La Cité des Oubliés

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Sitôt sorti, Kael se dirigea vers l’une des bornes de connexion dont sa mère lui avait appris l’existence. En y posant sa pierre-esprit, on pouvait faire apparaître une carte du Ráith Mebd. C’est ce qu’il fit, et en voyant se déployer l’image en trois dimensions de l’immense vaisseau, Kael constata que l’endroit qu’il cherchait se trouvait à l’exact opposé de sa position. La seule manière d’y accéder sans perdre trop de temps était d’emprunter l’un des mini-portails qui jonchaient le navire, servant de réseau de transport rapide. En retirant son cristal de la borne, Kael constata qu’il était brisé. L’accès à la mémoire de Mebd avait achevé de le fendre en deux.

Tant pis, se dit-il. De toute façon, dans une heure, j’en aurais un nouveau.

Il fourra donc l’ancien dans la poche de son piwafwi et se dirigea vers le mini-portail le plus proche.

Prudemment, Kael resta un moment à observer les ædhil qui allaient et venaient par ce portail, aussi tranquillement qu’ils passaient une porte. Aucun d’eux n’avait eu besoin de rentrer des coordonnées sur un moniteur ou de s’adresser à un préposé : ils se contentaient de traverser, tout simplement.

Dépité, et voyant que le temps pressait, Kael se décida à arrêter un ældien qui venait de sortir du portail, et rabattait son piwafwi sur ses longs et lisses cheveux bruns.

« Excusez-moi mon brave, l’interpella-t-il en lui attrapant le bras pour le forcer à s’arrêter. D’où venez-vous comme ça ? J’ai besoin de savoir comment faire pour passer un portail. Je dois me rendre à la Cité des Oubliés… »

L’autre lui jeta un regard surpris, qui se mua en expression horrifiée. Après s’être dégagé, il s’éloigna sans répondre, la moue hautaine et dédaigneuse.

Les ældiens. Tellement contents d’eux qu’ils refusaient d’adresser la parole aux humains, et aux perædhil qui s’identifiaient comme tels. Cela, il en avait été suffisamment prévenu, avec Lathelennil.

Kael se concentra alors sur ce que sa mère lui avait raconté des portails. Lorsqu’elle avait passé l’un des Neuf Portails d’Ymmaril, notamment… Il y avait neuf portes pour passer en Dorśa. Le tout est de le vouloir vraiment, avait dit sa mère. Le portail sent l’intention de celui qui le passe.

Kael se décolla du mur. Il avait compris.

Il s’avança vers la Porte – qui ressemblait ici à un grand miroir liquide – et marcha vers elle d’un pas décidé, tout en se répétant Cité des Oubliés, Cité des Oubliés dans sa tête comme un mantra. Puis, sans hésiter, ainsi qu’il l’avait vu faire plus tôt, il alla droit dedans. Une légère sensation de vertige le prit mais aucune douleur due à une quelconque collision : il avait traversé, et se trouvait de l’autre côté. Mais il n’y avait plus un seul ældien autour de lui. Tout était vide et silencieux, et désolé. L’air était frais, avec un fond glacial, mais il n’y avait pas le vent. C’était plutôt comme ces courants froids qui traversent lorsqu’on nage dans un lac de montagne.

En levant la tête, Kael aperçut avec effroi que la coupole était fissurée. Les étoiles, derrière, scintillaient d’une lueur glacée. Terrifié, il faillit repartir immédiatement par là où il était venu, avant de réaliser que si la coupole avait vraiment été brisée, il aurait déjà été aspiré par la fissure. Par acquis de conscience, il jeta un coup d’oeil à son utilitaire : il avait de l’avance, pourtant ! Il ne pouvait pas déjà faire nuit… Mais le cadran n’affichait que le chiffre 0, dont le glyphe scintillait faiblement comme le reflet d’une époque révolue.

Alors, en regardant autour de lui, le perædhel comprit. Il se trouvait dans la même grande salle que tout à l’heure, mais à une autre époque, une autre dimension. Un futur hypothétique et catastrophique, où tout serait mort, ou un non-temps suspendu, en attente. La Cité des Oubliés. Voilà la raison des grimaces du sluagh et du passant de tout à l’heure. Il s’agissait de la Cité des Morts, de l’endroit, dans le Ráith Mebd, où l’on relâchait les âmes après avoir récolté le cristal où elles étaient enfermées. Une dimension, lui avait dit son oncle qui craignait la mort plus que tout, peuplée d’êtres immatériels, aigris, obsessionnels et vengeurs, jaloux de la chair que possédaient encore les ædhil qui, contrairement à eux, avaient la chance d’être incarnés. À cause de la dissolution de leur terre d’origine dans l’Abîme, la réincarnation leur était devenue à tous interdite, et en attente de la reconquête d’Ultar, ceux qui avaient quitté leur enveloppe charnelle sans atteindre Tyrn-an-nnagh devaient patienter ici, dans ce genre d’endroit. Des dimensions de poche peu accueillantes, n’offrant aucune chaleur ni amusement. Et c’était là-dedans que les filidhean du Chagrin Nocturne lui avaient donné rendez-vous. Celui, de tous les endroits possibles du Mebd, qu’ils avaient choisi.

Kael pesta. C’était bien un coup des fous ! Et, résigné, il commença à chercher le fameux Pont des Soupirs.

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