Chapitre V :

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 L’épais rideau rouge s’ouvrit avec une lenteur languissante. La salle semblait retenir son souffle, attendant avec hâte l’arrivée des acteurs. Néanmoins, dans les coulisses, cet empressement était plus mesuré. L’angoisse, elle, prenait place dans le cœur des artistes.

 Dans un silence chargé d’émotions, une femme prit lentement place sur scène. Son pas dansant était parfaitement maîtrisé et elle irradiait dans son costume doré. Ses longs cheveux noirs tressés encadraient son visage au teint mat, mis en valeur par un maquillage travaillé. Ses yeux presque noirs étaient soulignés par un épais trait de Kohl, agrémenté de paillettes de la même couleur. Ses lèvres pulpeuses étaient colorées du même ton, tout comme sa tenue. Une longue jupe fendue dévoilait des jambes bronzées mises en valeur par de fines, mais hautes chaussures. Son ventre nu avait été décoré d’une multitude de soleils, toujours fait de la même couleur. Et derrière elle, des tiges dorées semblaient émergées de son costume, comme irradiant de son être. Elle était le Soleil, la foule silencieuse n’avait pas attendu le narrateur pour le comprendre.

 Cet astre solaire parcourait la scène, le visage triste, le regard fuyant. Soudainement, une forte voix s’éleva des coulisses pour expliquer qu’elle parcourait la même route depuis des milliers d’années et que l’immense galaxie, dans lequel elle se promenait, n’avait plus rien d’intéressant à ses yeux. Au début, elle avait aimé voir les tournesols s’ouvrir à sa vue, mais aujourd’hui, ce spectacle l’ennuyait. Elle marcha encore quelques temps sur la scène, ses chaussures claquant le sol de bois, avant de se glisser dans les coulisses.

 Les musiciens, postés au fond de la scène, jouèrent un peu plus fort alors que le décor changeait devant les spectateurs, devenant plus sombre. Les couleurs disparaissaient pour ne laisser que du bleu, du noir… La musique se fit plus lente et plus basse tandis qu’un homme entra à son tour d’un pas lent sur scène. Ses pieds nus ne faisaient aucun bruit sur le sol, même lorsqu’il tourbillonna sur lui-même, mettant en valeur son costume blanc et argenté. Il portait en effet un long bas de toile gris, agrémenté de paillettes scintillantes, tout comme sa chemise blanche qui, légèrement entrouverte, laissait voir sur son torse les différentes phases de la lune. Partout où ses pas allaient, une trainée de paillettes semblaient s’échapper de lui. Tout comme le soleil, il semblait vagabonder sans but, le regard bleu agar. Tout en marchant, il hurla. Un cri silencieux, illustré par la musique qui se fit plus vibrante que jamais, traversant la foule d’un frisson. Il hurlait son mal-être, sa tristesse, sa peine, sa solitude, tout en avançant. Un pas, puis l’autre, les yeux perdus au loin, dans ce sombre décor.

 Puis, la Lune s’effaça dans les coulisses, pour laisser place à nouveau au Soleil. Néanmoins, son chemin fut court. Très vite, les tambours interrompirent sa course et, effarée, elle tourna sur elle-même, répandant une trainée de paillettes dorées. L’homme revint sur scène. Son regard ne cessait de dévisager les couleurs du jour représentées partout. Il ne tarda pas à imiter la femme pour effectuer des rotations sur lui-même, mais jamais leur regard ne se croisa. Le Soleil comprenait que quelque chose n’allait pas et la Lune savait qu’elle n’avait rien à faire là mais personne ne semblait répondre à leurs questions muettes. Ils finirent, néanmoins, par se croiser et dès lors que ce fut fait, leurs regards s’ancrèrent l’un dans l’autre pour ne plus se quitter. Les torches encadrant la scène pour l’éclairer s’éteignirent alors que les violonistes entamaient un solo et une seule et unique lumière persista, éclairant les deux acteurs présents sur scène.

 A nouveau, il n’eut pas besoin d’explication. Tout un chacun avait compris. Ils connaissaient tous cette Histoire, celle de leur origine. La grandiose histoire d’amour, débutée lors d’une Eclipse. Le Soleil et la Lune, réunis pour la première fois.

— Qui es-tu, murmura le Soleil.

 Elle fut surprise par le propre son de sa voix. Il y avait de cela des années qu’elle n’avait pas parlé, lasse de chanter pour elle-seule. Il sourit sans la quitter des yeux, murmurant à l’intention du public :

— Est-ce possible d’aimer une voix ? D’idolâtrer un corps ? De tomber amoureux d’une parfaite inconnue ? Car je l’aime, elle et sa lumière !

 Il se retourna pour admirer celle qu’il clamait aimer, de profil aux spectateurs, il s’écria :

— Un nombre indéfini de noms me sont donnés, je suis celui qui éclaire la nuit, la lumière de l’obscurité. En un mot, je suis la Lune.

— Puis-je lui faire part de mon émoi face à son être ? Questionna-t-elle le public avant de se tourner vers son interlocuteur, admirant à nouveau ses cheveux d’un blond pâle, presque aussi blanc que sa peau maquillée. Je suis le Soleil. Je suis née pour réchauffer l’Univers et depuis je le parcours, seule, dès que la lumière colore le ciel.

 La Lune ouvrit la bouche, prêt à la bombarder de question, mais ils furent arrachés l’un à l’autre et la Lune disparut dans les coulisses.

— Ai-je rêvé ?

 Cette question n’eut évidement aucune réponse et des jours durant, le Soleil s’interrogea quand soudain quelque chose sembla bouger sur le monde.

— Mais que vois-je ? S’écria-t-elle. Que se passe-t-il donc ? La mer, si douce, si calme quand le vent ne souffle pas, que cherche-t-elle à faire ?

 La musique se fit plus rapide, créant un sentiment de pesanteur dans la salle, tandis qu’au fond de la scène, le décor disparut. Un autre se matérialisa un peu plus loin, révélant une mer dessinée avec précision. Le reflet des vagues donnait une dimension réelle à la peinture, tout comme le sable posé au pied de cette dernière.

— J’ai toujours rêvé de voir la mer, murmura Mathilde à sa sœur.

 Lauranne se pencha vers cette dernière pour lui répondre mais l’eau sembla prendre réellement vie puisqu’elle glissa sur le sol, jusqu’au pied de l’actrice.

— Les vagues, si puissantes, semblent aujourd’hui bien peu maîtresses. Tout ceci n’a rien à voir avec elle. Serait-ce… ? Et si … ? La Lune, souffla le Soleil. Peut-être que mes espoirs sont ridicules mais si tel est vraiment de son fait, je me dois de lui rendre la pareille.

 Le Soleil tourna sur elle-même, faisant voleter son costume doré quand soudain une idée lui vint. Elle attrapa le voile qui recouvrait son haut et le lança, répandant une traînée de paillette d’or.

— Désormais, il ne sera plus seul à briller la nuit. Des étoiles lui tiendront compagnie.

 Quelle fut la surprise de la Lune quand elle débuta sa course. Les ténèbres n’étaient plus puisque brillaient une multitude de points aussi blancs que lui. Les cadeaux furent nombreux entre les deux astres, tout comme leurs peines. Ses petits gestes les comblaient de joie tout en leur rappelant qu’ils avaient beau s’aimer, cet amour était vain puisqu’impossible. Il ne naissait que lorsqu’elle disparaissait et inversement.



 Le marquis de Casterac se redressa dans sa chaise de pin et d’un coup d’œil discret, observa l’émissaire d’Aestradell. Celui-ci semblait captivé par le spectacle et il en fut soulagé. Son regard noisette dériva sur sa Majesté. Il sourit. Le dos droit, le menton haut, elle avait l’allure parfaite d’une reine. Tout respirait en elle la grandeur, mais il suffisait de la connaître assez bien pour déceler que tout cela n’était qu’une façade. Ses cheveux bruns avaient été ondulés en de soyeuses boucles brunes mais quelques-unes semblaient froissées. Henri l’imaginait très bien se passer une main dedans. Il l’avait vue faire un million de fois lorsqu’elle était fatiguée ou peu à l’aise. Son regard comme son buste était dirigés vers la scène, indiquant une concentration mais ses doigts pianotant sur l’accoudoir entraient en contradiction. Elle n’avait jamais apprécié restée assise sans rien faire. Petite, il avait été difficile de lui faire apprendre la géographie, ou encore l’Histoire, elle aimait bien trop bouger. Tout le contraire de la princesse Mathilde qui captivée, ne quittait pas les acteurs des yeux, la bouche légèrement entrouverte, comme pour trahir son éblouissement.

 Lorsque Henri, marquis de Casterac se reconcentra sur le spectacle. L’histoire d’amour entre la Lune et le Soleil avait déjà bien avancé. Une autre éclipse avait eu lieu et de cette deuxième rencontre, le Créateur était né. Il avait la faculté de vivre jour comme nuit et son pouvoir était bien plus puissant que celui de ses parents réunis, mais très vite, l’idée de jouer les messagers de ses parents l’ennuya. Il voulait plus. La Lune, tout comme le Soleil, ne connaissaient que trop bien cette solitude alors, comment de nombreux parents ne souhaitant qu’une chose : le bonheur de leur enfant, ils l’aidèrent dans sa quête.

 Peter n’avait pas rejoint les cuisines. Il s’était, dans un premier temps, promis de ne rester que pour voir le début, mais l’histoire tant connue l’avait à nouveau subjugué et il était avide de l’entendre racontée une nouvelle fois. Après tout, en tant que croyant, ne devait-il pas tout savoir sur la création de l’Homme ? C’est ce qu’il s’amusait à penser en observant l’acteur incarnant le Créateur. Ce dernier était très grand et musclé. Sa peau semblait brillée sous les lumières, contrastant avec sa tenue noire, ornée de diamant d’argent et d’or, représentant la Lune et le Soleil. Le Créateur était un homme pur, parfait en tout point et tout un chacun devait lui ressembler pour mieux l’honorer, se rappela-t-il sans le quitter des yeux.

 En coulisse, Mathissimo semblait enrager. Son visage était rougi par la colère et il faisait les cent pas, le poing serré. Ses ongles, pourtant courts, griffant la paume de sa main ridée. Ronald lui jetait des coups d’œil inquiets, tout en surveillant la scène où le Créateur, de son vrai nom : Eugène Marsan, faisait des siennes. Modifiant actes et paroles dans l’espoir de briller plus encore. L’acteur avait toujours été conciliant, écoutant avec attention le maître des troupes, mais cela semblait avoir été un rôle car depuis le matin, il avait été tout autre. Capricieux, égocentrique et mauvais, il était arrivé quelques minutes avant la cérémonie, en compagnie de la violoniste Amélia. Il avait tempêté que personne ne s’occupait de lui, et que son rôle ne mettait pas en valeur toutes ses qualités. Mathissimo avait vu rouge, mais le bras droit de ce dernier avait tempéré les choses. C’était sans doute le stress, avait-il suggéré. Il souhaitait éviter un scandale précédant le spectacle, que la reine n’aurait probablement pas pardonné. Malgré toute sa bonne volonté, il ne pouvait plus chercher d’excuses au jeune homme, et il en venait même à ne pas se trouver en désaccord avec les insultes et menaces murmurés par Mathissimo. Pour Ronald, c’était une insulte. Eugène manquait de respect à l’émissaire, mais encore plus à sa reine et à son Dieu. C’était un honneur d’incarner le Créateur et ses caprices étaient une offense à la religion toute entière !

 Eugène Marsan était néanmoins doué et toute cette liberté qu’il s’accordait n’était en rien visible aux yeux des spectateurs. Il parlait fort, d’une voix enivrante et chaleureuse et son charisme en séduisit plus d’un et lorsque sur scène, il créa l’Homme et que de nouveaux acteurs apparurent, il resta celui que l’on voyait le plus.

Bonjour à tous ! Dans un premier temps, je tenais à m'excuser pour le temps qu'à pris ce chapitre à sortir. J'ai eu pas mal de choses prévues et surtout j'ai eu beaucoup de mal à écrire ce chapitre. Décrire une pièce de théâtre a vraiment été compliqué et j'espère que ça vous plaira quand même, normalment le chapitre 6 devrait mettre moins de temps, du moins, je l'espère.

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