Athéna

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« … Il est d’une importance suprême dans la guerre d’attaquer la stratégie de l’ennemi. Celui qui excelle à résoudre les difficultés le fait avant qu’elles ne surviennent. Celui qui arrache le trophée avant que les craintes de son ennemi ne prennent forme excelle dans la conquête. Attaquez le plan de l’adversaire au moment où il naît… »

- l’Art de la Guerre, Sun Tzu (544–496 av. J.-C.)


 Athéna referma l’épais volume et le posa sur ses genoux d’un air penseur. Derrière la fenêtre, le soleil commençait à se coucher. Elle se frotta les yeux. Sa bibliothèque privée procurait certes le calme nécessaire à l’étude de ses œuvres, mais manquait sérieusement de lumière en fin de journée. C’était à l’origine une salle où Hadès, avant qu’il ne parte régner sur le royaume des morts, entreposait d’étranges créatures enfermées dans des bocaux. Lorsque la jeune femme s’était installée, encore adolescente, toute cette collection exotique avait disparu depuis longtemps, emportée dans les tréfonds de la terre par son propriétaire. Il ne restait rien, une ardoise vierge sur laquelle elle avait pu entreposer sa passion. A cette époque-là, il ne s’agissait que d’un petit bureau sur lequel dormait une pille de livres qui avait subi les effets du temps.

 Aujourd’hui, assise sur un fauteuil en cuir marron, elle pouvait contempler le fruit de toutes ces années de recherches : d’immenses bibliothèques pleines à craquer recouvraient les quatre murs. Les livres étaient scrupuleusement rangés par genre, auteur, date et volume. Près du fauteuil, une échelle en bois permettait d’atteindre l’Histoire des Nations orientales, l’un de ses sujets privilégiés.

 Derrière elle, une porte en bois ouvrait sur une loggia où Athéna passait ses après-midis d’été. Mais les beaux jours se faisaient rares. Les journées se raccourcissaient et les arbres de la cour avaient enfilé leur robe flamboyante. Une autre porte, nichée entre les essais sur la justice et la géographie perse, donnait sur la chambre et le reste des appartements de la jeune femme.

 Elle se leva doucement. Ses articulations craquèrent alors qu’elle se redressait. Elle posa le livre sur le bureau qui trônait fièrement au centre de la pièce. Cet après-midi lui avait permis de réfléchir.

 Elle avait dû se faire une raison : son père ne l’écouterait pas. Il ne rendrait pas justice. Athéna pensait pourtant qu’il lui aurait été difficile de refuser. Aphrodite n’avait pas seulement promis au troyen Paris le cœur de la fille d’un roi ennemi, elle n’avait cessé de leur venir en aide ensuite. Sans ses interventions, des années de conflits et des milliers de morts auraient pu être évités. Mais punir Aphrodite, c’était attaquer les pulsions animales de chaque homme. Les morts ne pourraient avoir justice qu’après que Zeus aurait rendu son dernier souffle.

 Mais il ne fallait pas enterrer son père trop vite. Bien qu’il ne soit plus le jeune homme vigoureux à l’origine de l’effondrement de la dictature de Cronos et des victoires successives des guerres titanesque et gigantesque, il semblait prématuré pour l’instant de déclarer la fin du règne patriarcal. La plus grande force de Zeus résidait sur le simple fait qu’il n’y avait encore aucun héritier légitime et incontesté de sa couronne.

 D’un côté, Athéna, la fille ainée de Zeus, reconnue pour sa sagesse et sa diplomatie. A peine née, il avait saisi la dangerosité de cette petite créature au visage de poupon, et l’avait avalé. Il l’avait gobée, comme on gobe un médicament contre la toux. C’était sans compter le mal de crâne insoutenable qui le prit et qui obligea Héphaïstos à l’opérer et à sauver la petite de ce funeste destin. Après une naissance comme celle-ci, il n’était pas étonnant de dire que cet enfant deviendrait une personnalité hors-du-commun. Mais elle manquait d’une seule chose pour monter sur le trône : des alliées.

 De l’autre côté, Héra l’épouse de Zeus. Charisme, autorité et pragmatisme étaient parmi ses plus grandes qualités. Elle aurait vendu son fils pour garantir la survie du royaume si cela s’était avéré nécessaire. Et là était tout le problème, une mère aigrie et une épouse jalouse n’était pas le meilleur des choix.

 Il y avait aussi Poséidon, le frère de Zeus et l’ainé de la fratrie. Il n’avait jamais caché sa prétention au trône. Il aurait certainement pris le pouvoir après la chute de Cronos si les actions de Zeus et la succession de ses victoires ne l’avaient pas placé sur un piédestal difficilement contestable. Il ne laissait pourtant jamais passer une occasion de remettre en cause les décisions de son frère. Hier pourtant, il n’avait pas haussé le ton quand le roi des dieux avait refusé d’écouter la demande d’Athéna. Rien de bien étonnant, avec Aphrodite et Apollon, Poséidon avait été le seul à prendre le parti des troyens dans la Guerre de Troie.

 On pouvait aussi penser à Aphrodite qui profitait depuis des années des bonnes grâces de Zeus, mais n’avait décidemment pas les épaules d’un dirigeant. Elle savait simplement tirer profit de l’adoration que lui vouait tous les hommes sans exception, Héphaïstos et Arès en tête, et de la jalousie excessive des femmes à son égard. Elle faisait partie de ses femmes puissantes qui marquent l’histoire par leur beauté et leur cruauté, plutôt que par leur stratégie.

 Et puis, il y avait Hadès, le plus jeune des frères de Zeus. Derrière sa timidité et sa froideur apparente, sa rancœur envers le roi des dieux qui l’avait envoyé régner sur les morts alors que lui-même récolterait toute la gloire, ne devait pas être sous-estimée. Il sommeillait en lui une soif de gloire peut-être bien plus grande et terrifiante que nulle autre.

 Enfin, il ne fallait oublier la multitude des autres enfants de Zeus prêts à grappiller la moindre parcelle de pouvoir, tel des harpies, et s’allier au plus ambitieux. Le plus dangereux était parfois celui qui paraissait le plus inoffensif. Dans une partie d’échecs, un simple pion pouvait faire échec et mat au roi s’il trouvait les bons alliés. Ne compter sur personne, c’était pourtant la devise d’Athéna. Elle était consciente que sa solitude s’avérait être un avantage tout autant qu’un sévère handicap.

 La solution a tous ses problèmes étaient sans aucun doute là. Elle quitta la bibliothèque et referma la porte derrière-elle. Maintenant, elle en était certaine. Il lui faudrait s’allier.

 Ne dit-on pas justement que l’ennemi de son ennemi est son ami ?

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