Episode 58.1 - Hiérodules

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Roxane

Je traîne mon buste alourdi jusqu'au bar et glisse mollement sur le comptoir. Je viens de me réveiller. Dans sa tenue d'infirmière moulante, le décolleté déployé dès le matin, Jeringa me scrute comme pour m'examiner. Ma mine semble lui convenir puisqu'elle demande avec l'habituel accent à charmer les serpents :

— Je te sers quoi, Jewel ?

— Tout, sauf le machin laiteux qui a un goût de sperme.

— T'as tort, ma jolie. Ça accoutume le palais.

— J'ai envie de vomir...

— T'en fais pas, t'es pas enceinte. On te donne tout ce qu'il faut.

Je m'en vais siroter mon cocktail au bout du couloir, à l'heure où ma pièce préférée est vacante. Préférée, c'est un grand mot. J'abaisse la poignée de la chambre-à-la-demande et la voix de l'auto-assistant chantonne son salut monocorde :

— Bonjour Jewel. Quel espace désirez-vous charger ?

Et je réponds, comme d'habitude :

— Véranda, avec transats. Jour de beau temps.

Aussitôt, les murs holographiques de la chambre se travestissent, à l'image du solarium commandé. Les micro-blocs au sol modèlent ma chaise-longue sur un plancher qui sent le vécu, une pile de magazines que je ne pourrai pas lire, parce qu'ils n'existent pas, et même une petite table boisée sur laquelle je dépose mon verre bien entamé.

Je m'allonge sur le transat de contrefaçon. La densité adaptable rend le matelas moelleux, comme un vrai. Au-dessus de ma tête, l'illusion du ciel bleu derrière la fausse verrière me paraît si réelle. Les nuages défilent, je devine le vent que j'entends siffler doucement entre deux chants d'oiseaux endémiques. Encore un peu, et je me croirais dans le solarium de la villa, là où j'aimais me prélasser et inviter les mecs qui me tapaient dans l’œil. Une chance que je n'aie jamais pensé à enregistrer un visu de ma maison. J'aurais été tentée de reproduire à l'identique ma chambre ou notre salon dans cet imitateur glauque. De faire entrer dans ce trou tout ce qu'il y avait de bien dans ma vie. De recréer les lieux que j'aime et rejouer mes belles années dans l'exacte même pièce où je me suis fait violer.

Depuis ce soir-là, Jeringa et les autres me ménagent. Chaque soir, on m'envoie des clients gentils, avenants, cordiaux. Que des honnêtes hommes qui viennent ici parce que c'est à la mode, parce que c'est naturel, parce qu'il n'y a rien d'illégal à bander ni à se faire plaisir. Je n'ai pas à me plaindre. La plupart sont polis, soigneux et ne me forcent pas. Une fois ma virginité vendue, je crois que ma valeur a brutalement dégringolé. C'est vrai que je ne suis pas le plus joli lot de la maison, loin de là. Le Temple grouille de beautés sulfureuses qui me surpassent en tout et qui ne passent pas leur temps à errer, à demi somnambule, dans les couloirs sans fin, étourdie par les mélanges prodigieux de Jeringa. J'engloutis ses mixtures les unes après les autres ; la seule façon décente d'avaler la pilule. Au moins je ne sens rien, dans l'insipidité coutumière de la même journée qui se répète en boucle. Je me lève, bois un verre, me repose, me vide la tête, avale encore un verre ou deux, me refais une beauté. Je m'apprête, alors même qu'en journée presque personne ne vient, et d'autant moins pour moi. Il n'y a que les malades pris en charge par Jeri ou les fous qu'on confie aux bons soins du sexbot au nom imprononçable. La journée, on a le choix : discuter ou se taire, se prélasser au salon ou pleurer dans sa chambre. Beaucoup de filles se masturbent, comme si les heures du soir ne leur suffisaient pas, ou bien peut-être pour compenser. Moi, je n'y arrive pas.

Moi, j'ai quitté la chambre dès que j'ai été certaine que je n'avais aucune chance de filer par la fenêtre, ni de trouver de quoi me pendre. La journée, comme beaucoup, je m'installe au salon, je patiente en silence et j'essaye d'être belle. Garder en toutes circonstances un sourire de façade et un trou lubrifié sont mes seules raisons d'être. J'en n'en cherche aucune autre, car ce serait un rêve et les rêves, je le sais, ne sont bons qu'à ternir tout ce qu'il y a de beau en nous.

Mes pensées résignées et la contemplation de l'azur de toc s'interrompent en même temps, quand Yrwv entre en trombe sans y être invitée. Comme tous les matins, elle assure la mission de m'informer des « bonnes nouvelles ». Je ne cache pas mon déplaisir qui, en sa qualité d'androïde, l'indiffère bien de toute façon. Un jour, elle m'annonce que la plus petite queue de l'archipel nous fera l'honneur de sa présence le soir, qu'on raconte que lui faire l'amour c'est moins exaltant que de mettre un tampon, et le soir la rumeur s'avère. Le lendemain, elle me promet un prince à la chevelure dorée et à l'allure irréprochable, et je passe la nuit qui suit à jouer aux cartes avec un puceau. Le jour d'après encore, elle me parle d'une fille mais je décline par pudeur et, le soir, pour punition, je me retrouve entre deux types qui finissent par jouir en se regardant l'un l'autre, vu que je me trouve réduite à une simple faille entre leurs deux virilités. Hier encore, elle présageait la venue d'un infirme charmant avec une bite en bois. J'ai fini la nuit seule, avec une prothèse en guise de pourboire.

Dans notre cage dorée, seule la nuit dépravée offre son lot de surprises, d’exotisme et de rafraîchissements. À un moment donné, on n'a plus d'autre choix que d'y trouver son compte.

— Comme tu as été sage, ce soir, on te réserve le fils d'un riche industriel. Et le salaire qui va avec.

Le salaire, je n'en vois jamais la couleur et j'ignore même à quoi il servirait, à part peut-être commander des montagnes de porte-jarretelles pour m'en faire des rideaux, et oublier la rue qui me nargue à chaque fenêtre.

— Et vu qu'une réjouissance n'arrive jamais seule, on accueille une nouvelle aujourd'hui. Une fille de ton âge. Vous pourriez être amies.

— Je me demande à quoi ça va ressembler, une amie à qui je parlerai des derniers poils pubiens dégueulasses que j'ai dû décrasser, plutôt que d'un beau mec qui m'a fait un clin d’œil...

— C'est important de parler, d'échanger ses expériences.

Le fait qu'un robot me donne des leçons de sociabilité achève de me réduire à l'état d'une poupée. Moins qu'une pute d'I.A. Jewel, la poupée de chair. On me sort de ma boîte quand vient l'envie, on m'enfile une nouvelle tenue, on m'installe à la table miniature pour le thé, ou le whisky, et on m'oublie dans le jardin où les chiens me mordent les cuisses. On me retrouve, au matin, on me rafistole un peu et, pour me consoler, on m'enfile une nouvelle robe. Et puis c'est reparti !

Comme j'ai été gâtée cette nuit, que j'ai bu suffisamment et que l'hologramme du soleil m'a donné l'illusion d'une séance de bronzage quasi revigorante, je suis de bonne humeur. Alors je rejoins les autres au salon pour fêter l'arrivée d'une autre poupée de chair.

Ce mercredi, nous accueillons une transfuge d'une maison du Nord. D'après Jeringa, les messieurs s'arrachent les braguettes devant les petites Russes. Celle-ci est une native : elle a grandi dans une agence de passes, obtenu un statut autonome et, si j'en crois les bruits de couloirs, elle exerce « par amour du métier ». Il y a encore trois semaines, j'aurais pris ça pour un mensonge mal ficelé mais, maintenant que je connais la maison, maintenant que je sais comme Jeringa ou Boss mettent du cœur à l'ouvrage, je ne peux que hocher la tête et tenir ça pour vrai : certaines personnes ne répugnent pas à vendre leur corps, certaines même s'en satisfont.

Presque toute l'agence est installée sur les sofas, le banc du piano et même les marches de l'estrade. Les hiérodules les plus âgés ont préparé un goûter : un grand buffet de cupcakes colorés, bariolés de paillettes ou de perles de sucre. Des gâteaux si jolis qu'on les mettrait en bijoux. Le genre de goûter de fête dont chacune ici a dû crever d'envie, fillette. Le programme des réjouissances est déjà établi : s'empiffrer de pâtisseries hallucinogènes jusqu'à avoir l'estomac retourné, délirer nerveusement au milieu du salon, gober des papillons, faire du break-dance couchée, ou un colin-maillard chacune dans son coin, en arrosant les gorges des potions de Jeringa ; puis se faire dégueuler, chacune son tour, dans une cuvette dorée. Mes félicitations aux valeureux plombiers du Temple de Vénus, qu'on ne paye qu'en nature !

C'est une grande occasion, paraît-il. Si grande que Jeringa a libéré sa journée. Elle m'a gardé une place à sa droite, sur le plus prestigieux sofa du salon. Ça ne fait aucune différence, à mes yeux : tous puent l'extrait de fleur artificielle dont on asperge sans cesse les assises pour noyer les odeurs de sueur, de foutre et de vaseline. Mais, parce que c'est la règle, je m'assieds poliment et surjoue une mimique pleine de reconnaissance.

C'est une grande occasion. C'est certain, puisque la pute-de-nuit a fait le déplacement au beau milieu de la journée. On l'appelle Fugu et les rumeurs racontent que, partout où elle passe, on ramasse des cadavres. Jeringa et elle se méprisent mutuellement mais, à bien y regarder – et je n'ai que ça à faire – leurs sourires forcés ne diffèrent pas beaucoup de ceux que l'on échange à longueur de journée. Nous nous méprisons toutes, à commencer par nous-mêmes. Cette idée me rassure, car ça signifierait que je ne suis pas la seule.

Quand je vois la nouvelle, je comprends l'importance de ce jour ordinaire. On l'a fait asseoir sur le trône : un siège en velours rouge cousu de fils d'or qui porte bien son nom. On le réserve toujours aux invités de marque. C'est le moindre des honneurs que le Temple puisse réserver à cette petite allumeuse imberbe, pour lui donner l'envie de rester parmi nous. Ainsi perchée sur le gros fauteuil, le petit bout de femme semble plus jeune que moi. Mais c'est peut-être juste l'impression que donne son allure de loli prépubère. Le chemisier blanc moule sa poitrine généreuse, la boutonnière décorée de froufrous et le col couronné d'un gros nœud rouge pétant. La petite jupe plissée promet au moindre courant d'air de dévoiler l'étoffe de sa petite culotte – à moins que ce soit un string, ou qu'elle ne porte rien ! Les longues chaussettes rayées cachent moins ses mollets qu'elles ne glissent sur ses genoux, pour narguer le regard. Même moi, j'ai presque envie de les lui retirer ! Il n'y a pas à dire, cette salope sait y faire...

— Votre attention, commande Jeringa qui se lève en tapant dans les mains comme la gentille mono d'une colonie de vacances. Je veux que vous réserviez un accueil chaleureux à Gummygun, qui nous vient tout droit de Sibérie ! Les gâteries exotiques qui ponctuent son CV feraient pâlir nombre d'entre vous, mais souvenez-vous bien que Gummy est un atout majeur pour le Temple. Ravalez votre jalousie et redoublez d'efforts. Maintenant, place au buffet.

Sans lui laisser le temps de s'introduire d'elle-même, toute l'agence se détourne de Gummygun pour se ruer sur les gâteaux et s'égarer dans toutes les poudres que peut contenir la pâte. Elle a beau n'être inscrite nulle part, tout le monde connaît la règle : en pénétrant le Temple, on laisse son passé à la porte. Qui est la fille, son vécu ou ses aspirations, tout le monde s'en branle – au sens propre.

Les assises se vident. Ni moi ni elle ne bougeons. Nous nous dévisageons, sans vraie rivalité, juste pour faire connaissance d'une manière convenable. Elle porte bien son nom. Gummygun, une friandise ambulante, du genre acidulée. Sa peau, aussi blanche j'imagine que sa toundra natale, a l'aspect sirupeux d'un glaçage pâtissier. Ses longs cheveux bleu pétrole se coagulent tous à droite de sa figure, comme des fils gélatineux bourrés de colorant. L'autre moitié de son crâne, audacieusement rasée, exhibe le duvet bleu ; un poil pelucheux qui appelle les papouilles. Comme beaucoup, elle porte une coiffe. C'est comme une tradition, pour enfoncer le clou d'un rôle attitré jusqu'au sommet du corps qui n'est plus vraiment nôtre. La sienne est surchargée : un nœunœud assorti à celui de sa chemise, piqué de sucettes en pâte-à-sel. Quelque chose me dit qu'elle les a fabriqués toute seule, peut-être même carrément quand elle était petite et qu'elle clamait fièrement : « Moi, quand je serai grande, je serai prostituée ! » Je ne pose pas la question, parce que ça ne se fait pas. Je suppose qu'elle se dit le même genre de conneries, à force de me scruter dans mon déguisement de Princesse des Pétasses. Je me demande si elle sait que je préférerais être n'importe où plutôt qu'ici, même à récurer les WC de l'Académie. Peut-être que, comme les autres, elle ne veut pas savoir. Et là, contre toute attente, alors que ses yeux caramel me dévorent, la voilà qui me sourit, de toutes ses dents refaites impeccablement blanches. Moi, je me retrouve engluée par toute la sympathie que force sa gueule de guimauve. Je sens toute sa douceur, toute sa fougue, sa joie de vivre, et tout ça c'est sincère. Peu importe son âge, ce n'est rien qu'une enfant.

Je tourne sept fois ma langue dans ma bouche, comme on me l'a souvent répété. J'essaye de trouver quoi dire, par quel moyen subtil je pourrais être honnête. Mais, avant que j'aie les mots, la pute-de-nuit se glisse derrière le trône et passe l'un de ses gants noirs dans les cheveux de Gummy.

— Alors, comme ça, on ne fait pas honneur au buffet.

Notre nouvelle collègue secoue innocemment sa chevelure tape-à-l'œil.

— Pas besoin ! J'aime vraiment ce que je fais. Je me passe bien des bonbons que vous prenez pour tenir.

— Tu mérites tout mon respect, Sugar. J'ose espérer que tu te plairas dans ce trou. Et, avant que tu n'envisages de le quitter à tout jamais, j'aimerais que nous ayons une petite conversation. Je souhaite que tu m'enseignes deux ou trois faits sur les Terres du Nord... Encore une chose. Si, comme le souffle la rumeur, tu es bien le narko du Simnia, nous devrions faire affaire prochainement. Au plaisir.

La mystérieuse Fugu s'éloigne et, quand son aura meurtrière s'évapore enfin, l’atmosphère se détend un peu.

— Pfiou, elle m'a foutu les chocottes ! rit nerveusement Gummy.

À croire qu'elle ne sait rien du code de conduite. Je ne peux pas répondre, car je n'ai rien de juste à rétorquer. Je n'ai rien capté de l'échange dont je viens d'être spectatrice. Une habitude qui commence sérieusement à m'agacer. Je joue les idiotes pour essayer de comprendre. En réalité, je n'ai pas trop à forcer.

— C'est quoi, un narko ?

— Le genre de vitamines que votre infirmière vous fait gober pour que vous vous sentiez mieux, c'est des gens comme moi qui les font rentrer dans les maisons.

— T'es un dealer, en gros.

— C'est du pareil au même, sauf que les flics m'aiment bien.

— Et ça aussi, du coup, tu aimes vraiment le faire ?

— Évidemment. C'est pour aider les autres.

J'ai envie de gerber mon cocktail du matin.

— Dis-moi, Roxie, tu veux bien me faire une manucure ?

Personne ne m'a appelée comme ça depuis des semaines, mais c'est comme des années. Sans que je comprenne pourquoi, tout mon dos se raidit et le bout de mes mains tremble. Les larmes menacent carrément de foutre en l'air mon mascara. Il me faut un temps fou pour piger qu'on me parle, et du même coup pourquoi j'ai eu des sueurs froides. Ma voix déforme toutes les émotions en colère :

— D'où tu connais mon nom ?

— T'es Roxiglam, enfin ! Je t'ai reconnue !

Je ne réalise pas qu'un jour, j'ai gagné de l'argent en faisant quelque chose par plaisir. Maintenant, ça ressemble à un rêve lointain. Cela dit, ça explique son sourire, tout à l'heure.

— J'ai épilé les sourcils de tout le Simnia en suivant tes tutos ! J'adore comment t'expliques, tu rends tout super simple ! Mais je galère avec mes ongles, j'arrive pas à faire tenir les prothèses 3D. J'attendais ta vidéo là-dessus mais...

— Mais en ce moment, comme tu vois, je suis une pute de luxe. Je me lave la chatte, je suce des queues et je suis défoncée presque toute la journée ! Alors, tu m'excuseras, mais les tutos...

— Je t'excuse, Roxie. Mais t'es l'une des meilleures conseillères beauté de la toile, et tu es beaucoup trop vulgaire pour faire jouir les clients.

— Je t'ai pas demandé de conseils. Tes remarques, tu te les gardes !

— Je t'en dois beaucoup, des conseils. Que ça te plaise ou non, je te donnerai les miens. T'en feras ce que tu veux.

Elle me prend certainement pour une connasse aigrie. Pendant que les autres délirent et commencent à vomir leur goûter stupéfiant, Gummy déballe sa vie sans que personne ne remarque, et donc ne s'en inquiète. Elle me vante les mérites des femmes dévouées qui l'ont élevée et formée. Au Kanmishakhta, les filles sont toutes des sœurs, dit-elle. Je suis la sienne maintenant. Pour ça, elle peut courir ! Moi, mes sœurs sont dehors, à chercher d'autres choses que de possibles infections sexuellement transmissibles.

— Et sinon, Roxie, c'est quoi ta position préférée ?

Je manque de m'étouffer dans un relent gastrique.

— Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Tu vas pas me faire croire qu'elles ont toutes un petit nom !

— Bah, si... Presque toutes... Mais vu comme t'as l'air sainte-nitouche, j'imagine que tu connais pas grand chose d'autre que le missionnaire !

Elle m'explique vivement sa passion pour le kamasutra acrobatique : le collier suspendu ou la brouette sibérienne. Je ne veux même pas savoir à quoi ça peut ressembler. Je n'écoute pas vraiment. En ce moment, je me raserai volontiers le crâne pour entendre n'importe quoi d'autre. Je voudrais qu'on me raconte des rêves à dormir debout, qu'on s'acharne à m'instruire sur l'histoire de l'archipel, le nom des fleurs ou la parade nuptiale de n'importe quel oiseau, qu'on me gonfle avec des théorèmes élémentaires auxquels je ne capte strictement rien, qu'on me chante les louanges d'un vieux bouquin tordu, ou même qu'on me parle de sport. Tout, plutôt que cette nana qui me répète combien c'est cool de vendre son cul à des frustrés friqués !

On me viole la pensée à longueur de journée. On me rejoue le même tour, encore et encore. Et moi, je me laisse faire car je ne suis bonne qu'à ça : être aussi bonne que conne.

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Le texte ; les choses.
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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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