Semaine 1 - Mourir Viking

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Gudrun était une jeune femme d'à peine vingt ans. Suivant la tradition, elle avait repris le rôle de sa mère, tout juste décédée, en tant que première esclave de la maison du chef Lothar Jaan. Sa tâche principale était de veiller à ce que le feu ne s'éteigne jamais dans le foyer tout en le gardant à l’abri des mains aventureuses des enfants. La vie était paisible. Elle dormait au chaud, mangeait à sa faim, était presque l'égale des rejetons du chef. Tous la respectaient.

Lothar était malade. Un de ses poumons avait été perforé lors d'un combat et, s'il n'en était mystérieusement pas mort, l'infection se répandait. Eprouvant déjà des difficultés à respirer, ses mouvements s'étaient considérablement ralentis au fil du temps. La fin n'était plus loin.

Gudrun pénétra dans la maison, une jarre collée à la hanche. Elle atténuait comme elle pouvait le balancement de sa marche pour ne pas perdre l'eau contenue, ne voulant pas refaire le chemin jusqu'au puit. Elle posa l'objet à terre, près du foyer, et jeta ses tresses par-dessus ses épaules. Rang plus élevé, chevelure plus importante. Maintenant qu'elle n'était plus une simple esclave, elle devait se laisser pousser les cheveux, car c'était ainsi qu'on reconnaissait la place de chacun dans la hiérarchie du village, mais elle ne s'y était pas encore habituée.

L'esclave passa le dos de sa main sur son front. Il faisait chaud. Plus chaud que l'an passé. Elle retroussa ses manches et glissa des doigts dans l'eau. Les gouttes perlèrent sur son avant-bras. Elle frissonna avec délectation.

- Que fais-tu ?

Gudrun sursauta et se retourna, l'air fautif. Elle esquissa une révérence.

- J'ai apporté de l'eau, Lothar.

Le chef s'approcha. Il clopinait mais, même ainsi, sa présence était imposante et Gudrun recula. Il passa devant la jeune femme, plongea une louche dans la jarre et but à grandes lampées. Ses mouvements étaient un peu raides, tremblants et une partie de l'eau coula dans sa barbe. Gudrun déglutit en voyant ce liquide si précieux se perdre entre les brins de la forte toison mais elle ne répliqua pas, gardant le regard baissé.

- Je pense qu'il va en falloir plus.

Elle inclina encore un peu la tête.

- Bien.

Gudrun s’apprêtait à partir quand il leva la main.

- Quelqu'un d'autre s'en occupera, j'ai besoin de toi ici.

Il abattit un bras lourd comme une masse sur l'épaule de l'esclave. Elle réprima un frisson en sentant son haleine fétide et se retint de détourner la tête.

- Que voulez-vous de moi ?

Il recula en ouvrant les bras.

- Que tu restes ici comme un joli objet.

Il s'installa contre le mur avec moult grognements.

- J'ai envie de t'admirer.

Son regard avide parcourait son corps. Gudrun se fit violence pour ne pas croiser les bras. Elle savait son décolleté plus ouvert que d'habitude - mais il faisait si chaud. Comme des vautours, les yeux du chef roulaient sur chaque morceau de chair exposée.

- Père, j'ai besoin de ton avis à propos du nouveau champ.

Stirka venait d'entrer. Lothar sursauta mais resta installé contre son mur, pas plus embarrassé que s’il avait été surpris en train de manger. Le regard de son fils sautait de l'esclave au chef. Remarquant le fond de la jarre, il reprit :

- Grudrun, va chercher de l'eau, s'il te plait.

Il la lui tendit. Elle le remercia d'un coup d’œil et il hocha légèrement la tête. Elle s'enfuit, l'urne serrée contre elle.

Deux jours plus tard, Lothar Jaan mourait dans son sommeil. Quand son fils le découvrit, il resta silencieux un moment avant d'appeler Gudrun. Cette dernière fut horrifiée de voir son maître décédé, non pas par amour pour lui mais car elle savait ce qui l'attendait. Stirka, sans se retourner, sans croiser son regard, confirma ses pensées d'une voix insensible :

- Préviens les tisserandes que nous avons besoin de ses vêtements mortuaires. Puis, prépare-toi.

Pétrifiée, la jeune femme eut un temps de stupéfaction mais finit par obtempérer. Elle n'avait pas le choix. Dix jours plus tard, elle serait tuée pour accompagner son maître afin de le servir pour l'éternité.

Le soir même, le rituel commença. Elle passait de maison en maison, chaque fois plus abîmée par la relation suivante. Tous les hommes du village murmuraient à son oreille « Dis bien à ton maître que je fais ça par amour pour lui » à la fin de leur viol. De plus en plus marquée, physiquement et psychologiquement, Gudrun finit par devenir aussi docile qu'une simple poupée de chiffon. De toute manière, elle ne pouvait pas lutter. La tradition était bien plus importante. Elle se soumit ainsi, encore et encore. A l'aube du dixième jour, la jeune femme fut traînée à travers le village jusqu'à la place centrale. Là, les hommes de Lothar la rouèrent de coups. Impuissante, elle levait des bras frêles au-dessus de sa tête. Des pieds heurtaient ses côtes, des poings la faisaient rouler plus loin. Elle n’avait pas de répît.

Puis le calme soudainement s’imposa. Gudrun osa ouvrir un œil. Ils étaient tous là, rangés en cercle autour d'elle. Ils attendaient. Stirka s'avança. Il tendit une main vers l'esclave qu'elle prit avec reconnaissance. Peut-être était-ce enfin fini ? Elle l'espérait tant.

Le coup partit trop vite pour qu'elle le remarque. Elle chancela en arrière, le souffle coupé. Des mains agrippèrent son corps, le soulevant de terre. Gudrun fut emportée, cherchant toujours son air.

Elle fut jetée sans ménagement sur le lit du mort. La jeune femme se recroquevilla instinctivement mais les hommes saisirent ses chevilles et ses poignets. Ils y enroulèrent une corde rêche et l’attachèrent au montant du lit. Elle se sentait écartelée. Elle se sentait vulnérable. Elle l’était.

L’assemblée recula respectueusement pour laisser passer le chaman du village. Gudrun tremblait. Elle ne pouvait s’en empêcher, c’était plus fort qu’elle. Elle était terrifiée. Plusieurs fois, on lui avait fait le récit de ces funérailles glorieuses qu'aurait Lothar Jaan, elle avait toujours été impressionnée. Elle ne pensait pas que l’esclave serait elle.

Le vieux chaman prononçait des mots étranges d’une voix basse et grave, surnaturelle. Gudrun tira sur ses liens mais ses forces l’avaient abandonnée, épuisées par les viols successifs et le harcellement de plus tôt. Elle fixa, impuissante, le chaman repousser un pan de son lourd vêtement pour découvrir son poignard cérémonial. Ce bel objet que Gudrun avait admiré dans son enfance. Elle le craignait à présent.

La jeune femme gigota de plus belle quand la pointe effilée effleura sa poitrine nue. La lame était si aiguisée qu’elle laissa une fine coupure sans effort. Gudrun lâcha un glapissement de douleur. Le chaman se dressait au-dessus d’elle, un genou de chaque côté de ses hanches. Il leva haut le poignard. Il marmonnait toujours ses obscures formules. La peur brillait au fond des yeux de l’esclave.

Il abattit l’arme de toute ses forces.

Le hurlement de Gudrun retentit longtemps, ricochant contre les murs jusqu’au plus profond des crânes. Un silence révérencieux s’installa entre les hommes présents, entrecoupé seulement par les halètements du chaman. Ce dernier, courbé par dessus la jeune femme, les doigts convulsivement agrippées au manche du poignard, était essoufflé de l’effort. Il se releva, roulant les épaules en arrière pour les délier. Son cou craqua. Le vieil homme affermit sa prise sur l’arme et tira d’un coup vif. La lame quitta le corps de la sacrifiée avec un horrible bruit de succion qui les fit tous frissonner.

Le sang jaillit de la plaie. Le chaman y glissa deux doigts pour tracer les glyphes sacrés sur le front de Gudrun. Ses yeux étaient toujours ouverts, écarquillés d’effroi.

- Préparez-la. Le bûcher aura lieu au couchant.

Le vieillard quitta la maison. Les hommes le suivirent progressivement. Quelques femmes entrèrent pour laver l’esclave et la vêtir d’étoffes précieuses. Bientôt, il ne resta plus que Stirka et Firyel. Ils fixaient cette femme qu’ils avaient connu toute leur vie, cette femme qui avait été comme une soeur malgré leur différence de rang. Des larmes coulaient muettement sur les joues encore rebondies du second. Son frère serra son épaule.

- Elle vivra à jamais aux côtés de notre père, au Walhalla, s'il plaît aux dieux, rappela-t-il doucement.

Firyel hocha la tête muettement.

A la nuit tombée, le corps de Gudrun fut délicatement déposé à la proue du bateau. Illuminée par la lumière rosée, sa chevelure blonde semblait enflammée. En descendant du bâtiment, Stirka laissa courir sa main sur le linceul soyeux qui enveloppait son père au centre.

Le bateau fut mis à l’eau. Quand il fut certain qu’il ne menacerait pas les habitations, les hommes tirèrent leurs arcs. Stirka lâcha la corde le premier. Le projectile enflammé s’enfonça dans le bois tendre. Bientôt hérissé d’une cinquantaine de flèches, le navire flambait devant le couchant, parant l’océan de lueurs enchanteresses.

Firyel faisait de son mieux pour garder une figure digne mais il ne s’était pas attendu à ce que ce soit si dur. A son côté, son frère se dressait fièrement. Main sur le pommeau de son épée, regard légèrement flou sur le bateau en flamme. L’adolescent songea qu’il avait bien l’étoffe d’un chef. Ses yeux se tournèrent vers le lointain. Son père partait en fumée. Il espérait de tout coeur que son âme parviendrait au Walhalla.

Stirka Jaan leva son arc en hurlant le cri de guerre du village. Rapidement, tous le reprirent, s’égosillant dans la nuit, armes tendues en direction du plafond étoilé. Le chef promena son regard sur son peuple. La fierté se mêla au chagrin autour de son coeur.

Sa voix monta plus encore vers le ciel.

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