Episode 55 (2/2) - Le cercle aux secrets

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Adoria

Alors que nous regagnons l'Académie, Faustine et moi, nous croisons la route d'une Nelly pensive. Ma sœur est sans pitié, et je crois bien qu'elle profite de ce moment de faiblesse pour la défier en duel. Nelly blêmit. Quant à moi, j'assiste impuissante au petit jeu de hasard qui décidera de son sort. La capitaine vire au vert, car c'est à ma frangine sadique de décider à quelle sauce elle la mangera – et il n'y a aucun doute, elle n'en fera qu'une bouchée.

— Tire pas cette tête, l'éclopée ! Je vais pas te manger. J'suis magnanime, tu sais.

En général, c'est mauvais signe, quand Faustine dégaine les grands mots. Je suis à deux doigts de l'implorer d'épargner une amie, mais elle me vole la parole.

— Tu dirais quoi d'un test de maths ?

— Te fous pas de moi, Blanche-Neige. C'est évident que je vais perdre.

— OK. Comme je suis bonne joueuse, je vais te laisser une autre chance.

Bonne joueuse ? Mon œil ! Y a dix minutes encore, tu préférais clamser que déclarer forfait ! Je rajuste le bandeau sur mon orbite coulant. La pauvre Nelly ne sait pas ce qui l'attend.

Ma sœur avise une pierre au bord d'un parterre et la retourne doucement. Elle plonge ses doigts crochus dans la terre boueuse et brandit deux vers frétillants.

— La première qui avale le sien l'emporte. Ça te va ?

Nelly déglutit mais ne se débine pas. Elle avance et saisit l'asticot du bout des doigts, dans une grimace de vomi.

— J'ai vraiment pas envie de voir ça !

Je préfère fuir cette épreuve répugnante, dont je connais d'avance la gagnante. Faustine a déjà dû bouffer plus d'un vers, dans ses pommes. Je me demande si le poisson en moi voudrait de ces asticots-là. Je ne préfère pas m'abaisser à le découvrir.

J'approche de mon casier et je souris compulsivement, dans le couloir quasi désert, en rêvant de ma serviette et du confort de mon sweat-shirt. Mon sourire retombe dès l'instant où j'entrevois le papier qui dépasse de sous de la porte métallique.

— Merde, pas aujourd'hui.

Je sais pertinemment ce que veut cette raclure : que je me mouille. Pourquoi ? Ça, ça me dépasse. Sans même prendre la peine de lire l'invitation, j'enfile mon jersey et rabats la capuche. Comme ça, au moins, si mes écailles se pointent... Alors, seulement, je déplie le message.

« Pas envie de faire trempette ? Très bien. Nouveau programme : grillades d'insectes fumés aux encyclopédies. »

Mon sang ne fait qu'un tour. J'ai beau ne pas être la fille la plus futée du campus, moi seule saurait deviner ce qu'un insecte peut foutre au beau milieu des livres.

— Emma !

Je me précipite en direction de la bibliothèque, bousculant au passage une Dayanara excédée, qui ne se prive pas de me rappeler qu'on « ne court pas dans les couloirs ». Je n'ai vraiment pas le temps de respecter le règlement, là tout de suite. Pas envie que ma sœur finisse en barbecue !

Mon inquiétude se confirme quand j'arrive devant la porte du Centre de Ressources Textuelles. Ça pue le cramé. De la fumée s'échappe par dessous les battants. J'ai beau pousser, ça ne s'ouvre pas. Mais je garde mon sang-froid. Je connais cette sensation maintenant ; je sais ce que ça fait quand mon corps se transforme et je devrais le maîtriser. Il suffit que j'accepte tout ce qui dort dans mes gènes, tout ce qui ne demande qu'à être réveillé. De toute façon, je le sais, si je pousse mes limites, les vieux instincts surgiront préserver ma survie. Alors je n'hésite pas. Je me jette sur la porte, gonflée de toute ma force, de toute ma volonté, et ma coquille se blinde. L'accès se débloque enfin.

À l'intérieur, je distingue à peine les étagères chargées de bouquins, derrière l'épais brouillard. Un nuage suffoquant flotte partout dans la pièce. Pas une goutte d'eau, cette fois. À croire que le corbeau a changé de stratégie, en préférant m'enlever l'avantage du terrain.

— Em...

J'essaye de l'appeler, mais les cendres volatiles m'enrouent les cordes vocales. Impossible de crier. Je m'élance vers le centre de la salle, là où je crois me souvenir que sont les tables d'étude. Mince, pourquoi il a fallu que je ne mette le nez ici que deux ou trois fois ? Je préférais bosser dans ma chambre, avec Nelly, toujours moins sérieusement que prévu. Si j'avais plutôt joué les rats de bibliothèque, les rayons entre lesquels je cherche désespérément ma sœur ne me paraîtraient pas aussi labyrinthiques. Putain, Em, où tu es ? Donne-moi un signe, s'te plaît !

Un signe ? Peut-être que c'est à moi d'en donner un. Sinon, comment saura-t-elle que j'ai couru à sa rescousse ? Vite, Ad', réfléchis ! Qu'est-ce qu'un patchwork écailleux dans ton genre a dans le ventre ? Qui est donc le poisson de la situation ?

J'ai peu de temps avant d'étouffer, et aucune flaque d'eau dans laquelle reprendre mon souffle. Pas un foutu aquarium en vue ! Aucun repère fiable, mis à part les loupiotes blafardes des étagères noyées dans la fumée. L'anguille en moi se cambre : je me souviens trop bien de l'effet de la décharge, mais c'est la seule idée qui me traverse l'esprit. Sans attendre, j'escalade la bibliothèque comme une vulgaire échelle et, puisant dans toute ma force, j'arrache le luminaire. Je me branche du bout des doigts à ce qui reste des câbles maltraités, dans l'espoir que ça stimulera mes cellules électriques. Je ne saurai jamais, si mon corps en série, comme une ampoule de plus, a absorbé le courant de la bibliothèque, ou si à moi seule j'ai produit l'éclair qui a fendu mon corps. Juste le temps de renforcer mon blindage pour ne pas défaillir. OK, je prends le pli.

Je saute sur le plancher, à peine chancelante. Je me tiens tout de même au rayon quand j'avance. Tous les néons ont sauté. Le noir complet. Quelque chose roule au sol, dans ma direction. Le nez dans mon sweat-shirt pour filtrer l'air toxique. Comme si un bout de tissus allait me sauver la vie ! À quelques pas, j'entrevois un objet luisant. Je plisse les yeux pour le reconnaître : ce casse-tête lumineux que triturent toujours les jumeaux Barkley. Ils seraient là, eux aussi ? Ils ont vu mon signal.

Sans réfléchir, je fonce en direction du cube. En apnée. Au moins une compétence que je ne dois qu'à moi, qu'à des heures de pratique, qu'à mon acharnement. Et pas à je-ne-sais-quelle bestiole d'éprouvette !

Comme je trace, de même que quand je nage à pleine vitesse, mes sens s'aiguisent. Je vois clair, ou quasi. Je les vois, sous les tables, barricadées dans une forteresse de fortune. Le visage recouvert par son foulard, Tasha protège le corps évanoui de ma sœur. J'accours, mes les flammes en même temps se propagent entre elles et moi. Connerie d'appel d'air !

Il n'y a même pas à hésiter. Je me jette à travers le brasier, étouffe à grandes claques de mucus chaque étincelle qui tente de m'enflammer. Mes fringues sont encore humides, heureusement, et le feu me lâche la grappe. Je me précipite sur Emmanuelle, la bascule sur mon épaule et attrape le bras de Tasha pour la tirer hors de là. Peut-être que des réponses s'embrasent derrière nous, que je laisse brûler la piste de mon maître chanteur. Peu importe. Il n'y a que les tintements des bracelets de Tasha, le souffle du feu dans nos dos et la respiration éraillée de ma sœur dans mon cou.

La porte n'est qu'à quelques mètres, quand l'alarme se met à hurler et me déchire les tympans – l'une des rares parties de mon corps que je ne peux pas blinder. C'est pas trop tôt ! Du même coup, les douches se déclenchent, nous crachent leurs eaux froides à la face. Emmanuelle émerge, et mes écailles aussi. Je lâche Tasha dans le couloir et porte ma sœur jusqu'aux dortoirs. Comme une fugitive. Je ne me retourne pas. Ni sur les curieux qui s'amassent devant les portes du CRT, ni sur la sécurité qui débarque.

Je finis de me sécher, et Emma de reprendre ses esprits. Aucune de nous n'a décroché un mot, depuis ce sauvetage aux allures d'escampette. Elle a vidé deux bouteilles d'eau depuis notre arrivée dans sa chambre ; vomi trois fois de la cendre dans l'évier. Mes sens sont revenus à la normale, mais mon sang boue toujours. Je m'emporte :

— J'en reviens pas que cette enflure ait osé s'en prendre à toi ? C'était quoi le plan ? M'attirer sous les douches ? Et pourquoi cette putain d'alarme s'est pas déclenchée plus tôt ? C'est pas supposé être sensible, cette camelote ?

Emma s'éclaircit la gorge. Elle est beaucoup trop calme pour quelqu'un qu'on a tenté d'assassiner.

— Il faut croire que j'ai dit ou fait quelque chose qui a énervé ton corbeau.

— Comment ça ?

— Qui sait. Il a peut-être eu peur qu'on le démasque durant le jeu.

— Je suis pas une violente, Em', tu le sais, mais cette ordure m'a vraiment donné envie de l'étriper !

— L'électrocution, ce serait plus ton genre, non ?

— T'as vu mon signal, alors ?

— Oui, juste avant de perdre connaissance. T'en fais pas pour Tasha, elle n'a pas tout compris, derrière son écharpe. Mais toi, tu n'as rien à me dire, concernant ta métamorphose ?

Ça ne me plaît pas, de tout devoir lui déballer. Surtout parce que je sens qu'on me cache quelque chose. Roxane qui se fait la malle. Luna qui se la joue cavalier seul. Emmanuelle qui nous fait des mystères. Sans parler de Faustine ! Quand est-ce que tout le monde a cessé d'être honnête ?

Je ne suis pas bonne menteuse, je n'aime pas me retenir. Je suis sur le point de tout lui raconter lorsque la porte s'ouvre sur une silhouette blanche, esquintée. Presque fantomatique. La diversion : ça par contre, ça me connaît.

— Faust ! Bon sang, où tu étais passée ?

— On m'a retenue. Un duel. J'ai perdu.

— Quoi ? s'écrie-t-on d'une même voix.

Emmanuelle elle-même n'en revient pas que quelqu'un ait pu avoir le dessus sur notre endiablée de frangine. Je meurs d'envie de savoir qui est ce téméraire. Mais Emma soupire sans me laisser le temps de deviner :

— Dis-moi que tu n'as pas cédé mon secret...

— Celui de William, tu veux dire ?

— Faust !

En s'énervant, Emma a laissé échapper ses mandibules. Elle s'empresse de se couvrir la bouche pour les ravaler. Sous ces airs d'insecte inoffensif, c'est fou ce qu'elle peut se révéler menaçante.

— Crois-moi, c'est pas l'envie qui me manquait ! raille Faustine. Mais j'ai donné mon papier. Rassurée ?

— À qui ? Qui t'a battue ?

— Shell.

Cette fois encore, la surprise nous saisit et nous nous étranglons :

— Shell ?

— La p'tite brune toute fragile ?

— Ouais. C'est elle qui a choisi l'épreuve. Escalader un arbre. J'aurais dû me méfier. Je suis tombée sur un nid d'oiseaux. Les piafs ont flippé ; ça piaillait et ça battait des ailes de partout. Elle est arrivée en haut avant moi.

— Faut dire qu'elle, c'est un poids-plume !

— T'as perdu contre l'autre bimbo grincheuse, Ad'. T'as le droit de la fermer.

— C'est bon, pas la peine de remuer le couteau...

Avec tout le sérieux du monde, Emma stoppe net notre petite querelle.

— Bon. Ton secret, Faust, c'était quoi ?

Elle roule des yeux, un sourire qui jubile plaqué sur ses lèvres croquées. J'ose à peine imaginer ce qu'elle a eu le culot d'écrire, pour en jouir à ce point. Je suis surprise de ne pas l'être quand elle lâche le morceau :

J'ai tué quelqu'un.

Emma fronce les sourcils.

— Quoi, un oiseau ? Un lézard ? T'es consciente qu'on était supposées écrire une vérité ?

— C'est pas comme si quelqu'un risquait d'aller vérifier.

— Pauvre Shell ! je m'esclaffe. T'as dû la traumatiser !

— Même vous, je vous fous les jetons...

Elle marque un point. Mais, depuis quelques heures, je commence à croire qu'à sa manière Faustine nous veut du bien. Ou quelque chose de ce genre. Quelque chose que Luna aurait pu mettre en mots, qu'elle a toujours perçu. Est-ce que je suis aveugle, ou bien est-ce que c'est le monde qui est inutilement complexe ?

Faustine ricane en dépliant ses petits trophées.

— T'es sérieuse Adoria ? Ma mère est un poisson. Elle est belle, ta vérité ! J'ai peut-être fichu la frousse à Shell, mais Nelly doit te prendre pour une toxico siphonnée !

— T'as vraiment écrit ça ? demande Emma, pleine de jugement.

— On était supposées écrire la vérité, alors...

— Et les autres ? s'enquit-elle sans me laisser me justifier.

Faustine fait l'inventaire de ses quatre bouts de papier.

— Tu connais celui de Will. Je connais celui de Feng. Et celui de Degory, laissons-le à Adoria. Comme ça, nous serons quittes.

Je me dresse entre elles, soudainement hors de moi.

— C'est vous qui êtes sérieuses ? On va encore se faire des cachotteries pendant longtemps ?

Mais la main de Faust vient se plaquer sur mon épaule. Ses doigts pressent sans effort, je l'entends sans qu'elle le dise : « Calme-toi ! ».

— T'as toujours été la plus loyale d'entre nous, lâche-t-elle, décidément résolue à me brosser dans le sens du poil. Alors j'imagine que tu ne veux pas trahir le secret de ton ami. C'est pareil pour tout le monde.

Je suis étonnée d'apprendre qu'elle considère vraiment Feng comme telle. À moins que ça ne soit encore qu'une façade, l'enduit tout blanc tout propre qui dissimule une autre de ses idées tordues. Je me ravise tout de même et prends le papier de Diggy, sans le lire.

— Oh, j'ai vu le secret de Kit, aussi. Ce n'est l'amie de personne, alors je peux vous le dire. Son vrai nom, c'est Deliwe. Allez savoir d'où ça sort ! Et toi Emma, dis-nous, quel secret t'as vendu à Koma ?

Elle répond aussitôt, assurément fière d'elle.

J'ai triché à ce jeu.

— Et c'est la vérité, ça, peut-être ?

— Tu me sous-estimes, Faustine.

Je crois que j'ai capté.

— Attends une minutes. Tu prétends avoir triché. Ce qui est faux. Donc tu triches. J'ai bon ?

— Bien vu, mais non. J'ai vraiment triché.

Pour une fois depuis longtemps, Emmanuelle joue franc-jeu et nous déballe sa stratégie : quatre minuscules caméras empruntées au club de criminologie, qui ont enregistré une bonne partie des duels. Dès que Tasha et William se seront réconciliés, dit-elle, ils l'aideront à agrandir les images, à décrypter les conversations et les secrets de chacun. C'est alors que me vient une idée de génie.

— T'as filmé la bibliothèque, Emma ?

— Tu veux savoir qui a mis le feu, n'est-ce pas ? Je l'avais peut-être déjà décrochée, quand ça a eu lieu. Mais j'imagine que ça ne coûte rien de jeter un œil.

J'attrape mon ordinateur rapido-presto et nous nous serrons toutes les trois sur mon lit pour regarder le film, à vrai dire assez peu palpitant, d'un après-midi d'été dans la bibliothèque quasi déserte. Emmanuelle martèle la commande d'avance rapide, en relâchant de temps à autre pour vérifier que rien d'anormal ne se passe dans un coin. Enfin, elle apparaît à l'image, débout sur la table, en gros plan, pour décrocher le mouchard.

— Là !

Elle pointe du doigt un rayon à l'extrémité gauche du champ. Quelqu'un se trouve là, quelques minutes avant que l'incendie se déclare. Cette silhouette et ce visage, nous le reconnaîtrions entre mille, pour une simple et bonne raison : c'est moi.

Une drôle de sensation me prend, comme une sorte de dégoût. Je lâche l'écran et me recule sur le matelas.

— C'est quoi ce bordel ?

— En tout cas, ce n'est pas toi, m'assure Faustine. On était encore ensemble, à cette heure-ci. Alors, tu as un clone. C'est pas franchement une meilleure nouvelle.

— Je crains qu'on ait sous-estimé le maître chanteur, s'inquiète Emma.

Tout mon corps tremble. Quoi qu'il se passe, je ne veux pas y croire.

— Tu avais aussi installé une caméra dans le couloir, non ? Peut-être qu'on pourrait voir qui met le mot dans mon casier...

Emmanuelle accepte que l'on regarde cette bande-là aussi. Mais bien sûr, nous savons toutes déjà ce que je redoute profondément : la personne qui glisse cette note dans mon casier, une fois encore, n'est autre que moi-même. Deux solution. Soit je suis folle, soit je me fais harceler par mon clone maléfique. Un clone dont on me collera à coup sûr les méfaits sur le dos.

Je déglutis. En même temps, mes deux sœurs me saisissent pour me réconforter. Et quelque part, malgré la terreur qui me noue les tripes, et même si je sais que bientôt le ciel me tombera sur la tête, je savoure cet instant, comme si cette accolade devait être la dernière.

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("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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