il y était parvenu non sans prendre quelques coups : un sabre avait manqué de lui ouvrir le crâne et une balafre courait de son sourcil broussailleux à l’implantation de ses cheveux grisonnants et encore fournis pour un homme de son âge. Le sang tapait maintenant contre ses tempes.

Ulric s’assit sur le banc de nage et se mit à souquer. Avec une rame, rentrer semblait ridiculement impossible. Le mercenaire était perdu entre deux continents à côté du phare flottant qui résultait de la catastrophe. La figure de proue d'un des navires, une gorgone à la chevelure recouverte à la feuille d’or, était totalement immergée lorsqu’il la dépassa.

Plus il ramait, plus la nuit devenait noire et le silence lourd. Le mercenaire se serait cru dans le ventre d’un four. Après la chaleur du brasier, l’homme sentait la fraîcheur du vent mordre sa chair. Le sang près de sa blessure se glaçait.

Ce calme-là lui était trop familier. C’était la même quiétude qu’il y a à la fin les combats, ces boucheries à ciel ouvert dont les cris résonnent bien après que les morts se turent. Le Corbeau les avait trop connues.

Il poussa un long soupir pour qu’il n’y ait pas que le vent qui souffle. Il se demanda si c’était comme cela qu’il allait finir : dans cette immensité marine dont il ignorait les secrets. Avait-il survécu à toutes les guerres du quart de siècle passé pour mourir ici, seul, affamé, avec une richesse qu’il ne pourra jamais dépenser ? Il s’en voulut d’avoir agi comme une pie ; de s’être rué sur tout ce qui brille plutôt que tout ce qui se mange.

L'homme de fer allait mourir là, sans témoin, sans vaillance, lui qui avait toujours vécu pour faire de sa mort la plus belle partie de sa vie. Toujours, le mercenaire s’était battu pour construire sa légende, comptant ses victimes comme les briques du mur sur lequel il voulait voir inscrit son nom, tout illettré qu’il fut. Dans sa jeunesse, il y avait cru, à cet étendard écarlate. Et il avait toujours combattu dans la peur de périr stupidement. Il redoutait de se laisser prendre au jeu de la grande faucheuse. Il refusait que son meurtre fasse la fierté d’un imbécile chanceux.

Avant cette menaçante solitude en mer, il n’avait jamais trouvé d’adversaire à sa taille.

Parce qu’il ne servait à rien de progresser dans le vide, il remonta sa rame, s’assit en tailleur et contempla à distance respectable les dernières flammes. On aurait difficilement raté ce brasier flottant au-dessus de la ligne l’horizon, alors un soupçon d’espoir combla la tombe que creusait la peur en lui. Et si toute cette lumière inhabituelle guidait d’autres embarcations voguant dans les alentours comme un phare funèbre ? Tous les bâtiments n’ont pas la chance d’être envoyés par le fond avec autant de pyrotechnie…

Alors Ulric resta là, guettant les alentours, à la fois impatient et nerveux, comme une brebis égarée à la recherche de ses congénères. Les minutes succédaient aux minutes. Les nuages qui masquaient la lumière de la lune se découvrirent et il crut presque voir les étoiles vaciller vers l’aurore.

Fut un moment où les flammes finales s'essoufflèrent. Et la fumée blanche qui s’élevait des épaves rassemblait probablement les fantômes qui barboteraient pour l’éternité avec elles.

Au moment où le mercenaire allait baisser les bras, alors qu’il allait s’allonger sur un sac de safran et se laisser bercer par les vagues bienveillantes, il sentit les vibrations de l'eau changer sous sa barque. Une sensation étrange. La mer ne ruisselait point de la même façon, lui semblait-il.

Dans son malheur, le Corbeau avait peut-être bien de la chance.

Il plissa des yeux jusqu'à discerner dans les ténèbres les voiles du bâtiment en approche. C'était une petite polacre aux allures délavées. Semblable aux navires d'usage du royaume de la rive Ouest. Un bateau tantôt de négoce et tantôt de milice. Nul étendard n'annonçait sa couleur. À son bord tintait-il l'argent ou le fer ? Voilà une bien bonne question.

Plus elles s'approchaient, plus les voiles paraissaient encrassées. Rafistolées par endroit, comme d'un autre âge. Ulric n'avait plus de doute : le navire, à peine éclairé par une ribambelle de pâles lanternes, avait le profil de la marine régalienne. Pourtant, à tous les endroits où il y avait eu des dorures, il ne restait que des reliefs épurés de tout travail d'orfèvre. Ce bateau était devenu une bête batarde des mers et dans son bide s'embastillaient de bien sombres bougres. Des pirates en approche.

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