Chapitre 2

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 Pourquoi le passé ressurgit-il toujours aussi brusquement ? Je ferme la porte et m'acharne avec énergie sur la serrure, comme si je verrouillais dans le même temps mes souvenirs. Quand, calmée, je me retourne vers mes deux invités, ils me dévisagent bizarrement, et le gamin s'empresse de se réfugier — de nouveau — derrière Thomas.


— Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?


Thomas me regarde, perplexe, et répond :


— Ben, vu comment t'as verrouillé la porte, tu dois pas avoir l'intention de nous laisser sortir vivants...


Un silence pesant flotte un instant, jusqu'à ce que je remarque le regard moqueur de Thomas. Il éclate de rire le premier, mais je ne tarde pas à l'imiter. C'est un vrai fou rire, comme je n'en ai pas eu depuis longtemps ; chaque fois que l'un de nous deux commence à se ressaisir, un seul regard à l'autre suffit à nous faire repartir.


Quand nous réussissons enfin à nous calmer, nous sommes tout deux dans un état déplorable : le visage barbouillé de larmes, nous tenant les côtes tout en essayant de retrouver une respiration normale. Thomas semble se rappeler brusquement de la présence du petit, puisqu'il se tourne vers lui et le rassure doucement :


— T'inquiète bonhomme, c'est rien... Elle est un peu bizarre, mais au fond c'est quelqu'un de bien. On va te trouver un truc à manger et tu pourras dormir d'accord ?


Il finit sa phrase en me regardant anxieusement ; je m'empresse de répondre à sa question muette par un hochement de tête. La situation m'échappe et je ne supporte pas d'être devant le fait accompli, mais vu leur état, je n'ai vraiment pas le cœur à les mettre à la porte. Sans un mot, je file dans la cuisine préparer de quoi calmer leur appétit.


Tandis que je mets l'eau à bouillir, Thomas me rejoint. Voir Léo le suivre, à la manière d'un poussin, me fait sourire. L'autre crétin ne manque pas de le remarquer et ne se gêne pas pour me faire la réflexion :


— Bah alors, on s'attendrit ? Je croyais que Linda l'Insensible détestait les enfants ? C'était inattendu...


Avant que je puisse lui envoyer un coup de pied bien senti dans le tibia, le minuteur se met à sonner, m'indiquant que le temps de cuisson des pâtes est écoulé. Je sers mes deux affamés ; Thomas fait alors complètement abstraction de ce qui l'entoure, pour se focaliser sur le trajet le plus court possible entre l'assiette, sa fourchette et sa bouche.


Je soupire, avant de remarquer les difficultés du petit : sa main tremblotante a bien du mal à se saisir fermement de la fourchette.


Certes, Thomas l'a dit plus tôt, je suis loin d'être une grande fan des enfants. Et vas-y que ça bave, ça pleure, ça crie, ça cherche à attirer l'attention tout en balançant les pires vacheries, qu'on leur pardonne volontiers sous couvert de leur jeune âge. Sans oublier que ce sont des bombes à retardement : ils n'en ont pas l'air, mais ils écoutent tout, retiennent tout, et n'hésitent pas à tout déballer dès que l'occasion de pourrir les personnes concernées se présente. Donc oui, je préférerais m'exiler au fin fond du Venezuela plutôt que d'avoir des enfants ou d'en garder, voire même d'en côtoyer. Mais face à ce gamin blessé, affaibli et silencieux, peinant même à s'alimenter, mon dégoût s'estompe comme par magie. Il ne ressemble en rien à ces gosses machiavéliques et tout puissants... Il ressemble juste à un mini être humain vulnérable.


Sans plus réfléchir, je lui prends délicatement la fourchette des mains ; effrayé, il se crispe et se recroqueville sur sa chaise, lançant un regard désespéré vers Thomas qui continu d'engloutir son repas sans rien remarquer.


Essayant de ne pas me vexer de cette réaction, j'enroule quelques spaghetti autour de la fourchette et la tends à Léo. Le regard de ce dernier fait plusieurs fois l'aller retour entre mon visage, ma main et Thomas, avec méfiance, mais le gargouillis de son estomac achève de le faire craquer et il se jette sur la fourchette avec avidité. Je souris, fière de moi et ravie de sa confiance — forcée, certes, mais tout de même — et je recommence le processus. Cette fois, beaucoup moins d'hésitation, juste un appétit presque aussi féroce que celui de Thomas, qui vient de finir son assiette et semble perplexe de la situation. Revenant enfin sur Terre, il s'exclame :


— J'ai loupé un épisode ?


...C'est moi ou il semble un peu vexé de ne plus être l'unique personne en qui le petit place sa confiance ?


Enfin, c'est vite dit ; dès que le gamin se rend compte du retour de son sauveur parmi nous, il cesse de manger, l'air coupable, refusant à nouveau de s'alimenter jusqu'à ce que ce soit Thomas qui l'aide. Mon ego en prend un coup, et le petit sourire victorieux de l'autre idiot achève de me vexer. Je mange ma part sans un mot, le regard plongé dans mon assiette de pâtes.


***


— PUTAIN !!!


La voix puissante et angoissée de Thomas me fait sursauter. Vu le taux de décibels, c'est une frayeur de niveau six... Je m'élance vers l'entrée de la salle de bain, où je l'avais expédié avec le petit dès le repas fini ; je veux bien leur laisser mon lit pour la nuit, mais à la seule condition qu'ils prennent une bonne douche avant. D'après leur état — et leur odeur — ça doit bien faire deux ou trois jours qu'il n'ont pas approché un savon.


Mais bref, tandis que je me précipite vers la salle de bain, je manque de me prendre la porte quand celle-ci s'ouvre à la volée, libérant une ombre noire qui détale à la vitesse de la lumière. Je laisse échapper un petit cri avant de réaliser qu'il s'agit en fait de...


— Schrödinger !!


Le chat noir continue sa course effrénée, glisse sur le parquet, avant de se réfugier Dieu sait où dans ma chambre.


En temps normal, j'aurais éclaté de rire, et me serais ouvertement moquée de Thomas, mais j'oublie instantanément ma réflexion moqueuse lorsque je me retourne en direction de la salle de bain et que je me retrouve nez à nez, ou plutôt nez à torse avec lui. Si on oublie les quelques hématomes venus de je ne sais où, il a un corps parfait. Si s'engager à l'armée donne des résultats pareils, j'envisage sérieusement d'abandonner mes études et de me trouver un boulot dans leur bureaux, avec idéalement une fenêtre donnant sur les terrains d'entraînement, à côtés desquels je demanderai à ce que l'on construise des douches à ciel ouvert et...


Le raclement de gorge de Thomas me ramène à la réalité, et je sens mes joues chauffer. Heureusement qu'il a noué une serviette autour de sa taille malgré la précipitation... Réalisant brusquement l'incongruité de la situation, je bredouille un faible ''désolée'', toujours en direction de son torse, sans vraiment savoir pourquoi je m'excuse, et je recule pour libérer la porte. Je guette une expression gênée ou choquée, voire même agacée, sur son visage, mais je n'y trouve qu'un sourire narquois.


— Fallait demander si tu tenais tant à me voir à poil, pas la peine de dresser ton chat pour qu'il crée une situation pareille !


Et sur ces mots pleins de poésie, il fait mine de dénouer la serviette autour de ses hanches. Horrifiée, je lui claque la porte au nez. J'aimerais m'en sortir avec classe, mais dans la vie, il y a ce qu'on aimerait faire... et ce qu'on peut faire, et malheureusement pour moi, le seul truc qui me vient à l'esprit est :


— Abruti !


L'entendre rire derrière la porte ne fait qu'accentuer ma gêne, si bien que je me sens obligée d'ajouter, d'une voix trop aiguë :


— Et puis c'est même pas mon chat, c'est celui de la voisine !


Ridicule. Même si c'est la stricte vérité, j'ai l'impression d'être une enfant fautive cherchant n'importe quelle excuse pour se justifier, et l'entendre rire de plus belle ne fait que confirmer mon ressenti.


Ma frustration me permet au moins une chose : c'est bien la première fois que je fais la vaisselle aussi énergiquement... En tout cas, ça calme. Ça marche si bien que ça m'inquiète, tant je me maîtrise. Et, avec le sourire d'une psychopathe préparant froidement son meurtre que j'affiche maintenant, je peux comprendre l'effroi qui se peint un instant sur le visage de Thomas lorsqu'il sort de la salle de bain, vêtu de ce qui se trouvait certainement dans le sac qu'il avait emmené avec lui. Je présume qu'il en vient même à oublier la vanne idiote qu'il s'apprêtait à me balancer, puisqu'il ouvre la bouche et la referme sans rien dire, à l'image d'un poisson sous morphine.


Je me dirige vers ma chambre pour trouver un pyjama convenable — hors de question de porter en public l'affreuse combinaison rapiécée à motif de pingouins dont les seules couleurs suffiraient à déclencher une crise d'épilepsie, même à un individu parfaitement sain. Malheureusement, les seuls choix qui me restent sont le pyjama rayé ressemblant à un uniforme de prison ou un vieil ensemble rose, délavé et trop petit.


Dépitée et soucieuse de conserver une certaine dignité, j'attrape un bas de jogging et un T-shirt confortable. Je me retourne vers Thomas ; le petit, flottant dans un T-shirt bien trop grand pour lui, est toujours accroché à ses jambes.


— Bon, je vais me laver ; j'ai pris mes affaires, vous pouvez dormir là, je prends le canapé. Des questions ?


Thomas lève avec application le bras, comme un écolier. Le sourire en coin qu'il affiche n'augure rien de bon.


— Tu dors avec nous ?


Je lève les yeux au ciel, exaspérée – et, avouons-le, un peu amusée – et je file à la douche.


Une fois propre, je ne peux m'empêcher de faire un détour vers ma chambre, afin de vérifier que tout va bien...Et le spectacle qui s'offre à mes yeux réveille en moi un sentiment d'attendrissement insoupçonné : le petit corps frêle de Léo est lové contre celui, imposant, d'un Thomas profondément endormi. Ses bras entourent le corps du petit dans un geste protecteur. Mon cœur se serre étrangement à la vue de cette scène, et je donnerai beaucoup pour dormir avec eux... Alors que je prends conscience de l'absurdité de mes pensées, je dois me retenir de ne pas me taper la tête contre le mur ; non mais franchement, ça va pas d'avoir des envies pareilles ? Chassant mes désirs inavouables, je remonte les couvertures sur les corps de mes deux invités épuisés, et je sors discrètement de la chambre pour rejoindre le canapé.


Quand j'ouvre les yeux et commence à émerger doucement du profond sommeil dans lequel je me trouvais, un léger sentiment de panique m'envahit. Il grandit quand je prends conscience de l'étroitesse du matelas et que je réalise que le décor autour de moi n'est pas celui, habituel, de ma chambre. Je finis par reconnaître mon petit salon, et les battements affolés de mon cœur s'espacent progressivement. Mes souvenirs de la veille reviennent brusquement, et maintenant totalement réveillée, je n'ai qu'une hâte, vérifier qu'ils vont bien. Je me dirige, sur la pointe des pieds, le corps raidit par la peur de faire du bruit, jusqu'à la porte de ma chambre. Et je me détends quand je vois dans quel profond sommeil ils sont encore plongés.


Je referme délicatement la porte, et m'attelle à la préparation d'un solide petit déjeuner. Une fois tout installé, je me sers un grand bol de chocolat chaud et je m'installe confortablement dans le canapé, posant la couverture encore tiède autour de mes épaules. Avec un soupir, j'étale mes cours sur la table basse ; je me sens épuisée rien qu'à l'idée de tout ce qu'il me reste à faire...


Sans conviction, je commence à mettre mes cours au propre. Mais au bout de cinq minutes, impossible de me concentrer davantage sur les successions royales au cours du XVIIème siècle en Europe. Mon esprit ne cesse de s'égarer pour ensuite me rappeler la présence de Thomas. Si on m'avait dit, il y a quelque années, qu'un jour il dormirait tranquillement dans mon lit, accompagné d'un gosse venu d'on ne sait où, je n'y aurais pas cru. Vraiment pas. Jamais de la vie. Et pourtant... Avec un petit sourire amer, je fais un bond de quelques années en arrière, là où se trouvent mes plus anciens souvenirs de Thomas...

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