Mamoul

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88, an 623 de Deriso, Deriso

La lumière pénétrait à flots dans la chambre. L’air vif entrait par les fenêtres grandes ouvertes, balayant tous les miasmes que le travail de la matinée avait chargés. Mamoul s’afférait en silence, renvoyant tel un miroir grossissant le mutisme têtu de la femme allongée sur les draps blancs. Elle boucla le sac dans lequel étaient entassés les changes du bébé et se baissa ramasser l’autre cabas qui contenait le lait concentré et tout le nécessaire à sa préparation, puis se tint immobile au pied du lit, les deux bagages posés devant elle, fixant la femme en l’attente d’une réaction, d’un ordre. La femme ne tourna pas la tête sous le regard et se contenta de murmurer au vide : « Emporte-la ».

— Sous quel nom dois-je la présenter ?

Il n’y eut d’autre réponse.

Après avoir attendu, Mamoul passa lentement l’une après l’autre les anses des sacs sur son épaule droite, puis s’en alla prendre la caisse posée sur la table, près de la tête du lit, d’où s’était détournée la femme. Le nouveau-né ne s’agita pas. Il souriait dans son sommeil.

Sans plus d’échange, Mamoul sortit avec son chargement et réussit à tirer la porte derrière elle en agrippant la poignée de deux doigts. Elle emprunta le descenseur et rejoignit le véhicule qui attendait sur le viaport.

*

90, an 623 de Deriso, à proximité de PAC 78 (deux jours plus tard)

Mamoul reposait, le bébé changé et nourri, lorsque les alarmes interférèrent. Elle se connecta au tableau de bord immédiatement. Le nourrisson apeuré cria.

Dans l’espace ne règne quasiment que le vide. Quasiment… Le tablorama signalait une forte avarie : le véhicule supraluminique de transport avait malencontreusement heurté un corps minéral non répertorié, en vadrouille au fond de l’immensité désertique. Il y avait urgence à évacuer le VST. La capsule de sauvetage était intacte. L’ID proposa l’embarquement immédiat avant toute autre initiative.

Mamoul fit entièrement confiance à l’intelligence directionnelle et, en deux temps trois mouvements, s’empara de la caisse du bébé et des deux grands sacs qui se trouvaient à ses côtés, puis sauta littéralement dans la capsule qui se referma aussitôt. L’explosion secoua l’abri avant que Mamoul ait eu la possibilité de s’arrimer. Puis le calme revint. L’enfant avait cessé de pleurer. Mamoul se releva. Elle n’avait rien de cassé. Le bébé était toujours bien calé dans sa caisse.

Le panneau de contrôle fournit toutes les indications nécessaires à la survie. La capsule de sauvetage avait la capacité d’emporter quatre personnes adultes et offrait une autonomie en air et nourriture de trois jours. L’endroit le plus proche, non colonisé, considéré « vivable » et capable d’accueillir la capsule et ses occupants, pouvait être rallié en neuf jours. C’était suffisant pour Mamoul et le bébé. Seule ombre à la situation : le lait. Elle n’en avait emporté que de quoi couvrir une dizaine de jours et le VST était à mi-parcours lorsqu’il avait explosé, deux jours après le départ. Elle programma la capsule afin d’atteindre le point de chute suggéré. Elle n’avait pas le choix, il n’y avait que cette option possible : pas d’autre planète ou station à moins de trente jours-lumière, et la question de déclencher une balise Argostar était inconcevable tant que d’autres recours seraient envisageables. Avant tout, son devoir consistait à maintenir la plus grande discrétion quant à sa mission.

Après s’être assurée que le nourrisson n’avait besoin de rien, elle entreprit l’inventaire de la capsule. Au cœur des stocks, elle découvrit du lait concentré ordinaire et décida qu’elle l’incorporerait petit à petit dans les biberons. Elle vida le cabas contenant les couches pour y entreposer les rations de survie et divers gadgets qui pourraient se montrer utiles à l’avenir.

Un peu plus tard, elle rechercha des précisions sur PAC 78 et trouva les références du viddd, l’enregistrement effectué lors de l’exploration de la planète. Elle lança la projection. Elle repassa le documentaire au ralenti, afin de bien mémoriser tous les aspects dont elle devrait se méfier une fois rendue sur place.

*

99, an 623 de Deriso, PAC 78 (neuf jours plus tard)

Le tableau de bord présentait des couleurs rassurantes. L’approche se déroulait sans anicroche. L’ID exposa plusieurs choix : atterrissage en bord de mer, au milieu d’un reg où la probabilité de rencontrer des entités animées s’affichait faible, sur l’eau ou sur sol nu dans des zones fréquentées par des espèces non identifiées. Mamoul prit l’option sol nu en zone herbagère, relativement éloignée d’un océan, entourée de collines et de forêts où des abris naturels seraient accessibles.

Les rétrofusées stabilisèrent la descente et la capsule se posa presque en douceur. Les capteurs indiquèrent une atmosphère respirable et l’absence de mouvement suspect à proximité. Mamoul déclencha l’ouverture de la porte.

Sur le seuil, elle balaya du regard le paysage qui s’offrait : le sol sur lequel reposait la capsule de survie était dépourvu de végétaux, labouré récemment, ou plutôt saccagé tant la surface se montrait irrégulière. En face, à trois cents mètres se dressait un mamelon rocheux, avant-garde d’une colline toute en rocaille et végétation ligneuse, parmi lesquelles des cavités paraissaient attendre leurs occupants. Autour de la surface dégagée ayant servi de zone d’atterrissage, une forêt. Pas un animal en vue, pas un oiseau dans le ciel. Pas un bruit.

Elle fit ses premiers pas sur ce sol étranger avec prudence : en mémoire, l’aventure survenue aux derniers explorateurs s’était bien imprimée. Le terrain était chaud. Elle se baissa, prit une poignée de terre qu’elle effrita entre ses doigts. L’astre était haut dans l’azur mais la chaleur dégagée ne s’expliquait pas. Mamoul prit le temps d’observer avec encore plus d’attention l’environnement. Plus loin, la lisière de forêt avait souffert de déshydratation : les branches feuillues pendaient lamentablement, dévitalisées. Un vrombissement sourd s’invita peu à peu au seuil de sa perception auditive. Elle se redressa, scrutant l’endroit générateur de vibrations. Là-bas, le sol remuait et s’élevait parfois jusqu’à cacher la vue des arbres en arrière-plan. La chose qui bousculait les lieux venait droit sur elle.

Mamoul bondit dans la capsule, ramassa les deux sacs et la caisse, où le bébé ouvrait de grands yeux sans crachouter comme à son habitude, puis s’élança avec son chargement en direction des rochers. Elle ne se retourna pas. Le vrombissement la talonnait. Elle accéléra, donnant encore plus d’amplitude à ses enjambées. Tout à coup, une large crevasse s’ouvrit juste devant elle. Elle la franchit d’un bond exceptionnel sans perdre d’élan, sans même se demander si elle était capable de cet exploit. Elle n’avait qu’un but : rejoindre le mamelon rocheux le plus proche en espérant y dénicher un asile stable.

Il n’avait fallu que vingt secondes à Mamoul pour parcourir la distance salvatrice, devançant un enfer qui avait failli être plus rapide. Elle grimpa jusqu’à une petite plateforme sur laquelle s’ouvrait l’entrée d’une anfractuosité. Sous ses pieds les roches tremblaient. Quelques pierres dévalèrent la pente mais le petit mont résista. Au loin la capsule se tenait de guingois, la porte toujours grande ouverte. Elle décida de patienter et continuer à observer le phénomène étrange avant de prendre la décision, ou non, de retourner y chercher quelques affaires. En attendant, l’enfant semblait plus en sécurité sur un tas de cailloux.

Pour la première fois depuis qu’elle s’en occupait, le bébé refusa de s’alimenter. Elle dû le changer sans parvenir à calmer l’anxiété qu’elle lisait dans ses yeux. Ne sachant que faire d’autre, elle le garda contre elle tout en surveillant les mouvements de terrain dont elle ne comprenait pas la logique. On aurait pu croire qu’une immense taupe affolée creusait ses galeries avec frénésie à la recherche d’une hypothétique sortie. Quelquefois la terre était projetée très haut et donnait naissance à un geyser de matière sombre qui crachait durant plusieurs secondes. D’autres fois apparaissaient brutalement des puits qui avalaient la surface, et tout se refermait en un formidable hoquet de succion. La majeure partie du temps, un calme relatif s’installait, avant de laisser place à un tremblement qui donnait naissance à un sillon, à l’avant duquel se fissurait le sol, et qui laissait une terre soufflée après le passage de la chose. S’il y avait un animal à l’origine de ce chamboulement, il n’apparut jamais.

Le soir tombait et le sol n’avait plus été torturé depuis presque une heure. La capsule avait par miracle gardé son équilibre précaire. Fallait-il laisser la porte ouverte durant la nuit ? Mamoul était sur le point de prendre le risque de retourner la fermer lorsqu’un geyser de terre se manifesta sur le terrain en contrebas. Un sillon se forma, se rapprochant de la capsule. Puis, en une fraction de seconde, la capsule fut avalée par l’un de ces puits traîtres généré par les profondeurs. La porte fut arrachée de ses gonds et projetée en l’air. Un bruit de succion caractéristique, et la porte, seule, se ficha à l’emplacement d’où la capsule venait de disparaître. La balise Argostar n’eut pas la liberté de se déclencher. En un sens, cela rassura Mamoul : elle n’aurait su répondre de sa conduite sans trahir ceux qui lui avaient confié l’enfant.

Elle décida de passer la nuit sur place, à l’abri du renfoncement. Demain, elle partirait explorer la colline qui s’endormait derrière elle.

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