Episode 54 - Le cercle aux secrets

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Tasha



Dans Décodex de Garo Sansley, le brillant détective Ernest Brawl enquête sur la disparition d'un célèbre créateur de casse-têtes. Brawl interroge tour à tour les collègues du disparu, dans le complexe hôtelier qu'ils ont privatisé pour leur réunion annuelle. Chaque entrevue prend la tournure d'un puzzle. Le premier interlocuteur passe pour un vieux gâteux qui débite des banalités sans répondre aux questions. Mais, en assemblant certaines parties de ses répliques, Brawl obtient une réponse concluante. Le second est muet, il a laissé une lettré codées que l'enquêteur doit déchiffrer. Le troisième ne s'exprime que sous forme d'énigmes. Le quatrième n'a laissé dans sa chambre qu'un micro : il n'accepte de répondre à Brawl que si ce dernier parvient à le débusquer dans sa planque. Ainsi de suite...

Pourquoi je pense à ça, maintenant ? Parce que c'est la même chose que nous jouons ici. Ces duels innocents. On enquête les uns sur les autres, voilà ce qu'on fait. Certains parmi nous ne s'en sont pas rendu compte, ils se sont prêté au jeu par défi, par amusement, ou par fierté. Moi aussi, au départ. Je n'ai pas caché ma joie, quand j'ai battu Koma à son propre jeu de course, alors que les jeux-vidéo, ça n'a jamais été mon fort. La chance du débutant ? Certainement pas. Koma se dit chanceux. La chance, je n'y crois pas. J'observe, j'apprends et je calcule mes coups. Pour venir à bout d'un adversaire sur son propre terrain, il n'y a pas trente-six stratégies. D'abord, on met le doigt sur son point faible. Puis on appuie, jusqu'à lui faire perdre tous ses moyens.

Il a suffi que mon genou effleure celui de Koma pour le déstabiliser. Puis j'ai subtilement accolé mon coude au sien, en profitant d'être mal à l'aise avec mon manopatch. Au lieu de surveiller la partie, j'ai gardé un œil sur son front en sueur, ses joues rouges et son regard fuyant. Je lui ai laissé le temps d'y penser et de s'imaginer des choses, d'attendre le prochain attouchement, peut-être de l'espérer, de réfléchir à la meilleure façon de m'aborder, ou même de m'inviter. Et seulement quand j'ai senti qu'il prenait confiance en lui, qu'il s'apprêtait à prendre les devants, je lui ai coupé l'herbe sous le pied. « C'est vrai ce qu'on raconte sur les asiatiques ? »

Quand je m'ennuie, j'observe le comportement des gens. C'est instructif. D'un simple geste, d'un simple mot, on peut tirer à balle réelle. C'est comme ça que j'ai fini par me forger deux armes, presque infaillibles.

La première, c'est la séduction. On pense souvent à tort que c'est le privilège des jolies filles. Mais c'est faux. Tant qu'on connaît ses atouts et qu'on a confiance en soi, on peut charmer à peu près n'importe qui. Le reste n'est qu'une question de dosage. Qu'est-ce qui plaît à l'autre ? Qu'est-ce qu'il a envie d'entendre ? Jusqu'où je peux aller ? Quelle est sa limite ? Plaire, ce n'est qu'une affaire de calcul, d'optimisation des chances.

L'autre arme, même si j'en raffole moins, est tout aussi redoutable. C'est un attirail de préjugés. Rien ne blesse aussi facilement les gens que les idées reçues qu'on peut avoir sur eux. Au pire, ça leur fait honte. Au mieux, ça leur met la pression, ça les oblige à batailler pour s'en défaire. Un préjugé bien minuté peut avoir l'effet d'une bombe. Et celui-là n'a pas manqué sa cible.



- Tout va bien, Tasha ?

Emmanuelle. Je ne l'ai pas entendue approcher. Je fixe ma table, la tête entre les mains.

- Tasha ?

Mes joues n'ont pas eu le temps de sécher. Je ne sais même pas depuis combien de temps je me cache à la bibliothèque. Elle s'assied à côté de moi et penche sa tête, bien décidée à vérifier par elle-même dans quel état je suis. Je déteste quand on force comme elle le fait. Elle voit très bien que ça ne va pas ! Mais je ne peux pas lui en vouloir. Emmanuelle est une fouineuse, incapable de s'occuper de ses affaires. C'est ce qui m'a tout de suite plu en elle. C'est ce qui me casse les pieds, là, tout de suite.

- Tu as pleuré ?

Il n'y a plus rien à feindre, rien à manipuler. Alors j'admets, tout simplement.

- Toi aussi, t'as eu envie de te planquer, Manu ? T'en a eu assez de ces duels à la gomme ?

- Non, disons juste que j'ai eu ce que je cherchais. Mais toi, qu'est-ce qui t'arrive ?

- Je crois que je suis la seule à ne pas m'amuser. C'est le comble, non ? Les secrets des autres, c'est typiquement ce qui m'intéresse. Mais miser l'un des miens...

- Il aurait suffi que t'écrives une connerie. Une vérité dont tout le monde se fiche, ou carrément un mensonge.

- Ça n'aurait pas été drôle, de défier les autres sans prendre le moindre risque.

- Mais ça n'a pas été drôle pour toi, de toute façon, à ce qu'on dirait.

- Ça l'était, jusqu'à ce que William me provoque. Tu parles, il n'avait aucun secret à perdre, vu que tu l'as battu ! Il a choisi l'épreuve. Remplir une face de ce fichu Mystery Cube, le plus vite possible... Franchement, je n'avais aucune chance. J'ai gagné contre Koma mais perdu contre Feng. Alors je n'avais plus que mon secret...

- Tu as des secrets pour ton frère, toi ?

- Pas des masses, mais j'en ai. Franchement, je ne pensais pas me battre contre lui. Je croyais qu'on faisait équipe, Will et moi. J'étais certaine qu'il me ferait assez confiance pour ne pas chercher à lire mon papier.

- Et alors, qu'est-ce que ça a donné ?

Emmanuelle est maline. Elle a tout de suite vu l'opportunité de m'extorquer mon secret, sans passer par la case duel. J'en aurais fait autant, à sa place. Et franchement, je n'ai aucune bonne raison de lui cacher la vérité.

- Alors, maintenant, Will sait que quand j'embrasse sa copine, c'est pas seulement pour le taquiner.

- Je vois.

Le visage de mon amie n'est pas beaucoup plus expressif que sa réponse. Elle ne me juge pas, je crois. Mais j'imagine qu'elle ne compatit pas pour autant, et elle a bien raison : je me suis mise toute seule dans cette situation.

- J'y connais pas grand chose en histoires de cœur, admet-elle. Je ne suis encore jamais sortie avec personne, et aucune de mes sœurs n'a eu de relation sérieuse. Mon père a toujours été seul alors, je n'ai aucun véritable modèle, en matière de couple. Je ne saurais pas trop dire, si tu as trahi Will ou si tu lui as rendu service. Mais au fond, peu importe. Tu es sa sœur et sa meilleure amie, il te pardonnera tôt ou tard.

- J'espère...

Au point où j'en suis, autant poser la question. C'est ce qu'Ernest Brawl ferait si Angela Degrada lui en laissait l'occasion.

- Avec lequel d'entre nous tu sortirais, toi ?

Elle me répond du tac au tac :

- Aucun. Si j'en choisissais un, ça reviendrait à trahir l'autre.

Je m'attendais à cette réponse. J'évalue mes chances, je cherche le meilleur moyen d'insister, mais Emmanuelle a déjà lâché l'affaire. Elle inspecte la bibliothèque déserte, comme pour vérifier que personne ne pourrait nous surprendre. Avant que j'ai pu poser la moindre question, elle grimpe sur la table et tend le bras vers la lampe encastrée dans le plafond pour en décrocher quelque chose.

- Je préfère qu'on soit quittes, dit-elle. Alors, moi aussi, je vais te révéler mon secret. J'ai triché.

La première idée qui me vient, c'est qu'elle a sans doute menti sur le papier. Mais elle brandit l'objet qu'elle vient de retirer du plafond : l'un des cinq nano-espions que nous gardons dans le casier du club de criminologie. C'est grâce à cette minuscule caméra panoramique et à son micro intégré qu'Ernest Brawl grille un assassin de la mafia lorsqu'il se vante de ses exploits à l'une de ses victimes. William et moi avons travaillé pendant toutes les vacances pendant deux ans pour pouvoir nous offrir ces petits bijoux.

Je la déteste, parce que j'aurais aimé avoir cette idée à sa place, avoir cette audace sans remords. Je me peux même pas empêcher mes yeux de pétiller, comme lorsque j'arrive au bout du livre, à la résolution de l'énigme.

- T'es vraiment culottée, Emmanuelle Iunger ! Où t'as planqué les quatre autres ?

- Entre le hall et le couloir. Dans la salle d'échecs. À la piscine. Dans le gymnase. Là où allaient sans doute se dérouler la plupart des duels.

- Mais c'est quoi au juste, le plan ? Voir qui a provoqué qui ? Parce que les papiers, même s'il se peut qu'ils aient été filmés, tu ne vas pas réussir à les lire.

- À moins d'avoir un très bon logiciel de traitement d'images. Tu n'y connaîtrais pas deux-trois trucs, toi ?

- Tu caches vraiment bien ton jeu, Manu...

Me révéler son stratagème juste pour me forcer la main, il n'y a pas à dire, quand elle veut quelque chose, cette fille est vraiment sans-gêne !

- OK, je vais t'aider. Si ça peut me permettre de lire un max de potins sans rien avoir à mettre en jeu. Mais avant ça, j'ai une question : pourquoi t'as laissé un nano-espion ici ? C'est pas vraiment dans une bibliothèque que les autres risquaient de se battre, non ?

- Will et toi, vous avez bien trituré vos casse-têtes ici, je me trompe ?

- Mais finalement tu t'en es bien sortie pour nous extorquer nos secrets.

- C'était désert, comme tout le monde profite du beau temps. J'ai pensé que ça ferait une belle arène, en huis-clos.

- Comme dans Le livre scellé ? Quand Ernest et Mortimer chassent des indices dans les livres de la bibliothèque de leur père, pour déterminer qui est le meilleur détective ?

Cette fois-ci, c'est elle qui nous a prouvé qui de nous trois était le meilleur enquêteur.

- En tout cas, on dirait que j'ai mal calculé mon coup.

Son raisonnement se tient. Mais, peut-être parce que je l'admire, j'ai du mal à me dire qu'elle ait pu échouer quelque part. Mon frère serait du même avis, j'imagine.

- Manu, encore une chose. J'aimerais qu'on mette Will dans le coup. Je ne veux pas l'exclure, même pour une enquête aussi puérile.

Debout sur la table, elle scrute encore chaque coin de la pièce en me répondant :

- Bien sûr, si tu veux... Ça sent le roussi.

- C'est quoi ce pessimisme, là ? C'est toi qui m'as dit qu'il me pardonnerait tôt ou tard.

- Non, Tasha, ça sent vraiment le roussi ! Il y a quelque chose qui crame !

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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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