Chapitre II :

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 La matinée s’acheva enfin et la reine put quitter la salle du trône. Ses trois conseillers, ainsi qu’un petit groupe de femmes formant sa suite, lui emboîtèrent le pas, ravis que les plaidoiries aient pris fin. D’un pas serein et assuré, elle se rendit sans empressement dans ses appartements, saluant avec politesse chaque personne qu’elle croisait. Nobles comme domestiques et tout un chacun, le lui rendait, la parsemant de compliments, invitations ou demandes. Une fois devant la porte, elle congédia ses dames qui, après une révérence, s’éclipsèrent, ne laissant que les trois hommes en sa compagnie. Le duc de Saintigny tira sur son col avant de dire d’une voix tremblante :

« Vos hommes sont partis à la recherche des enfants Saugre ma reine, mais ils vivaient au loin de la Cour en compagnie de leur mère.

- Cette affaire prendra le temps qu’elle prendra, monsieur le Duc. La mère ne sera pas exécutée tant que je ne l’aurais pas décidé.

 Le duc d’Albellon s’éclaircit la voix avant de prendre la parole.

- Je ne pense pas que le duc de Saintigny cherche à vous contredire, votre Altesse.

 Ce dernier rougit subitement avant de secouer la tête, faisant rebondir ses bouclettes blondes, pour nier la chose.

- Oh non, ma reine ! Je n’oserai pas. Je voulais simplement être sûr de vos intentions.

- Si notre religion est critiquée, il ne faut pas seulement effrayer la population en punissant le coupable hérétique. Il faut que nous comprenions à qui nous avons affaire et comment cette religion circule. Ainsi, nous éradiquerons la totalité du problème.

- La mère Saugre ne semble pas méchante pour un sous, elle parlera ma reine, annonça le troisième conseiller, le marquis de Casterac.

- Je suis de cet avis aussi, monsieur le marquis. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas s’en faire une ennemie.

- Nombreux sont les sujets qui n’attendent qu’un faux pas de votre part, vous le savez ma reine ? Il ne faut pas qu’ils puissent penser que vous tolériez l’hérésie, annonça prudemment le duc d’Albellon.

 Le marquis de Casterac fixa Sa Majesté avec intérêt, craignant qu’elle ne laisse sa fierté l’emporter, mais son visage demeurait impassible. Pas même ses prunelles de jade ne trahirent sa vive colère.

- J’en ai conscience, mais je suis la reine. Leur mépris face à mon sexe ne peut changer cela.

- Il est vrai ma reine, s’empressa d’intervenir le duc de Saintigny, tandis que les deux autres conseillers acquiesçaient.

 Sans frapper, une jeune femme aux cheveux coiffés en un haut chignon entra dans la pièce, un plateau à la main. Lorsqu’elle vit les trois conseillers de son altesse, ses joues s’empourprèrent et elle s’apprêta à faire demi-tour.

« Veuillez me pardonner, je pensais que la reine serait seule.

- Princesse Mathilde, saluèrent les trois hommes, s’inclinant face à cette dernière qui leur rendit la révérence.

- Ne partez point, nous allions laisser la reine manger.

 A ces mots, le duc de Saintigny les salua avant de quitter la pièce, ce fut ensuite au tour du duc d’Albellon. Il ne resta alors que les trois amis d’enfance. Mathilde referma la porte et le visage de la reine parut se détendre, un léger sourire naquit même lorsque sa jeune sœur l’étreignit.

- Restez-vous manger avec nous, Henri ?

 Ce dernier jeta un coup d’œil à la reine, comme pour rechercher son autorisation, mais celle-ci regardait au loin par la fenêtre où le soleil de ce début de printemps semblait irradier. Devant son silence, cette dernière ajouta néanmoins :

- Il est mauvais de se faire supplier, Henri.

 Sa jeune sœur déposa le plateau d’argent sur la table en chêne, poussant des livres qui l’encombraient avant de se poster à côté de son aînée. Un sourire moqueur apparut sur son visage rond.

- Le marquis aimerait-il se faire désirer ?

 Henri ne put qu’esquisser un sourire devant les deux sœurs qui lui faisaient face.

- Continuez ainsi, et il se pourrait que je regrette votre invitation.

- Foutaises. Trouveriez-vous meilleure compagnie qu'à notre table ? Permettez-moi d'en douter.

- Princesse Mathilde, la modestie vous va à ravir.

 Pour ponctuer l’ironie de sa phrase, Henri fit une grossière révérence qui fit même rire la reine Lauranne. Ils s’assirent à la table pour débuter le repas.

- Est-il vrai, ma sœur, que l’émissaire d’Aestradell est arrivé plus tôt que prévu ?

- Oui, mais le banquet prévu en son honneur ne doit avoir lieu que dans quatre jours, date initiale de son arrivée. Il faut que je voie s’il est possible d’avancer cela à ce soir, ou au moins à demain. »

 Le visage de Mathilde s’illumina à la mention de la fête et sa sœur fut ravie qu'au moins l'une d'elles soit enchantée à l’idée de ce chamboulement.

- Ne préféreriez-vous pas confier la tâche à quelqu’un pour profiter de votre après-midi ?

 Lauranne réfléchit un instant. Il est vrai qu’elle avait besoin de se reposer un peu mais l’enjeu était ici de taille.

- Aestradell semble décidé à m’accepter sur le trône, je ne dois rien laisser au hasard. Henri de Casterac acquiesça, parfaitement conscient de l’importance de la chose. Nous irons nous promener un autre jour, je vous le promets Mathilde.

 Sur ces mots, la reine recula, repoussant son assiette qu’elle avait à peine touchée. Elle se releva, défroissant sa grande robe rouge quand on toqua à la porte.

- Oui.

 Cette dernière s’ouvrit pour laisser apparaître Marguerite. La dame de compagnie de la reine, vêtue d’une robe d’un blanc éclatant, était plus âgée que les deux sœurs, mais n’avait pas encore fêté sa trentième année. Son teint mat contrastait avec la pâleur de ses yeux bleus qu’elle aimait mettre en valeur par un trait de crayon. Elle exerçait depuis quelques années la fonction de suivante de la souveraine et était parfaite en ce rôle. Discrète et peu bavarde, il était facile de lui faire confiance. De plus, elle savait ce qu’il y avait à faire sans que cela ne lui soit dit. A peine eut-elle refermé la lourde porte de bois, qu’elle s’inclina.

- Ma reine. Vos coffres d’or ont été rangés dans la trésorerie, mais il restait cela.

 Elle tendit aussitôt l’écrin en velours noir qui contenait le collier offert plus tôt.

- Je vous remercie.

 Marguerite quitta ensuite la pièce après une dernière révérence. Mathilde, curieuse, se leva à son tour pour regarder le cadeau.

- Il est si joli, s’exclama-t-elle, ses yeux bleu brillant d’émerveillement.

- Il est vrai que cette parure est sublime. Puis-je vous confier la tâche de me trouver une robe qui s’y accorde, pour le banquet ?

- Je vous trouverai ça, Lauranne, mais finissons de manger.

 D’un geste maternel, la monarque replaça une mèche châtain dans le chignon de sa cadette.

- J’ai peu d’appétit ce midi, mais je vous laisse finir vos repas. Henri, il se peut que je vous sollicite dans l’après-midi, pouvez-vous rester disponible ?

- Je vous suis de ce pas.

 Il illustra ses paroles par les actes en se levant.

- Restez, je vous appellerai plus tard.

- En êtes-vous sûr ?

- Oui.

 Elle leur sourit une dernière fois avant de tourner la poignée de la porte pour s’éclipser en direction du grand théâtre qui prenait lieu dans l’aile ouest du château. Ses pas se voulaient pressés, mais elle se força à garder une allure neutre. Alors qu’elle n’était qu’à tout près, la duchesse de Kecen l’intercepta. Cette femme âgée était perfide, Lauranne le savait, mais elle ne pouvait bannir cette riche famille sans réelle raison.

- Ma reine.

- Madame la duchesse.

- J’aimerais vous solliciter.

 Lauranne était pressée et elle avait peu de temps à consacrer aux dires de la vieille femme mais malgré tout, elle lui sourit.

- Est-ce long ?

- Oh non, ma reine.

- Alors accompagnez-moi au théâtre et dites-moi tout.

- Ma fille, Anne, vient tout juste de fêter ses vingt ans, et comme chacun le sait, il est grand temps, à cet âge, de penser au mariage.

 Lauranne ralentit le pas, mais se reprit rapidement, ne répondant rien à ses paroles qui lui étaient bien sûr adressées.

- Et j’avais espéré que vous pourriez m’aider à lui trouver un bon parti. J’avais pensé au marquis de Casterac…

 La surprise ne se lut pas sur le visage impassible de la monarque, mais d’un geste bref, elle replia un pli inexistant sur sa robe de soie rouge.

- Un marquis pour une duchesse ? Son interlocutrice émit un gloussement ridicule avant de replacer une boucle grisonnante sur son épaule.

- Vous savez, ma reine, que ce marquis, par sa position privilégiée, dépasse beaucoup de ducs.

- Il est vrai. Je lui en parlerai dans ce cas.

 La duchesse, ravie, s’empara des mains de la reine pour les baiser. Cette dernière se raidit et, malgré sa révulsion face à un contact si intime, ne bougea pas. Elle garda le silence, mais ne put cacher un mince sourire quand Madame de Kecen tourna les talons.

 Le théâtre était immense et récent. Son père, le roi feu Awil, était amateur d’art et avait fait agrandir le palais pour posséder son propre lieu de représentation. La vaste scène faisait face aux gradins qui abritaient plus d’une centaine de sièges, sans oublier le petit balcon, réservé à la famille royale. Les rideaux rouges étaient aujourd’hui fermés, mais des éclats de voix et quelques notes s’échappaient des coulisses où la reine se rendit. Lorsqu’elle y entra, le silence se fit et tous la saluèrent. D’un coup d’œil, elle balaya les comédiens, musiciens ainsi que l’équipe qui mettait tout en place, reconnaissant certains visages familiers avant de trouver celui qu’elle cherchait. Elle s’avança vers l’organisateur et lui fit signe qu’elle voulait lui parler.

- Comment se passent les répétitions ?

- Fort bien, ma reine.

 Cette dernière, ravie, acquiesça, néanmoins persuadée que l’accent du moustachu était exagéré.

- On sera fin prêt pour samedi.

- A ce sujet, l’émissaire est arrivé en avance.

 Mathissimo écarquilla les yeux avant de porter la main à son cœur.

- Voulez-vous que l’on joue dès ce soir, votre Altesse?

- Non, tout était prévu pour dans quatre jours, si vous pensez être prêt en avance, nous jouerons en avance, sinon la date restera inchangée.

 Son expression dramatique disparut et Mathissimo se redressa pour s’écrier :

- Dans ce cas, nous jouerons ce soir, ma reine.

- Ce soir ? En êtes-vous certains ? Tout doit être parfait, cette visite est primordiale pour le royaume.

- Je le sais, n’ayez crainte, ma reine. L’acteur n’est pas magnifique par sa connaissance, mais par son jeu. Nous éblouirons ce fade pays, je vous en fais la promesse ma reine.

- Je vous en remercie mille fois.

 A ces mots, elle glissa sa main dans une bourse qui ornait sa ceinture pour en sortir des pièces d’or qu’elle tendit à l’homme.

- Votre Majesté est trop bonne. »

 Il s’inclina et à cet instant, Lauranne ne put que penser qu’il était impossible de nier que Mathissimo, avant d’être chef de spectacle, avait été acteur…

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