Chapitre VII :

8 minutes de lecture

 Le duc de Saintigny suivait d’un pas mal assuré le garde. Son cœur battait à tout rompre dans les longs couloirs sombres du château. Ses pas foulaient les tapis rouges sans même les voir. Il devait être diplomate envers ses invités, mais comment l’être face à des gens à qui on allait retirer la mère ? Il se souvenait encore parfaitement de la douleur ressentie lorsque la sienne avait quitté ce monde. Ses lèvres pâles entrouvertes, qui se confondaient presque avec les draps, sa voix si apaisante qui était saccadée, tout comme son souffle qui n’avait pas tardé à disparaître, tout comme elle… Angélique : ce prénom lui allait à ravir, douce, et belle : blonde comme les blés, et son sourire… Il se souvenait aussi de la forte poigne que son père avait exercé sur son épaule, lui intimant de ne pas pleurer. Après tout, il était un homme, il devait laisser les émotions aux femmes.

 Il frappa contre la porte, ses phalanges cognant contre la dureté du bois. Puis il entra, le visage toujours rivé sur ses bottes en cuirs noires. A peine entrée, il referma derrière lui, essayant de calmer son cœur agité. Il ne devait pas décevoir la reine, mais il regrettait à présent de s’être porté volontaire. Le marquis de Casterac aurait été bien meilleur que lui dans ce rôle. Il possédait une aisance à l’oral, un charisme qui irradiait de tout son être. Le Duc d’Albellon aurait également assuré bien plus que lui, lui qui avait été conseillé du roi Awil de son vivant, il aurait su quoi dire et surtout quand se taire. Son expérience lui avait apporté une assurance sans faille, que lui ne possédait pas.

 A peine fut il entré qu’un jeune homme se rua vers lui. Sa précipitation était palpable : il avait repoussé avec force, la chaise de bois sur lequel il s’était assis, et en deux pas, il était devant le duc. Il le dépassait d’une tête et son regard noisette toisa sans l’once d’une gêne celui qui lui était supérieur par le rang.

 Derrière eux, une jeune fille pressait dans sa main le tissu froissé de sa jupe. Ses cheveux d’un châtain tirant parfois vers le roux étaient tressés, revenant sur son épaule couverte par un châle qui s’accordait avec le gris de sa robe. Son regard noisette ne cessait d’aller et venir entre son frère et le nouvel arrivant. Elle aurait aimé supplier son frère de ne rien faire, de s’éloigner de cet homme qui par sa tenue inspirait richesse et puissance, mais évoquer la tension à haute voix ne serait-ce par avouer qu’elle existe et par conséquent la rendre réelle ?

 Le Duc de Saintigny n’était pas à l’aise, criblé par les yeux du jeune homme. Il ne savait comment réagir… Il pensa au marquis, comment ce dernier se serait-il comporté ? Aurait-il dégainé sa dague qu’il cachait la ceinture de son bas ? Sûrement, où alors, il aurait attaqué par les mots, mais le duc de Saintigny n’était fan d’aucune solution et il se rappelait parfaitement des dires de la reine : ils devaient être traités tel des invités et jamais, des invités ne devaient être attaqués.

— Je me présente, je suis le duc de Saintigny, Inoé de Saintigny.

 Par respect, il baissa légèrement la tête, mais le jeune homme était si près qu’il manqua de l’effleurer.

— Qu’avez-vous fait à notre mère ?

 Il n’y avait rien d’amicale dans la voix du garçon et Inoé déglutit, reculant comme pour encaisser le coup. Il cligna des paupières à deux reprises comme pour trouver ses mots, mais il fut déconcentrer par la jeune fille qui s’avança pressement. Il fut surpris, car il ne l’avait pas remarqué. Trop préoccupé par ce qu’il allait pouvoir dire, il n’avait pas pensé à balayer du regard la pièce où elle s’était dissimulée à son regard. Il s’inclina à nouveau tandis qu’elle saisit brutalement le bras de son frère qui se vit obligé de reculer.

— Clara, mon duc. Je me nomme Clara Saugre et voici mon frère, Hippolyte.

 Elle ponctua sa présentation d’une révérence avant t’intimer d’un regard son frère de faire la même chose. Il l’affronta un instant avant d’obtempérer. Une fois fait, elle reporta son regard vers le duc.

— Ce que voulait dire mon frère, c’est que nous sommes terriblement inquiets pour notre mère : Eulalie Saugre. Des soldats de la reine l’ont arrêtée et d’autres sont venus à notre rencontre. Je ne sais pas ce qui nous est reproché, mais cela doit être un horrible malentendu, mon duc.

— Avez-vous été bien traités par les gardes ?

 Une moue agacée se dessina sur le visage de la jeune Saugre, mais très vite, elle reprit possession de ses humeurs et sourit à son interlocuteur. Hippolyte fut néanmoins plus rapide à répondre :

— Pourquoi nous auraient-ils maltraités, mon duc, nous sommes, jusqu’à preuve du contraire, innocents.

 Le duc tiqua face à tant d’ironie, tandis que le visage de Clara blêmit. Elle se rapprocha de son frère et se saisit de son bras pour la deuxième fois, qu’elle pressa fort entre ses ongles. Il devait se taire, leurs vies étaient en jeu, tout comme celle de leur mère.

— Ils ont, en effet, été tout à fait cordiaux.

— Bien, la reine a été formelle, vous êtes nos invités.

 Clara sourit et s’inclina devant le Duc.

— Sa Majesté est trop bonne.

 Un silence s’installa dans la pièce. Il n’avait rien de naturel puisqu’il était très pesant. Le Duc ne savait que dire. Il tira nerveusement sur ses manches, alors que son regard agité parcourait en tous sens la pièce qu’il connaissait déjà. Un jeu de carte retint son attention et il le désigna d’un mouvement de tête aux enfants Saugre.

— Je décline votre invitation, monsieur le Duc.

 L’ironie était si palpable que le cœur de Clara loupa un battement, tandis que son visage pâle si fit plus blanc encore. Elle ignora royalement son frère qu’elle bouscula pour rejoindre le duc. Un sourire enjôleur aux lèvres, elle s'assit à la petite table, mélangeant les cartes colorées entre ses doigts fins.

— Sachez, monsieur le Duc, qu’il vaut mieux que mon frère décline l’invitation. C’est un mauvais joueur hors pair.

 Hyppolite leva les yeux au ciel, arpentant la pièce de ses bottes tachées par la course qui l’avait mené jusqu’ici. Il était effrayé : sa mère était prisonnière entre ces murs et peu importante l’injustice qui la retenait contre son gré, il ne pouvait rien faire, c’était la reine qui la détenait. Il avait pensé faire un scandale, mais il devait veiller sur Clara, bien que les rôles semblaient, ici, s’inverser. Elle avait toujours été plus douée que lui pour contrôler ses émotions, mais la voir sourire à cet idiot le rendait fou. Elle voulait prendre la situation en main, soit, jouez avec ce grand homme, qu’elle le fasse, mais qu’elle arrête de rire bêtement en enroulant ses boucles ambrées entre ses doigts.

— Et j’ai gagné, s’écria Clara.

— Il est vrai, vous êtes douée, miss Saugre.

— Puis-je vous poser une question, monsieur ?

 Ses pommettes prirent une légère teinte rose, tandis qu’il acquiesça, en attrapant les cartes qui jonchaient sur la table.

— Est-ce de la galanterie ?

 Son interlocuteur cessa tout mouvement et releva les yeux pour la regarder, interrogatif.

— Comment ? Je ne suis pas sûre de vous comprendre ?

— Je ne suis pas idiote, vous m’avez laissé gagner à ce jeu. J’aimerais savoir pourquoi ?

 Le ton de la jeune fille n’avait pas perdu de sa jovialité, mais le teint du duc avait blêmit. Il bafouilla à en faire tomber quelques cartes.

— Je… Je… Veuillez m’excuser, miss Saugre. Je ne voulais en aucun vous manquer de respect. Et sachez, que,… je ne … Je n’ai jamais pensé que vous étiez une idiote.

 Le rire de la jeune fille s’éleva dans la petite pièce fermée. Hyppolite poussa un soupir d’énervement, mais se tut, marchant toujours en long et large.

— C’était donc par galanterie ?

 Il acquiesça, aussi rouge que les armoiries de son royaume.

— Je ne suis pas vexée, rassurez-vous, mais par pitié, tentez de me battre. J’ai vu votre manière de regarder les cartes, je suis sûre que vous êtes doués. Un adversaire de taille me ravira tout autant qu’une victoire, surtout si cette dernière n’est pas méritée.

 D’un hochement de tête timide, il lui fit signe qu’il acceptait et la deuxième partie fut bien plus amusante pour les deux protagonistes. Clara y trouva même un certain plaisir, il y avait de ça des années qu’elle n’avait pas joué : son frère n’aimait pas perdre et sa mère raffolait peu des jeux de ce genre. C’était son défunt père qui lui avait appris les règles, puis les moyens de gagner. Elle ne remporta pas cette deuxième manche, mais c’est avec un immense sourire qu’elle accepta sa défaite.

— Pouvez-vous rejouer, monsieur le Duc ?

— Si vous le voulez, miss Saugre.

— Bien sûr, que je le veux. Mais ne souhaitez-vous pas rendre le jeu plus intéressant ?

 Hyppolite cessa de faire les cent pas et regarda amusé sa sœur. A quoi jouait-elle ? Il observa le duc qui avait subitement repris des couleurs, tirant sur ses manches élargies.

— Inté… Intéressant ? Que sous-entendez-vous ?

— Si vous gagnez, je répondrais à vos questions, et ce, en toute honnêteté. La reine n’a pas arrêté ma mère sans raison. Si nous sommes ici, c’est qu’elle a des questions à nous poser. Mais si je gagne, je vous implore de me laisser voir ma mère, rien que cinq minutes, juste assez pour m’assurer qu’elle va bien.

 Voilà où elle voulait en venir, songea Hyppolite un sourire aux lèvres. Son jeu était bon, bien plus que celui du duc, mais elle l’avait très mal joué. Il n’avait pas compris pourquoi dans un premier temps. Le chat se retrouvait dominé par la souris. Inoé de Saintigny se releva en secouant énergiquement la tête.

— Je ne peux accepter, miss Saugre. Je… Vous m’en voyez navré, mais… La reine… C’est à elle de prendre ce genre de décision.

 La mâchoire de la jeune fille se contracta et tout éclat disparu de son visage. Le duc recula d’un pas et se passa une main sur le visage, cherchant à tout prix à calmer son cœur bien trop agité. Il devait réfléchir, trouver un moyen de concilier les intérêts de la reine et ceux de la famille Saugre.

— Ecrivez-lui une lettre, et je verrais pour la lui transmettre.

— Bien.

 Le ton tranchant de Clara mit le duc mal à l’aise. Il désigna d’un geste de main tremblant un petit bureau où encre et lettre vierge y étaient rangés.

— Je vous laisse l’écrire en toute intimidée, vous n’aurez qu’à toquer à la porte quand vous aurez fini.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Inconnue ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0