Athéna

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 La pierre subissait tous les jours les assauts terribles de l’eau. Chaque matin, forte de sa ténacité, elle affrontait vaillamment les lames cinglantes. Elle n’avait pas d’autre choix, sa perte aurait été sa tombe. Ce combat millénaire qui opposait Goliath à David n’avait donné aucune arme à la roche contre les larmes sournoises qui pénétraient sa chair. La pierre avait bien tenté de crier par-dessus les hurlements déchirants des flots, mais vague après vague, l’eau gagnait du terrain sur la terre. Froide, impassible, l’eau frappait sans relâche l’ennemi qui lui barrait ainsi le chemin. La seule lueur qui empêchait la pierre de se laisser emporter était l’espoir qu’un jour la montagne arrêterait de pleurer. Un matin, la petite pierre ne s’était pas réveillée. Elle avait cédé. Et une autre avait pris sa place contre les assauts de la rivière.

 La femme se leva brusquement. Les rangs de l’assemblée avaient déjà commencé à se vider. Ceux qui ne s’étaient pas encore levé somnolaient tranquillement sur leur chaise, bercés par le bourdonnement ambiant. Présidant la séance, Zeus leva à peine les yeux.

- Je réclame une sanction contre Aphrodite.

 Son annonce fit l’effet d’une bombe. Une armée de regards se tourna vers elle. La plupart des individus présents n’avaient pas directement pris part au conflit. Il s’agissait des représentants de toutes les races magiques qui peuplaient la Terre. Tout ce monde était rarement réuni. Pourtant, pour la conclusion de ce qui devrait être le conflit le plus effroyable de ce monde, même les Hespérides d’habitude si charnières et ces furieuses Erinyes avaient accepté de faire le déplacement. Confortablement assis sur les gradins les plus hauts, les satyres si grossiers courtisaient sans vergogne la nuée de nymphes. A l’écart, les centaures surveillaient ce curieux manège. Les Charites, les Moires et les Hamadryades peuplaient les rangs plus bas. A l’épicentre de tous les problèmes, les premiers rangs englobaient les personnages les plus influents.

 Confortablement installée dans un petit fauteuil brun dont les accoudoirs étaient recouverts d’un drap bleu océan, Aphrodite était la seule à n’avoir pas réagi, La beauté majestueuse de la jeune femme semblait immunisée contre les effets du temps. Elle avait de longs cheveux dorés qui reposaient délicatement sur sa poitrine et dansaient à chacun de ses mouvements. Cette poupée de porcelaine contenait l’univers dans ses pupilles.

 Zeus se leva brusquement, dévoilant une carrure impressionnante. Les années et leurs épreuves reposaient sur ses épaules mais ne diminuaient en rien la prestance de celui qui avait fièrement conquis le trône et gouverné pendant des centaines d’années. L’idée selon laquelle il serait renversé comme son père et son grand-père avait attisé la soif de pouvoir des comploteurs. Il était parvenu à conserver sa place malgré les tromperies et les ruses les plus ardues.

 Mais voilà, il se faisait vieux, et butté. C’est tout du moins l’opinion qu’en avait la jeune femme. Il n’avait plus la force de faire taire les voix qui se levaient dans l’assemblée. Symbole d’une stabilité apparente, voilà ce qu’il était devenu. Le pouvoir, le vrai, se déchirait entre les mains d’Athéna, reconnue par son père pour ses réflexions éclairées mais à qui échappaient la compréhension des plaisirs bestiaux, et Héra, cette femme qui n’avait accepté d’être assujetti à un homme, un mari, un roi.

- Je dois réfléchir à la question.

 Sans hésitation, l’homme déchira la requête alors que la jeune femme voyait ses rêves de justice s’écraser sur le sol. Avait-elle surestimé l’influence qu’elle avait sur ce vieillard ?

- Père, …

 Le regard foudroyant qu’elle reçut la dissuada de continuer. Aphrodite affichait un regard discrètement satisfait. Athéna n’avait pas la splendeur dont pouvait se prévaloir la jeune femme. Malgré sa tignasse soyeuse noir corbeau et ses yeux bleus profonds, son visage était déformé par un nez prohimidant. Son port de tête ardue renforçait son air hautain. Elle avait vainement essayé de rabattre une mèche sur son front dans une tentative désespérée de paraître plus accessible.

 Zeus quitta le bureau qu’il présidait au centre de la salle. D’un simple geste de la main, il clôt le débat et mis fin à la séance. Il traversa la pièce sous le regard d’Athéna et disparut par l’immense porte.

 Les gradins se vidèrent dans un brouhaha général. Aphrodite se dirigea comme les autres vers la sortie sans montrer la moindre précipitation. Athéna resta debout face à sa table pendant quelques minutes. Elle se sentait comme une enfant qui aurait fait une bêtise, l’énorme bêtise de demander justice pour l’insouciance de sa tante.

 S’enfonçant dans le couloir, Athéna ne fut pas en mesure de remarquer la belle Aphrodite qui grimpait les grands escaliers, une lueur étrange dans les yeux.

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