Episode 55 (1/2) - Le cercle aux secrets

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Adoria

— J'ai déjà filé mon secret à quelqu'un de confiance. Pas la peine qu'on se batte.

Faustine découvre un large sourire et, pour la première fois, je remarque comme ses dents brillent.

— On ne joue plus, sœurette. On va se battre pour de vrai, et tu vas tout donner.

Elle déclame ça avec des yeux de démente. À cet instant, j'ai peur d'elle, alors qu'il n'y a pas la moindre méchanceté dans sa voix, juste une sorte d'impatience. Elle veut en découdre, et moi je me demande pourquoi ça me tombe dessus. Sans doute tient-elle encore à enfoncer le clou, pour me rappeler que je ne suis rien de plus que son brouillon, qu'un essai imparfait. Je soupire.

— Bon, si tu y tiens.

Je cache une main dans mon dos et entame le décompte du pierre-papier-ciseau, mais ma sœur m'empoigne et me force à la suivre. Elle m'engueule :

— On ne joue plus, je t'ai dit ! Y a rien à décider. On va s'en mettre plein la face jusqu'à ce que l'une de nous deux ne puisse même plus bouger ! Tu piges ?

Je déglutis. J'ai déjà vu Faustine dans de mauvais jours mais là, vraiment, c'est le pompon ! À quoi ça rime, tout ça ? Où est-ce qu'elle veut en venir ? Et pourquoi ça me rend triste au lieu de m'énerver ?

— Il s'est passé quelque chose ?

Elle ne me répond pas. Elle m'entraîne fermement en direction du gymnase, nous franchissons la Targuèze puis empruntons le chemin de l'estuaire jusqu'à gagner la plage. Le sable est vaseux aux abords de la rivière et Faustine me contraint à la suivre, les pieds dans l'eau.

— On peut pas marcher sur le sable plutôt ? Ça va foutre en l'air mes baskets.

— Fais pas ta Roxane ! T'as juste peur de te changer en friture...

C'est vrai, je ne suis qu'un amphibien qui a peur de l'eau. Je n'ai aucune excuse. Je lutte contre ma nature, seulement pour éviter les qu'en-dira-t-on. Parce que je n'ai pas envie d'être le prototype d'une arme biologique. Parce que je ne veux pas que ça retombe sur mes sœurs.

— Une tempête se prépare, lâche Faust.

— Tu débloques ! Il fait super beau !

Mes yeux éblouis bravent le soleil pour fixer l'horizon. Les nuages sont loin, au-dessus de l'océan. Près de l'Île du Dragon, je crois. Je me moque :

— Eh, l'arme ultime ! Ton radar-météo déconne, on dirait !

— C'est ça, rigole. Et continue de te noyer dans ta flaque d'eau.

— On va marcher encore longtemps comme ça ? On va se taper dessus ou bien c'est une putain d'épreuve de randonnée ?

Faustine tire encore un peu plus sur mon bras et me lâche brutalement, sûrement dans l'espoir de me faire trébucher mais, le buste en avant, je garde de justesse l'équilibre. Cette fourbe profite de ce moment pour propulser son poing serré dans ma mâchoire et me faire mordre le sable blanc.

— Ici, ça ira.

Je me relève, rouge de colère.

— Mais t'es pas bien ou quoi ? Tu veux me péter les dents ?!

— Les dents, le nez, le crâne. Je vais te fracasser et te crever les deux yeux.

— Mais putain, Faustine ! Qu'est-ce que je t'ai fait ?

— Rien. T'en branles pas une. Tu passes ton temps à fuir. T'as aucune ambition. T'es qu'une foutue coquille creuse, et tu crois que tu vaux mieux que moi ?

— Non, je crois pas que...

Elle plaque sa main sèche et rugueuse sur ma bouche. Pour me faire taire, d'abord, mais je finis par croire qu'elle voudrait m'étouffer.

— Me coupe pas la parole, malpolie. Évidemment, t'es pas débile, tu sais que je suis plus forte et plus maligne que toi. Ça te viendrait même pas à l'idée, de rivaliser avec moi. Nan, tu préfères te complaire dans ta médiocrité et te donner le beau rôle ! Adoria la gentille, Adoria la sociable. T'es la fille qui s'énerve jamais, qui ne se fait pas remarquer, qui file droit et suit les règles. Et moi, je suis quoi ? Ton miroir brisé. Ta tarée de sœur qui ne fait rien comme tout le monde. Pas réglo, trop violente, pas aimable pour deux sous. Mais toi qui te force tout le temps, t'es censée me comprendre, non ? T'es censée me cogner jusqu'à ce que je m'excuse, et pas tourner les yeux comme si j'étais qu'un ramassis de merde !

Elle ôte sa main et me fusille du regard. Le mucus a jailli et cerne ses yeux furieux. Est-ce que c'est sa façon de pleurer ? Elle a l'air de croire que ce baume magique peut panser toutes les plaies, mais celles qui la piquent sont trop profondes, sans doute – et je n'y suis pas pour rien.

— Faust... est-ce que tu t'es sentie délaissée ?

— Ad-brutie ! T'as vraiment rien dans le crâne !

Elle se jette sur moi, tord trois de ses doigts sur ma gorge et arrache rageusement mon cache-œil. Mes lèvres tremblent au lieu de me défendre. Elle ne m'avait pas appelée comme ça depuis des lustres. Depuis l'époque où notre relation avait vraiment un je-ne-sais-quoi de fraternel.

Quand nous étions petites, on se bagarrait souvent, Faust et moi. On pouvait passer des heures à chahuter dans le sable boueux, à se pousser dans la mer hors de notre canoë gonflable, à se balancer des oreillers à la figure, se viser en plein cœur avec nos pistolets à eau ou ces grosses mitrailleuses chargées de balles en mousse. Nous nous coursions dans la villa, renversant les chaises et les vases sur notre passage. Papa nous appelait Cyclone et Ouragan ; puis nous avons donné ces noms-là aux poissons qu'il nous avait offerts. Chaque fois qu'il découvrait le salon en pagaille, à cause d'une autre de nos joyeuses chamailleries, il s'exclamait : « Une tempête est encore passée par-là ! ». Je ne me souviens pas d'avoir été grondée.

Pourquoi a-t-on arrêté de jouer ensemble ? Pour une raison qui m'échappe, quelque chose a dégénéré. Peut-être car je suis devenue l'amie des jumeaux. Peut-être car je n'ai pas pardonné, quand j'ai découvert les arrêtes émiettées de Cyclone et d'Ouragan sur le parquet du séjour. Je ne sais plus trop bien comment les événements se sont enchaînés, et des détails m'échappent. Mais je me souviens encore de la dernière bagarre, à l'issue de laquelle une Faustine forcenée m'a volontiers poussée du haut des escaliers. Difficile d'oublier mes deux côtes fêlées et mon trauma crânien. Si ce n'était plus un jeu, je ne voulais plus jouer.

Mon œil à l'air libre, le mucus me dégouline sur l'oreille. Je vois mal au travers, mais un peu mieux tout de même qu'en me condamnant l'orbite. Faustine ne me laisse pas le choix : ses ongles pressent ma gorge et je dois bien me défendre. Je l'imite. Je serre les deux mains sur son cou. Je sens vibrer sa trachée, déglutition après déglutition. Qu'est-ce qu'elle avale, au juste ? Elle n'a rien dans la bouche.

Je me tortille dans le sable, à bout de souffle. Je remue la tête en essayant de me défaire de ses grands doigts refermés sur ma gorge. Mais ma sœur s'accroche et me plaque sur la plage humide. Comme pour marquer sa supériorité, son genou écrase mon ventre. Je gémis.

J'entrevois son sourire s’agrandir et dévoiler ses dents. Ce ne sont plus les mêmes, elles n'ont plus rien d'humain. Ces longs crocs-là broieraient n'importe quoi : un fémur, un biceps, une épée même, qui sait ! Le sang jaillit entre ses lèvres et m'éclabousse. Mon cœur bondit. Elle m'a mordue ? Où ça ? Mais je retire un bras de son cou pour essuyer le sang, la bave, le jus d’œil et le sable qui m'aveuglent. Je vois. Je n'ai qu'une seconde pour capter, avant que tous les fluides m'embrouillent à nouveau. C'est son sang à elle qui lui gicle entre les dents. Des cônes pareils qui poussent comme ça, d'un coup, bien sûr, ça lui déglingue la gencive à chaque fois ! J'ai vu aussi sa bouche s'élargir pour tous les contenir, ses joues se déchirer. Je ne suis peut-être qu'un brouillon mais, ce qui est certain, c'est que c'est elle qui morfle !

Peut-être que je ne suis pas vouée à perdre. Parce que, ce qu'elle s'inflige toute seule, c'est déjà suffisant pour mettre quelqu'un K.O. Sans sa pommade miracle, est-ce qu'elle pourrait tenir ?

Plutôt que d'essayer vainement de l'étrangler, j'essuie le mélange visqueux qui me brouille la vision. Œil pour œil, dent pour dent ; pas question de rester la seule éborgnée ! Je balance tous les flux pâteux au visage de Faustine. En plein dans l’œil ! Elle serre les dents, qui se déchaussent. Mais d'autres poussent déjà en-dessous et éjectent les premières. Je saisis au vol l'un de ses crocs pointus et, au lieu de serrer bêtement, le lui plante dans la gorge. Elle crie.

Un couple qui se promenait sur la plage s'approche timidement, s'inquiète de notre querelle mais, de dos, ma sœur les rassure.

— Vous en faites pas, on s'amuse ma sœur et moi !

J'approuve, le pouce en l'air dans un clin d’œil forcé. Ils n'ont pas vu sa gueule et sa figure difforme. Le sable sur la mienne déguisait le mucus, lui noircissait le sang.

— T'as eu ce que tu voulais ? je râle. On va s'arrêter là, histoire de pas rameuter toute la plage !

Sans bouger, elle sourit. Elle relâche la pression sur mon torticolis, mais je flaire l'embrouille et lui retiens le bras.

— Pas question ! Tu vas pas encore étaler ta bave d’œil et te régénérer ! Tout a des conséquences, tu saisis ? Moi, je vois jamais rien venir, alors j'évite au moins de m'attirer des ennuis. Toi, faudrait que tu comprennes que t'es pas une torpille ou un putain de tank ! C'est pas un coup de peinture et un changement de chenilles qui vont te retaper. Tu n'es pas immortelle, Faustine ! Fourre-toi ça dans le crâne !

— Tu donnes des leçons, maintenant ? Je ne suis plus un pantin de glaise. Cette boue-là me stimule, mais je n'en ai pas besoin. Parce que je suis immortelle.

Elle achève de me narguer en tendant son cou à portée de mon regard. La plaie profonde se referme d'elle-même et absorbe la dent. Soudain, pendant que je bafouille sans comprendre, sans pouvoir mesurer à quel monstre j'ai affaire, le tonnerre gronde et le sol tremble. Des jets d'eau se mettent à pleuvoir. La plage se vide, dans les jappements paniqués des bronzeurs surpris. Il ne reste que nous : ma sœur et moi, trempées jusqu'aux os. Nos fringues sales nous collent comme une deuxième peau. Avec les algues, nos fluides et l'estuaire stagnant, le sable autour s'envase. Faustine jubile, à califourchon sur mon corps qui s'enlise. Sa grande bouche mord les torrents qui tombent sur nos têtes, puis elle me tombe dessus, prête à me déchiqueter. C'est là qu'un réflexe sommeillant se réveille. La pluie a rappelé mes écailles à la surface et, quand la mâchoire armée de Faustine se jette sur mon bras, sûrement pour l'arracher, ses lames d'émail ripent sur mon enveloppe blindée, mes squames coagulés.

Ma résistance la frappe, je le vois à ses yeux. Ça pour sûr, elle ne s'attendait pas à se casser les dents sur ma coque d'escargot ! Mais sa fureur gagne sur l'étonnement. Elle revient à la charge, plus acharnée qu'avant ; coup après coup, sa mâchoire acérée se fracasse en crissant sur ma carapace. C'est que, l'air de s'entêter férocement, elle prend le soin tout de même de poncer mon armure. Elle débusque les failles pour la faire exploser. Ma coquille d'acier cède.

Son visage blanc et contracté incarne au pied de la lettre l’expression « soupe au lait », quand elle rue sur moi en propulsant deux cornes tout juste surgies de son front. Ses yeux rouges ne cillent pas, au milieu de sa face cabossée, lacérée, éclatée. Même son sang se contient, et ses brèches cicatrisent presque instantanément. Juste le temps d'encorner ma poitrine. La puissante collision me projette dans le sable. Je m'encastre dans le sol, je me noie sous les grains qui m'aspirent, m'asphyxiant.

Je ne vois plus rien. Je n'entends que le chahut des graviers qui s'égrainent, puis emplissent mes oreilles pour qu'enfin je sois sourde. Un goût de cailloux crayeux malgré mes lèvres serrées pour ne rien avaler, voilà sur quoi je me contrains à me concentrer. J'essaye d'oublier le fourmillement sans fin des paillettes qui s'incrustent partout. Je bats des bras sans succès, tends la main et empoigne ma cinglée de sœur. Mes doigts ploient sous le poids de la pluie déchaînée. Les trombes d'eau percent le sable et imbibent ma tombe. Alors, je me rends compte que l'air gonfle mes poumons. Mes branchies sont sorties.

Je suis un poisson, c'est ce que je me répète. Je ne peux rien être d'autre, sur-le-champ, car autrement je serais déjà morte, étouffée. Je suis bien un poisson, et pas n'importe lequel. Mes écailles se rappellent les brasses de mes ancêtres, les corps enfouis dans le sable, sous les algues, les coraux, à se tortiller sur place pour mieux se fondre dans le plancher. Moi aussi, je gigote et me fraye un tunnel pour regagner la mer. Quand j'émerge, je suis couverte de vase et de feuilles aquatiques semblables à mes cheveux. Entre mes squames, mon blindage, mon mucus et le limon, ma peau ressemble à un rocher grenu et poisseux.

Je me relève, les pieds dans l'eau, la pluie ruisselant sur mes écailles. Faustine s'avance et me confronte. Nos deux monstres se toisent, pendant que nous découvrons notre attirail mutuel. Nous, les deux armes jumelles du même fabriquant, nous ne nous ressemblons pas. Ou bien la ressemblance m'échappe.

— Tu m'as fichu la frousse, avoue Faust. J'ai bien cru que t'avais atteint tes limites

— Et tu t'inquiètes pour moi, maintenant ?

— Non. C'est juste que je dois encore me défouler, et j'ai besoin de toi vivante.

J'aimerais bien croire que c'est une façon de me dire qu'elle tient à moi, mais ça fait longtemps que je ne me raconte plus d'histoires : Faustine dort, mange et cogne. Les sentiments, ça la démange, et elle les gratte et les arrache comme des boutons d'acné.

— Et puis merde ! Je suis pas ton sac de frappe ! Pourquoi tu peux pas te calmer en allant courir ou en buvant une tisane, comme tout le monde ?

— Parce qu'on doit exister.

— Qu'est-ce que...

Car manifestement une belle mise à mort vaut mieux qu'un grand discours, ma sœur charge encore ses grandes cornes sur mon ventre et me renverse. Mes côtes me lancent, mais je lui tiens tête. J'enroule un bras autour de ses jambes musclées pour la faire vaciller. Nous nous tabassons sans faiblir en nous roulant dans l'eau. La pluie redouble nos coups, comme pour nous stimuler.

Contrairement à tous les duels que j'ai livrés sur cette plage, ce combat n'a rien de noble. Plus question de se défiler. Ce n'est plus Teodora qui me ménage au sabre, mais ma sœur hystérique dans un corps de démon.

Faustine agrippe les algues de mes cheveux et m'enfonce la tête sous l'eau. J'ouvre grand les yeux et respire un bon coup par les fentes de mes joues. Les bombes de pluie fendent la surface et éclatent en mille bulles, en puissants jets de sable. L'adversaire au-dessus de moi doit comprendre l'inefficacité de son réflexe – vouloir noyer le poisson... – car elle fourre ses griffes dans mon crâne et m'arrache un hurlement. Dix pics me percent la tête et mes nerfs en délire saturent sans savoir quelle douleur écouter. Mon cerveau se rétracte dans son bain électrique, je ne peux plus réfléchir. Quand tout à coup, alors qu'on me presse comme un fruit encore vert, tout mon corps se détraque. Mon dos se cambre et ma colonne se dresse.

— Putain qu'est-ce...

Avant que je puisse capter ce qui se passe, le grognement de Faust se transforme en plainte rauque et la pression se relâche. Je me relève d'une traite, fais volte-face et découvre ma sœur courbée, appuyant son bras sur son ventre rougi. Une ligne de trous parcourt son t-shirt, comme une boutonnière. Elle arrache le vêtement. Son torse est transpercé en-dessous : une dizaine de coupures peu profondes, à espace régulier. Grâce à l'épais bandage qu'elle y a enroulé, cela dit, sa poitrine n'a rien pris. Elle paraît prendre sur elle pour condenser le sang, l'empêcher de couler, refermer toutes les plaies. Mais déjà sa peau autour vire au bleu, puis au noir. Ses veinules apparaissent, comme un drôle de tatouage, et s'étendent sur son buste.

La scène défile en boucle dans ma tête et je suis immobile, tétanisée par l'idée de ce que j'ai pu produire. C'est la paralysie qui l'empêche, elle aussi, de me le faire payer. Ses muscles se contractent, ses jambes grincent. J'ai saisi. Je l'interpelle fermement :

— Faust, laisse couler ! Il faut que tu laisses couler !

— Qu'est-ce que tu racontes, enflure ? râle-t-elle. T'as les armes, on dirait. Alors vas-y, achève-moi !

— C'est le poisson-pierre, Faust. Mes épines ont dû sortir, par réflexe... Juste un instinct de survie... Son venin est mortel, il faut que tu l'expulses ! Alors ravale ta fierté et vide-moi ces toxines !

— Tu veux me vider de mon sang ? C'est ça, ta stratégie ? J'suis pas dupe. Je vais me rafistoler et te foutre la misère.

— Mais enfin, Faust, regarde-toi ! Regarde ton ventre ! T'arrives même plus à bouger !

— Ah, tu crois ça ?

Elle se jette encore sur moi, ou dégringole plutôt, et s'acharne de plus belle. Les crocs, les griffes, les cornes : tout me démonte le dos. Je ne sais pas si elle se retient ou si c'est les blessures qui l'ont diminuée, mais je suis étonnée d'être toujours en vie ; toujours fraîche, ou presque. Ce n'est pas la volonté, non : ça me gonfle d'encaisser coup sur coup ; j'ai hâte d'être K.O pour qu'elle me laisse en plan et pense un peu à elle, au poison qui se propage. À chaque nouveau choc, la même pensée me frappe : Il faut que je l'arrête ! – mais comment ? Je ne pouvais pas me contenter d'avoir des aiguillons, non ! Il fallait qu'en plus ils soient venimeux ! Merci papa ! Merci maman ? Quelle autre genre de surprises avez-vous bien pu me laisser ?

Mes arrêtes sont en bouillie ; une vraie soupe de poissons ! Je n'arrive plus à bouger la plus petite nageoire, ni pour me défendre, ni pour couper court à cette folie. Mes nerfs disjonctent encore mais, cette fois, ma chère sœur a pris soin de démolir mes épines dorsales, hors d'usage. Je ne crains plus de la blesser, quand je relâche toute la tension qui me sature, en espérant être assez vive pour l'assommer. Cette fois encore, pourtant, mes gènes devancent ma volonté et, avant d'avoir pu me retourner, je me mets à convulser sur place sous l'effet d'une décharge qui se diffuse, du haut de mes bras et du creux de mes cuisses, jusqu'à activer chacune de mes cellules. Une alarme retentit dans ma tête ; c'est moi qui suis sonnée. Je me vois, comme l'expérience que papa nous avait montrée, celle des ions électrifiés – un nom comme « confusion », et ça colle plutôt bien. Je me sens comme une poche d'eau branchée à une grosse pile. Tout juste quand je comprends, c'est l'électrocution.

J'ouvre les yeux, étendue sur la plage. La pluie s'est calmée, comme Faustine assise à côté, avec les jambes rempliées contre sa poitrine bandée et son ventre violet.

— Je me suis évanouie ?

Elle baisse les yeux sur moi, sans aucune expression. Même sans son attirail de destruction massive, elle a toujours eu un je-ne-sais-quoi de glaçant. Mais je crois qu'elle est humaine, au moins autant que beaucoup d'autres tarés psychotiques, ou que des hommes de main dressés à tuer de sang froid. C'est ma sœur, après tout.

— Quelques minutes seulement, lâche-t-elle. C'est bien la peine d'avoir ce genre de pouvoir, si ça te fout H.S. !

— Tu m'as sortie de l'eau ?

Tout repasse dans ma tête, comme un holo saccadé qui aurait pris la flotte. Je me redresse si vite que mon dos craque et tire.

— Et le venin ? je m'affole.

— Eh, reste allongée ! gronde Faustine en me repoussant. Te bile pas pour ça, va. Je me suis vidée, comme t'as dit. Là, je me régénère. Et toi aussi d'ailleurs. Ce que tu peux être lente !

— C'est le mucus, c'est ça ?

— Non, je te l'ai dit, ce n'est qu'un accélérateur.

— Alors comment on peut être en un seul morceau ? Pourquoi ma décharge ne t'as pas assommée ? Que...

Sa main barre ma parole, sans forcer.

— Je crois que tu ne piges pas, Ad. Toi et moi, on nage à contre-courant.

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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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