Semaine 18.8 - Lison et Auguste

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Auguste, laissé seul face à la furie d’un père inquiet, fut pris de la soudaine envie de courir se réfugier dans sa chambre, mais il avait dix-sept ans que diable ! Certes, il était fragile. Certes, sa mort approchait si vite qu’il ne vivrait jamais jusqu’à sa majorité. Certes. Mais il devait justement vivre, et non pas juste survivre. Aussi se planta-t-il droit, levant le regard jusqu’à le plonger dans celui de l’homme.

- Papa, je sais que vous avez peur pour moi, mais… Je sais les risques, d’accord ? Lison est ma seule amie et…

- Qui est Lison ? Une énième petite jeune fille qui pense pouvoir mettre la main sur ta fortune en t’épousant avant… avant ?

Auguste fut tenté de rire. C’était amusant comme aucun de leurs parents respectifs n’avaient pu s’empêcher d’avoir comme première pensée un individu corrompu, animé par des intentions malsaines. Était-de si dur à croire, qu’un garçon et une fille ne soient pas intéressés physiquement l’un par l’autre ? Il se retint cependant, s’imaginant que son père ne trouverait pas cela si drôle.

- Lison est mon amie, papa. Elle n’est que gentillesse. Elle me tient compagnie, parle avec moi. Avec elle, je me sens vivant. Et ça fait du bien.

Son père continuait à paraître gonfler. Allait-il exploser ? Sûrement. Sa colère serait alors tant dévastatrice qu’il faudrait probablement acheter un nouveau piano. Mais Auguste savait qu’il ne le toucherait pas. Son père ne le frappait jamais. Il l’aimait trop pour ça. Et c’était d’ailleurs à cause de cet amour qu’il s’énervait. Ah, le beau paradoxe.

Auguste leva la main et la porta à l’épaule de son père. A la seconde où il le toucha, la tension sembla le quitter. Ses épaules retombèrent. Son regard était triste.

- Auguste, pourquoi es-tu si… si inconscient ? Tu es fragile, pardieu…

- Mais, papa, peut-être que je n’ai pas envie de n’être que ça, répondit doucement son fils.

Son père n’ajouta rien. Il se laissa glisser sur un canapé, l’air épuisé. Ses yeux revinrent vers le garçon qui, un peu tendu, remonta ses lunettes en étouffant une envie de tousser.

- Depuis combien de temps vois-tu cette jeune fille ? demanda soudainement l’homme.

- Un an. Presque, à quelques semaines près.

- Tu veux dire que tu fais le mur depuis si longtemps et que je n’ai rien remarqué ?

Cela semblait hautement le perturber, ce qu’Auguste comprenait.

- Oh, non, papa, elle venait toujours ici.

Ah, il ne paraissait pas moins confus.

- Comment ça ?

Le garçon se frotta la nuque, gêné. Il émit une sorte de rire nerveux.

- Euh, elle passait par le toit.

Un silence lui répondit. Son père avait la bouche entrouverte de stupeur. Enfin, il parut accepter cette idée et soupira profondément.

- Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit, Auguste ?

- J’étais certain que vous me l’interdiriez, père, et que je ne la voie plus.

L’homme se leva soudainement, faisant sursauter le garçon. Il agita le doigt sous son nez.

- Eh bien cette Lison n’entrera plus jamais par effraction dans mon jardin, et elle ne montera plus jamais sur mon toit, je peux te l’assurer.

- Mais… papa !

- Si elle doit venir, ce sera par le portail, et dans le salon, poursuivit sans se démonter son père. Auguste, soupira-t-il, tu m’exaspères, et je suis vraiment très énervé contre toi car tu m’as caché tout ça, mais tu as raison, tu as le droit de vouloir faire autre chose que lire. Je n’ai jamais voulu t’empêcher de vivre. Et, de fait, je ne t’ai jamais vu aussi… aussi...

Il cherchait ses mots, mais n’en trouvant pas de bon, il choisit plutôt un vague geste vers le garçon.

- Aussi toi, en fait. En revanche, je le répète, je suis très énervé, je ne sais pas encore quelle sera ta punition, mais crois-moi quand je te dis qu’il y en aura une. Maintenant, assieds-toi et raconte-moi tout.

Complètement incrédule, Auguste obéit et parla longtemps.

Quand Lison fut remise, elle revint chez son ami. Elle fut amusée de l’accueil aussi grandiloquent qu’examinateur du cerbère qu’elle avait évité pendant des mois. Contre toute attente, elle charma le vieil homme qui, bientôt, attendit autant son arrivée que son fils.

Elle poursuivit ses visites pendant des mois. Quelques rares fois, Auguste les persuadait, son père et elle, de sortir et ils se promenaient dans les rues, faisaient des tours en calèche. Il n'avait jamais été aussi heureux.

Et, enfin, le soir de ses dix-neuf ans, c'est le sourire aux lèvres qu’il s’endormit.

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