Être un héros

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Hippolyte avait son prénom en horreur. C'était l'ironie de porter un tel nom et d'avoir une vie aussi plate qui le dérangeait. Il s'appelait comme un héros, et pourtant, il n'avait jamais rien fait de sa vie. Il n'était mauvais en rien, mais n'excellait en rien non plus. Il était le jeune homme discret dans la meute, celui qu'on oubliait quand on devait saluer l'assemblée. Il ne faisait qu'un avec la normalité. Au fond, il se persuadait qu'il n'avait pas d'aura. Qu'en aucun cas, il ne pouvait briller. Chaque personne a sa petite chose qui la rend particulière. Lui ne l'avait pas trouvée et il lui semblait qu'il ne la trouverait jamais.

Il travaillait dans un hebdomadaire régional. On ne lui attribuait que des sujets banals. Il rencontrait des personnes simples. Elles pouvaient avoir ouvert un commerce, gagné un concours, échappé à un accident ou en avoir été victime… Il rédigeait presque tous les jours sur des "gens normaux" qui réussissaient à se distinguer d'une manière ou d'une autre, et cela le faisait souffrir.

Il fut invité un soir à rejoindre ses collègues, dans un bar. Ils racontaient tous à quels points ils étaient pris par leurs projets exceptionnels. L'un tenait une chaîne de radio : tous les jours, il rencontrait des personnes incroyables avec des destins hors du commun. "Ah ! Un jour, Hippolyte, tu vas écrire un article qui fera trembler le monde !" dit-il avec bienveillance. Et le faux-héros acquiesça poliment en silence. Des femmes rejoignirent le groupe, reconnaissant ledit homme, et chacun flirtait avec chacune. Hippolyte, lassé, abattu par le rappel de sa propre médiocrité, quitta les lieux dans l'indifférence.

En rentrant chez lui, il se remémorait les regards qu'il avait croisés et les paroles qu'on lui avait dites. Ces mentions perverses confirmaient son classement par rapport à la "moyenne". Cette prétendue bienveillance lui semblait être une énième façon de l'utiliser, simplement pour se mettre en avant. Jamais il n'écrirait un tel article. Et les regards de ces femmes lui avaient semblés emplis de dégoût, comme s'il ne méritait pas de les observer.

"TU FAIS CHIER !" se mit-il à hurler dans la nuit, sur le pont qu'il traversait.

Les lumières de la ville se reflétaient dans l'eau et le ciel était dégagé, assez pour que les étoiles brillent. Tout n'était que ténèbres et orbes de feu. Tout en avançant, il réfléchissait à ce que cela ferait, s'il décidait de passer la barrière et de rejoindre les eaux froides. On l'oublierait à coup sûr. On s'interrogerait sur son absence, juste quelque temps, et il ferait enfin partie des chiffres, ceux de tous ces disparus.

"MAIS MERDE ! VOUS ME FAÎTES CHIER !" cria-t-il encore. "Arrêtez de me regarder comme si j'étais une tache sur un tableau ! Arrêtez de faire tout ça devant moi ! De me mettre sous le nez à quel point vous êtes meilleurs ! Et toi, ta gueule ! Ta gueule ! Arrête de me parler comme si j'étais rien ! T'as pas besoin de moi ! T'as pas besoin de m'utiliser pour avoir l'air meilleur que les autres ! Putain, quand tu t'assieds quelque part on a l'impression que la chaise a jamais attendu que ça, que tu viennes poser ton putain de cul imbibé de fierté et de succès ! Je suis pas un faire-valoir ! Je suis pas là pour écrire sur les autres ! Putain, mettez-vous sur le devant de la scène si vous voulez, mais laissez-moi ! Laissez-moi tranquille et arrêtez de me traiter comme un personnage secondaire ! Je demande pas à être un héros, mais laissez-moi être le personnage principal de ma propre vie…"

Hippolyte s'était effondré. Le front contre la barrière, les genoux sur le béton, ses épaules se soulevaient dans les sanglots silencieux qui avaient suivi l'éclat de sa colère. Sous ses yeux embrumés, l'eau coulait, allongeant les reflets écarlates. Les voitures ne faisaient plus un bruit dans son dos, et il se rendit compte que s'il venait de hurler pour la première fois de sa vie contre le monde, seul le silence l'avait écouté.

À part peut-être cette silhouette, debout sur le garde-corps, prostrée contre une suspente. Le jeune reporter sécha ses yeux de la manche et la fixa, la bouche ouverte. Dans la seconde où il la vit, un long râle de surprise sortit de sa bouche alors qu'il tressaillit. Dès qu'il eut repris ses esprits, il se dressa sur ses pieds et tituba maladroitement vers la malheureuse.

"A-arrête !" dit-il sans se convaincre lui-même.

C'était une jeune femme. De longs cheveux noirs lui tombaient sur le visage, la rendant complètement anonyme. Elle restait, silencieuse, contre le câble de suspension, contemplant les mêmes lumières et les mêmes étoiles dans l'eau. Celles que voyait Hippolyte, quand il songeait aux conséquences de son trépas. Son approche ne la fit pas bouger. Elle avait bien remarqué sa présence, cependant. Et comme il ne savait pas quoi dire pour le moment, il s'installa à côté d'elle. Il passa les jambes dessous le garde-corps, les suspendant au-dessus du fleuve, et il contempla l'eau avec elle.

"C'est tout ce que nous sommes, fit-elle dans un murmure. De l'eau."

Sur le fleuve, un paquebot approchait, plein de lumières. Un genre de ces navires, rempli de touristes venant de l'autre bout du monde. Ils devaient mener des vies exceptionnelles, tout en bas. Eux aussi, brillaient à leur manière, sans se soucier de la mélancolie brumeuse, juste au-dessus d'eux.

"Je t'ai entendu, tu sais. Je pense pareil. Je ne peux jamais être moi. Il y a un masque qui m'étouffe. On ne me voit pas, ça, ce n'est pas moi."

Hippolyte tremblait. Il avait songé à sa mort, mais il n'imaginait pas que ses mots puissent entrer en écho avec les sentiments d'une autre personne. L'idée qu'il soit responsable d'une telle mort le terrifiait. La mort, même, le terrifiait. Il le réalisait. Il lui répondit tout de même, s'extirpant de son angoisse.

"J'ai une théorie. Je pense qu'on devait avoir trop d'aura à la naissance, alors on a dû la donner aux autres. Et maintenant, ce sont les autres qui brillent grâce à nous. En fait, il n'y a pas d'histoire principale. On est tous les personnages secondaires de la vie de chacun, mais nous sommes nos propres héros. Le plus difficile, c'est de s'accrocher jusqu'à ce qu'on arrive à le devenir pour soi."

Hippolyte n'aurait su dire si ses paroles lui avaient réellement fait changer d'avis, ou si cette femme avait réalisé qu'elle ne voulait pas disparaître de la sorte… Mais elle descendit. Elle le remercia. Ils se saluèrent, et rentrèrent chez eux. La nuit, le journaliste se demanda s'il avait rêvé.

Le lendemain, une vidéo virale fit le tour du monde. Des vacanciers sur leur paquebot filmaient, au-dessus d'eux, un homme sauvant une demoiselle en pleine tentative de suicide. La femme se révéla être une grande actrice. Quand elle fut reconnue, elle s'exprima sur sa mélancolie, et fit les éloges du jeune inconnu qui lui avait sauvé la vie. Très vite, on le retrouva et il fut invité sur des plateaux télévisés pour parler de ce qu'il était et de ce qu'il avait fait. "Vous avez un nom de héros" lui avait-on dit. Et avec un sourire en coin, il avait répondu : "C'est vrai."

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