Chapitre III:

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 Le regard noisette de Mathissimo suivit Lauranne, jusqu’à ce que sa robe, d’un rouge éclatant, s’efface de son champ de vision, disparaissant derrière le battant, séparant les coulisses de la grande salle. Aussitôt son visage se fit bien plus sérieux et il frappa avec vigueur dans ses mains.

- Le spectacle aura lieu ce soir !

 Lauranne avait vu juste. L’accent de l’homme semblait s’être atténué et sa voix si chantante était désormais dure et autoritaire. Un murmure parcourut la foule d’acteurs, et très vite, le reste de la troupe prit part aux chuchotements. Peur, surprise, colère, excitation… Toutes ces émotions se mélangeaient, se peignant à la perfection sur le visage de ces hommes et femmes.

- Nous ne se serons jamais prêts, s’exclama une femme au teint basané.

- Ce que la reine veut, la reine l’aura !

 Le ton de Mathissimo était sans appel. Sa décision était prise, et il avait donné sa parole. Il en dépendait à présent de son honneur de la respecter. Le chef de troupe passa une main sur son épaisse moustache brune, réfléchissant à ce qu’il était impératif de faire. Il lui restait désormais sept heures pour effectuer quatre jours de travail. Bien que l’enjeu fût de taille, il s’évertua à rendre cela possible. Il le devait !

- Les acteurs, je vous accorde une pause de cinq minutes.

 À nouveau, des cris de protestations parcoururent l’assistance, mais d’un geste de main, il les fit taire.

- Elles ont déjà commencées.

 Son regard se tourna vers ceux qui restaient, tandis que les comédiens se dissipèrent, maugréant à voix basse.

- La musique, je veux que vous répétiez une dernière fois. En dehors de ça, le dernier morceau. Néanmoins, il me semble, que dans l’ensemble, vous êtes prêts. Une fois cela fait, je vous accorde une heure, puis vous viendrez aider pour les décors.

 Amélia haussa son sourcil aussi blond que sa chevelure.

- Les décors ? …

 Mathissimo la fusilla du regard. Il n’avait pas le temps pour ses caprices.

- Cela pose-t-il un problème ?

- Je joue du violon, et cela s’arrête là.

 Il s’avança vers elle, le regard menaçant. Malgré cela, la musicienne ne baissa pas les yeux.

- Sais-tu combien de violonistes jouent dans ce spectacle ? Je peux me passer de toi sans que cela ne se ressente. Alors, rends-toi utile.

 Amélia resta silencieuse, mais ses lèvres rosées se mirent à trembler sous la colère. Elle pressa vivement son violon contre sa robe aux couleurs violines.

- Pour ce qui est des costumes, Sa Majesté va nous faire parvenir ses couturières personnelles. Quelques gardes et servants nous rejoindront également pour les finitions des décors. Tâchez de vous passer de mon aide, je dois m’occuper de la pièce, mais au moindre réel souci, je veux être prévenu !

 Son visage s’illumina d’un sourire et sa voix se fit plus douce.

- N’oubliez pas que nous devons éblouir Aestradell !


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 Alors que Lauranne se dirigeait d’un pas contenu vers les cuisines, elle croisa, au détour d’un couloir de marbre, le duc d’Albellon. Ce dernier la salua poliment.

- Le marquis de Casterac est venu me prévenir pour ce soir.

 Le léger sourire crispé de la monarque fit comprendre au duc, l’inquiétude de cette dernière. Son visage impassible ne le trompait pas. Il n’était pas un quelconque sujet et il le savait. Grand ami du roi Awil, il avait vu grandir la princesse. À la mort de son roi et ami, il l’avait aidé à s’asseoir sur le trône qui lui revenait et à revêtir la couronne qui lui seyait.

- N’ayez aucune crainte ma reine, tout se passera à merveille.

- Merci Méliore. Je me rendais en cuisine, voulez-vous m’y accompagner ? Votre aide me sera sans doute précieuse.

- Il est vrai que je m’y connais en organisation de banquet.

 Reconnaissante, elle lui sourit tandis que d’un geste de main, il l’invita à poursuivre sa route, en direction de l’escalier de pierre qui menait aux sous-sols. Le couloir se fit ensuite plus sombre et étroit, éclairé par la lueur des torches dont les flammes dansaient sur les murs.

 Lauranne sourit, lorsque son regard croisa une vieille tapisserie ternie par le temps. Elle représentait un de ses illustres ancêtres : le roi Calvin. Ce dernier avait vécu, il y avait de ça, deux cents ans. Derrière cette dernière, se dissimulait un renfoncement où de nombreuses fois, elle s’était cachée. Ses jeux, avec Mathilde et Henri, lui paraissaient désormais appartenir à une autre vie, une vie si lointaine.

 Au bout de cet interminable couloir se situait les cuisines, une grande pièce circulaire où il ne faisait jamais froid. Le brouhaha qui y régnait cessa aussitôt lorsque la souveraine fit son entrée. Galvin fit un pas vers Sa Majesté. Il tira nerveusement sur son vêtement de lin et demanda d’une voix aigüe :

- Que nous vaut cet honneur ma reine ?

- L’émissaire Aestradell nous est arrivé en avance, peut-être en avez-vous eu vent ?

 Il acquiesça vivement, faisant rebondir le peu de cheveux qui lui restaient. Les nouvelles circulaient rapidement au sein du château.

- Oui ma reine, je l’ai entendu. Souhaitez-vous que j’organise un festin pour ce soir ?

- En effet, je souhaiterais que le banquet soit avancé à ce soir, plutôt que samedi. Pensez-vous que cela soit possible ?

 Galvin ne s'accorda qu'un court instant de réflexion avant de donner sa réponse.

- Nous nous y attellerons ma reine.

- Bien, déclara cette dernière en faisant demi-tour.

- Avez-vous des exigences pour le menu ?

- Vous avez toute ma confiance, Galvin.

 Ce dernier loin d’être ravi, afficha un air paniqué dès que la reine eut quitté la pièce. Son teint blafard s’accordait à la perfection avec son habit de lin et il resta un moment immobile. Autour de lui, tous s’étaient tus, attendant les ordres qui vinrent rapidement.

- Vous avez entendu notre reine ? Peter, file me chercher ceux qui sont de repos.

 Le dénommé Peter était un jeune garçon dont le visage rond semblait aussi pâle que la lune. Après un dernier sourire qui dévoila une dentition irrégulière, il s’éclipsa, empruntant le chemin que sa souveraine avait pris quelques minutes avant lui.


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 Toujours en compagnie du duc d’Albellon, la reine était revenue dans ses appartements où le marquis semblait l’attendre. Tous trois discutèrent de ce qui avait été fait et de ce qu’il restait à faire pour le soir-même.


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 L’émissaire se promenait dans les jardins du château, un sourire fier, presque arrogant, sur le visage. Il avait remarqué l’effervescence qui régnait dans le palais. Tous paraissaient occupés à quelque chose, et il se doutait qu’il était la cause d’une telle précipitation. Mais cela lui plaisait.

 Il contourna un rosier et caressa délicatement l’une de ses fleurs, aussi rouge que le sang. Deux de ses hommes le suivait en silence. Il continua, ses pas martelant le sable fin qui ornait les allées, tandis qu’il se dirigeait vers une fontaine. Cette dernière, toute de marbre, éblouissait par sa couleur d’un blanc pur. Le temps ne semblait avoir aucun impact sur son éclat. L’eau jaillissait haut dans le ciel, sans pour autant cacher les gravures qui l’incrustaient. Certains des hommes et femmes représentés lui étaient familiers. Sans doute avaient-ils appris leur histoire dans un de ses livres sur le royaume de Kineallen, dont la jeune Lauranne était désormais reine. Il fit un pas vers la fontaine et son bas de soi bleu toucha la pierre blanche. Il caressa du bout de doigt le monument avant de plonger sa main lourde de bagues dans l’eau claire. Il grimaça sous sa fraîcheur et la ressortit rapidement, mais ses yeux, aussi foncés que la nuit, avaient repéré une multitude de pièces d’or dans le fond du bassin. Ne croyant pas à la chance du destin, il retourna dans ses appartements, bien déçu de devoir monter trois étages pour les atteindre. Néanmoins, il appréciait les couleurs bleus qui décoraient ces pièces, contrastant parfaitement avec les tableaux qui recouvraient les murs. Il ne prit néanmoins pas le temps de les observer et s’attela à la grande table de chêne qui occupait le cabinet pour écrire à son roi, le monarque d’Aestradell :


Mon cher souverain,

L’air est plutôt doux à Kineallen et la reine est aussi jolie que les rumeurs l’affirment, mais son jeune âge et son sexe étonnent fermement quant à son pouvoir. Il n’empêche qu’elle semble respectée et appréciée, tous sont à ses ordres. Tout comme vous, elle semble encline à instaurer la paix avec notre cher royaume. Je ne suis arrivé que depuis peu, je n’aie pas eu le temps de lui faire part de vos vœux. Il me semble que ce soir, un banquet est organisé en notre faveur. Peut-être y trouverais-je l’occasion de remédier à cela ? Quoiqu’il en soit, n’ayez crainte, je ne faillirai pas à ma tâche. Je vous le jure sur ma vie et mon honneur.

Votre dévoué serviteur,

L’émissaire Emilio, du royaume d’Aestradell.


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 Un temps, Lauranne fut rassurée. Tout serait fin prêt pour vingt heures, mais le moment fatidique se rapprochait à grand pas et elle devait encore songer à elle-même. Le duc d’Albellon était parti s’occuper des derniers détails, quant aux deux autres conseillers, ils se préparaient désormais dans leurs appartements. Lorsqu’elle pénétra dans le sien, son visage ovale fut illuminé d’un sourire. Mathilde l’y attendait, avec en main, une robe aussi verte que la pierre de la parure offerte plus tôt.

- Que ferais-je sans vous, ma chère Mathilde ?

 Cette dernière sourit, les yeux bleus pétillants de joie.

- Il vous faut désormais l’essayer, ma sœur. La plupart de vos couturières sont occupées avec les costumes du spectacle, mais Marguerite s’est proposée de vous la reprendre, si quelque chose n’allait pas.

- Parfait, s’exclama la reine en se saisissant de la tenue.

 Lauranne quitta la pièce pour sa chambre, où le rouge et or dominaient. Les tapisseries, le mobilier… Tous avaient été choisis dans les tons. Ce n’était pourtant pas la couleur favorite de la reine, mais elle ne pouvait se dérober à la tradition familiale, qui lui imposait le rouge. Elle se débarrassa de sa robe, la faisant tomber le long de son corps pour finir sur le parquet verni. Elle se saisit ensuite de la nouvelle, admirant les détails ornés de fils dorés, rappelant à nouveau le bijou offert.

 Mathilde, anxieuse, faisait les cent pas à côté, espérant de tout cœur, que la tenue serait parfaite pour son aîné. Elle aussi avait conscience de l’importance de la soirée. Les rancœurs étaient nombreuses entre les deux royaumes et voir une femme monter sur le trône n’avait rien arrangé. Il fallait que cela cesse.

 Lauranne en ressortit hésitante, elle tourna sur elle-même tandis que la princesse approuvait par un sourire radieux.

- Elle est parfaite, peut-être faudrait-il faire un point ici, afin qu’elle vous serre un peu plus à la taille. Retirez-là, je m’en vais de ce pas la porter à Marguerite. Prenez un bain, je vais chercher vos dames pour qu’elle vous coiffe.

 Le marquis de Casterac fut invité à attendre la reine dans la première pièce de ses appartements où les couleurs étaient bien plus neutres. Les murs blancs étaient néanmoins cachés par d’imposants tableaux où d’illustres membres de la famille royale étaient représentés.

 Mathilde fut la première à sortir de la chambre. Sa toilette était désormais aux couleurs de sa famille. Néanmoins, les codes ne voulant pas qu’elle puisse attirer tous les regards, le rouge était bien plus sombre et sa coiffure plus stricte. En effet, ses tresses avaient été remplacées par un sobre chignon où aucune mèche châtain ne s’échappait.

- Vous êtes ravissante princesse, la complimenta Henri.

 Puis ce fut au tour de Lauranne de faire son entrée, suivie de ses dames de compagnie. Cette nouvelle parure lui plaisait. Les manches vertes n’effleuraient que ses poignets sans caresser sa peau. La jupe émeraude rendait sa silhouette seulement imaginable tandis que le corset aux couleurs sapins, moulait son corps. Du bout des doigts, elle caressa le bijou d’or, orné de trois pierres, et dont le doré ne cessait d’être rappelé sa tenue.

 Lorsqu’il aperçut la reine, Henri se redressa. Et, pendant un court instant, il s’autorisa à la contempler. Ses lèvres avaient été maquillées, les rendant plus attrayantes encore. Ses yeux verts avaient été également mis en valeur par un léger trait noir. Il fut à court de mot, et préféra, alors, ne rien dire.

 Sans plus de cérémonie, ils sortirent. Vingt heures allait sonner, le spectacle devait débuter, mais un garde les cherchait au détour d’un couloir.

- Ma reine, les enfants Saugre sont arrivés…

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