57.5

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Nolwenn

Pendant tout le trajet, Dolorès reste plantée derrière moi, son imper tendu en l'air au-dessus de nous pour nous abriter de la pluie. La fillette reste à l'arrière du bateau à regarder s'éloigner l'île, et son enfance je crois. Quand Anakar n'est sûrement plus qu'une ligne vague à l'horizon, elle nous rejoint et lâche :

— La sorcière ne mange pas d'enfants, hein ? Elle n'a pas fait bouillir Susana...

— On dirait bien que non, lui répond Dolorès.

Leahonia paraît déçue, comme si ça l'attristait encore plus de savoir que son amie est morte noyée, sans raison ; qu'il n'y a pas de coupable. Personne contre qui tourner toute sa colère pour apaiser sa peine. Je peux le comprendre, car je ressentirais exactement la même chose, si j'apprenais que Papa s'était bien suicidé. Et pourtant, de temps en temps, j'essaye de l'admettre, de me dire que c'est possible. Je sais de toute façon que je n'ai pas le choix : mon père n'est plus là, mes sœurs suivent leur chemin et moi, je trace ma propre route. La seule route qui, à ce moment-là, m'a paru acceptable.

— On devrait dire aux gens que la sorcière est gentille, en vérité, non ? suggère la petite pour chasser sa tristesse.

Elle a raison. Personne ne mérite de vivre seul au fond d'un marais.Surtout pas quelqu'un comme Agpe Kär : elle a le cœur sur la main et sa cuisine est à tomber.

— Vous ne direz rien à personne, nous sermonne Dolorès. C'est clair ?

— Mais pourquoi ? je proteste. Agpe ne mérite pas...

— Wennie. J'ai rencontré la même femme que vous deux, ce soir. Moi aussi, j'ai vu comme elle avait du cœur. C'est sûrement même la raison pour laquelle elle vit ainsi recluse. S'ils ne la redoutaient pas, les gens du coin la briseraient en moins de deux. Parfois, la peur et la paix sont deux facettes d'une même médaille.

— Mais qui voudrait de cette paix-là ?

Ni Dolly ni le reste du monde n'a de réponse à ma question. Moi, je sais que je n'accepterais jamais de vivre dans la peur, ni d'inspirer la crainte, ni d'être quelqu'un d'autre. Dans un coin de ma tête, je chiffonne le brouillon d'une meilleure réponse.

Nous amarrons à Puertoculto. J'ai comme l'impression que Leahonia nous en veut, quand nous lui annonçons que nous allons partir. Vu que la pluie s'est calmée, Dolorès propose même de lever le camp tout de suite. Aucune de nous deux ne craint de traverser la jungle en pleine nuit. Pas si nous sommes ensemble. Pour consoler Lea, je lui promets de lui rendre son grimoire tout traduis. Elle me sourit un peu, à peine, juste ce qu'il faut pour ne pas me bouder.

Dolorès et moi faisons vite nos affaires. Nous quittons le village.

La jungle est douce, la nuit. Pas aussi effrayante qu'on pourrait l'imaginer. Les sentiers sentent bon l'écorce mouillée de pluie. Les immenses feuilles des arbres nous protègent de l'averse, sauf quand elles ploient et se renversent sur nos têtes comme des seaux pleins à ras bord. Il est passé deux heures, quand nous poussons la porte de la cabane de Dolorès. C'est le cadrant qui le dit, mais je le regarde à peine. C'est elle seule que dévorent mes deux paires d'yeux, indistinctes.

Nous lâchons nos bagages. On se débarrasse vite fait de nos vêtements trempés. C'est encore trop gênant, l'idée de se voir nues, même si ça s'est déjà fait, malgré nous. Alors nous enfilons chacune le premier vêtement qui nous tombe sous la main. Elle une robe de chambre : un kimono mais en plus fin. Moi l'un de ses t-shirts, trop ample pour mon mètre-soixante et mes petites épaules. Je l'ai à peine passé que Dolorès me tire, par les manches, et me mords d'un baiser. Mordre, je crois que c'est le mot. Elle n'y met pas les dents, mais c'est aussi sauvage et puissant qu'une morsure. Ça me hérisse le poil. Un frisson dans mon dos, dans le haut de ma queue, me le murmure. Elle était affamée. Pas de ragoût, mais de moi. Mes bras encerclent ses hanches. Je sens son cœur qui bat et tout son corps qui vibre sous sa poitrine douillette. Je réplique à pleine bouche, avec autant d'appétit.

Je savoure le rôti des gerçures cuites par le soleil, la texture pâteuse de sa salive, le bouillon de ses lèvres retroussées, qui m'aspire avec la douceur visqueuse d'une anémone de mer. Je dois bien l'avouer : c'est vraiment l'une des choses les plus agréables au monde. Avec le chocolat, le duvet bouloché de mon chat en peluche et le bruit de l'orage quand il frappe ses tambours.

Et puis la langue de Dolorès dérape entre mes lèvres, comme un pagure se précipite dans sa nouvelle coquille. Nos papilles qui s'accrochent, ça me grise, encore plus que l'herbe à chat. Tout mon félin bondit sous l'effet de la surprise.

Mon nez devient museau contre celui de Dolly et ma truffe froide l'alerte. Elle se recule un peu et m'observe, du bout de la queue à la pointe des oreilles. Ma langue mouline dans le vide laissée par la sienne, sans que j'arrive à cracher la moindre explication. Je vais ouvrir la bouche, mais elle glisse une caresse dans mes cheveux emmêlés. Sa main grimpe le long de mon oreille velue, et ses doigts me cajolent. Je ronronne.

Dolorès me sourit tendrement, le rire tout juste contenu. Sans s'arrêter de grattouiller mon crâne de chat, elle plaque son front contre le mien.

— Tu n'es pas obligée de m'expliquer Wennie. Ne t''inquiète pas. Je le savais déjà.

Elle m'avoue que parfois, elle m'a regardé dormir, lorsque j'étais un chat. Elle n'a jamais rien dit, elle attendait que j'en parle. Mais rien ne m'y oblige, répète-t-elle. Elle m'aime, juste comme je suis.

Cette nuit-là, nous dormons face à face sur le futon, serrées l'une contre l'autre. J'ignore où est la dague. Nous dormons, c'est vite dit. Dolorès dort, moi pas. Ses cauchemars dorment aussi. Elle se repose enfin. Moi mon cerveau fourmille et me tient éveillée. J'en veux un peu au chat d'avoir interrompu quelque chose de nouveau. Je le remercie aussi, en me disant que peut-être j'avais mauvaise haleine après cette longue journée et la soupe de poissons. Et je suis soulagée que Dolorès sache tout, ou presque. Ce qu'il reste à savoir, je lui dirai demain. Pourtant, mon soulagement, il ne ressemble ni au calme, ni à un genre de berceuse. Mon esprit se tortille dans tous les sens possibles. Il y a toutes les questions qui émergent. Comment taire à mes sœurs tout ce que j'ai révélé à la fille que j'aime ? Est-ce que je dois les prévenir ? Est-ce que l'herbe à chat me rendrait positive au dépistage de drogue ? Un chat et un humain, comment est-ce que ça s'accouple ?

Un petit bruit lointain me titille les tympans. Pilipi. Pilipi. Mes oreilles se sont dressées sur le haut de mon crâne. Je glisse mon oreiller entre les bras de Dolorès et m'en extirpe doucement. Il fait encore tout noir. Quatre ou cinq heures du matin, à tout casser. Je me faufile dehors, par la porte coulissante. Le vent s'est levé sur la mer. J'avance pieds nus, les bras serrés sur le t-shirt trop grand. Je frissonne. L'air est humide, la nuit est fraîche. À demi chat, je m'approche de l'orée de la jungle à pattes de velours, quand un grognement rauque se joint à la comptine du vent. Je me glisse prudemment le long de la façade. Deux yeux luisants me fixent sous un buisson.

— Sprinkles ? Tu m'as fichu la frousse !

J'avance la main en direction du chat qui frotte sa joue velue contre mes doigts frileux.

Je soulève le matou et le pose sur la terrasse, à l'abri de la pluie. Je m'assieds comme lui. Les jambes recourbées, les bras tendus, toute griffe prête à sortir, la queue qui fouette la nuit et les oreilles dressées vers le ciel couvert. Deux chats dans la pénombre. J'ai retrouvé mon ombre.

Pilipi. Pilipi, reprend le couinement qui a ruiné mes réflexions. À quoi je réfléchissais, déjà ?

Quelque chose se tapit sous la terrasse voisine. Comme un chat, je ne bouge pas, mais je reste aux aguets, cachée par l'obscurité. Deux petits yeux pétillent entre les pilotis. Les minutes défilent. Je ne remue pas d'un poil. La créature s'aventure dans l'allée du lotissement. Mes pupilles dilatées voient clairement avancer l'espèce de gros rongeur. On ne dirait ni un rat, ni un porc-épic. Plutôt un genre d'énorme hamster avec une grosse fourrure et une longue queue fournie.

Je me tiens tranquille, mais Mr. Sprinkles dandine son popotin et bondit sur le seul animal au monde que je ne connais pas. Je connais les talents de chasseur de Sprinkles. Je ne saurais jamais ce qu'était ce hamster. C'est ce que je me dis, jusqu'à ce qu'il arrive quelque chose d'inattendu.

Le gros rongeur tient tête à mon chat et, alors qu'ils se battent, les poils de son dos se resserrent, se durcissent, pour former une carapace. Le hamster-tortue ouvre la gueule pour mordre et, à la place des dents, je vois les pattes-mâchoires d'une araignée rieuse (la plus commune, chez nous : on en croise à la cave).

Je me relève d'un bond et appelle :

— Dolorès ! Dolly ! Viens vite !

Je crie tellement fort que Sprinkles sursaute, et son rival s'enfuie.

— Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? s’affole Dolorès qui titube de fatigue.

Elle vient de débouler sur la terrasse, les cheveux en pagaille et sa dague à la main, comme si elle venait me tirer des griffes d'un méchant ravisseur. J'en exploserais de rire, mais je jubile tellement que mon rire ne sort pas. Je la secoue par l'épaule, comme si je me secouais moi, pour me tirer d'un rêve.

— Là ! Dans l'allée ! Il y avait un nootak ! Un gros hamster, juste comme tu avais dit ! Et il s'est transformé, comme disait Leahonia !

Elle pose sa main sur mon front. Papa aussi le faisait, lorsque j'étais malade.

— Pas de fièvre. C'est la pluie qui t'a tapé sur la tête, Wennie ?

S'il y a une chose que je ne supporte pas, c'est qu'on ne me croie pas quand je sais que j'ai raison. Je lui attrape le visage et le compresse si fort dans mes deux petites mains qu'elle ne peut rien rétorquer.

— Tu m'as vue me transformer. Hein Dolly ? Et tu crois quand même que j'existe, pas vrai ? Tu sors pas encore avec une fille imaginaire ? Des fois je suis une fille, mais je suis aussi un chat. Eh bien le nootak, c'est la même chose. C'est un gros hamster, mais c'est aussi une tortue, une araignée, ou je sais pas quoi d'autre. Il est comme moi. Tu comprends ? C'est ça, ce que nous sommes !

Nous venons toutes les deux de comprendre quelque chose. Mais si c'est la même chose, je ne le sais pas encore. Je ne dormirai pas. Il me vient à l'idée que c'est peut-être le jour le plus important de ma vie. Mais j'ai peur, en même temps, que des jours plus importants encore approchent. J'ai tout aussi peur que je suis impatiente. Ma seule vraie peur, dans le fond, c'est que trop de questions ne trouvent jamais de réponse.

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
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Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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