Episode 53 - Le cercle aux secrets

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Teodora

Tandis que je rengaine les deux épées dans leurs fourreaux et les range dans mon casier, parmi les autres lames, Elias, adossé contre la porte voisine, martèle le carrelage du pied, à la manière d'un enfant capricieux, mais rares sont les enfants chaussés de mocassins, crocodile de synthèse.

- J'ai horreur de ces grolles, soupiré-je en refermant le battant métallique. Si tu ne te décides pas à porter d'autres souliers, Elias Ruocco, je pourrais être tentée de rompre nos fiançailles.

En guise de réponse, je n'ai droit qu'à son sempiternel sourire malicieux ; le charme béat que je lui trouvais, enfant, s'est transformé, les années passant, en une frivolité qui trop souvent m'exaspère.

- Ma douce, déclame-t-il sur ce ton de Don Juan qui le tourne en ridicule, même si tu le voulais, tu ne pourrais pas revenir sur ton engagement. Quand l'honneur est en jeu...

Conscient qu'avec moi il peut parler sans détour, Elias ne manque jamais de me rappeler à notre amère réalité. Les familles Ruocco et Lebron sont de vieilles rivales, en compétition depuis des générations pour le monopole de l'agriculture locale. La sienne développe des technologies de pointe sur les vastes parcelles de l'Île du Paon, alors que la mienne perpétue les techniques de polyculture ancestrales, en plein cœur d'Elthior, dans les marais salins. Depuis des générations, les Lebron emploient massivement les habitants de Salttown pour faire paître les bêtes et cultiver les champs irrigués. Chaque berger promène son petit troupeau de moutons, de chèvres ou de vaches-naines. Chaque traite et chaque récolte s'effectue à la main. Les ingénieurs locaux développent pour nos agriculteurs des paniers ergonomiques, des exosquelettes de maintien et autres perches-cueille-racines. À l'inverse, sur l'Île du Paon, les Ruocco cultivent leurs immenses parcelles de blés en famille, presque sans main d’œuvre extérieure ; ils parcourent leurs champs juchés sur leurs octoculteurs, ces grandes araignées mécaniques dont les bras articulés labourent, creusent, sèment, arrosent, fauchent, cueillent. La famille de mon fiancé a toujours fait l'économie de travailleurs, afin d'investir dans des machines toujours plus performante, et toujours plus rentables.

Doucement mais sûrement, le progrès s'impose, et les Ruocco gagnent continuellement plus de parts de marchés. Cette guerre pour la terre ne peut connaître qu'une trêve : une alliance, une union imposée par l'honneur et, pour la perpétuation de l'héritage familial, je m'y plie sans ciller.

Droite et fière sur ma planche de surf, au milieu du bassin extérieur, je ne cille pas non plus. Les muscles figés, le rythme cardiaque sous contrôle. Même mes cheveux, englués sous le gel d'algues, ne se laissent pas ébranler par le vent de la côte. Sur sa planche, près de moi, Elias chancelle. Son pied glisse et il dérape, buste en avant, dans le bassin en jurant. La foule des étudiants qui assistaient à ce duel s'exclame. Par-ci on me consacre quand, par-là, les mignonnes en bikinis se pressent autour de mon tombeur de promis pour lui prêter assistance. Mais Elias n'en a cure ; il ne fait que se jouer d'elles pour abuser de leurs faveurs. Même moi, s'il me respecte et s'il me traite avec l'affection que l'on réserve à une amie d'enfance, il ne m'aimera jamais. Le sentiment est réciproque, et le savoir me soulage. Seuls les salins l'intéressent.

Notre mariage à Elias et moi ne sera jamais guère plus qu'un contrat d’associés. Sous la Pacification, les gens qui s'aiment ne se marient plus. Ils se rendent au Bureau des Affaires Sentimentales le plus proche, se postent le plus romantiquement du monde de part et d'autres d'une borne d'union et embrassent l'embout récepteur-de-salive pour valider le Contrat de Vie Commune. Cela ne prend que quelques minutes, il suffit à chaque couple de valider les termes de son contrat : biens communs, succession, tutelle. En cas de litige, l'engagement s'annule en seulement quelques minutes, d'une initiative individuelle : chaque partie y perd ses avantages et devoirs.

Aux yeux de la loi, le CVC est le seul contrat d'union valide, le divorce comme ses avocats n'ont plus lieu d'être. Néanmoins, la noblesse – les grandes familles qui font prospérer Agnakolpa depuis des siècles – recourent encore au mariage traditionnel. Lorsque l'on tient les rênes d'une firme florissante, d'un cercle politique ou d'une exploitation d'envergure, on sait que rien ne garantit mieux les finances que de promettre protection et fidélité et, parce qu'on nous présume riches, rompre de telles épousailles relève de l'impossible.

Avant de partager biens et terres avec ce gredin d'Elias Ruocco, je me gratifie de l'humilier encore, sur son propre terrain.

- On dirait bien que le surfer du dimanche a bu la tasse !

- Ha. Ha, souffle-t-il.

Je passe de la planche au rebord du bassin sans mouiller un orteil, et rencontre aussitôt le minois satisfait de Degory Trageser. J'ignore s'il se réjouit de la défaite cuisante de son colocataire ou du hasard de me trouver, mais la réponse ne se fait pas attendre. Comme mon attention s'arrête sur les mèches qui, hérissées sur son crâne, n'ont nul besoin de gel, il me hèle, jovial :

- Teo ! J'ai b'soin d'une adversaire d'ma trampe ! Tu m'suis ?

Le sort veut qu'il revienne à mon adversaire de décider de l'épreuve, aussi, au lieu qu'à l'autre bout de la terrasse mon fiancé se pavane devant sa cour hystérique, mon camarade hirsute suggère galamment que nous nous affrontions sur un terrain commun :

- Ce s'ra une course, alors ! Cent-cinq mèt' haies. Sur la piste.

Je consens d'un hochement de tête.

- Entendu.

Après que j'ai troqué mes habits de piscine pour un survêtement orné du blason familial, nous nous retrouvons sur le terrain où, pour la première fois cette saison, la pluie n'a pas battu en boue le gravier rouge sombre. Nous prenons position, dans les règles de l'exercice, comme lors des entraînements, jambes pliée en avant, jambe cambrée en arrière, les mains au sol, le buste droit, mentons à peine rentrés.

- Je décompte pour vous, siffle la voix mielleuse d'Elias lorsqu'il s'insinue, innocent, sur le bord du terrain.

L'apparente courtoisie de sa proposition ne peut toutefois atténuer l'incorrection assumée d'une pareille intrusion. Sous couvert de venir nous prêter main forte, l’exubérant fermier ne fait qu'imposer sa présence. Pour entretenir l'illusion de m'avoir sous son joug, ou persister à se faire l'acolyte d'un camarade qui le méprise ? Peut-être n'est-ce que moi qui me fais des idées.

- Prêts ? Feu... Go !

Manifestement, « Trois, deux, un » serait trop sombre pour lui. L'emploi de l'anglais est encore monnaie courante à Elthior, aussi Elias n'est-il probablement pas le seul à user d'une expression qui convoque l'ancienne langue.

Mon adversaire et moi non élançons, tandis que l'écho d'un second « Go ! » résonne sous le palais du juge autoproclamé de l'épreuve. Jamais je ne comprendrai ce besoin constant d'en faire trop, cette culture acharnée de l’exaspérante, cet attrait ridicule pour les choses désuètes – dont peut-être, songé-je parfois, je fais partie malgré moi. Pièce manquante d'une collection grotesque, qu'il rangerait volontiers entre un vieux dictionnaire bilingue et une paire de pantoufles en faux cuir animal.

Comme je me laissais gagner pas l'agacement, Degory a trouvé le temps de me distancer d'une tête, mais une simple foulée de mes longues jambes agiles me suffit à réduire le maigre écart qu'il a creusé entre nous. Ainsi avantagée par ma physionomie, j'enjambe plus aisément que mon coururent les six premières haies du parcours, étirant la distance avec une once de fierté, parce que Degory se trouve être un athlète redoutable, et je sais que je ne peux me laisser aller à savourer mon avance, au risque que ma concentration faiblisse. Cette prudence s'avère sage, en effet, puisqu'il accomplit la prouesse de se propulser, à la force de tous ses muscles gonflés, tel un prédateur en chasse, de franchir sans fléchir les deux haies qui nous séparent encore et, lorsque j’atteins la huitième, de bondir devant moi pour ne plus s'arrêter qu'une dizaine de mètres au-delà de la ligne d'arrivée. Forcée d'admettre que l'agilité et la prudence ne suffisent pas, face à un adversaire coriace, je termine humblement le parcours et le félicite comme il se doit.

Avant que je ne puisse lui remettre mon secret, Elias accourt pour me tendre le papier que je n'ai pas eu le temps de lui réclamer plus tôt – ni l'envie à dire vrai, puisque je connais sans nul doute la teneur du secret ; peut-être même en fais-je l'objet. Je le saisis sans le lire, et persiste sous le regard ahuri de mon fiancé à me défaire de mon propre pli, dont je ne doute pas qu'il devine le contenu.

- Attends ! s'interpose Elias, avant que Degory n'en prenne connaissance. Je te propose un deal, Gogo : si tu me bats en duel, tu pourras lire le secret de Teo. Mais si c'est moi qui gagne, tu me le donneras sans même le déplier. Alors ?

Diggy fronce les sourcils.

- J'vois pas pourquoi j'te f'rai cette fleur, mec. J'te dois rien, et t'as aucun secret à me filer si j'gagne.

Par-delà son sourire crispé, je sens qu'Elias fulmine. Il ne dispose d'aucun moyen de pression sur son frustre compagnon de chambre. Pourtant, par chance, son génie limité lui permet in extremis de manœuvrer sans prendre de risque :

- Eh bien, mettons que si tu gagnes, Teo te laisseras aussi lire mon secret. Ça ne te dirait pas, d'avoir matière à me taquiner ?

- J'ai pas b'soin d'ça pour t'taquiner. Mais si t'y tiens, l'ami, j'vais rentrer dans ton jeu, juste histoire d'remet' ta fierté en place.

Si le sourire d'Elias s'étend d'abord, espiègle, il se crispe dès sa déroute au pierre-papier-ciseaux, pour disparaître totalement à l'annonce d'un duel porté sur la plus longue série de pompes qu'effectuera l'un ou l'autre des opposants. Je reste quelques minutes à les observer suer. Les muscles de Degory le soulèvent, infatigables, tandis qu'Elais serre les dents pour tenir la cadence, comme dopé à l'orgueil. Puis je me lasse de les voir s'obstiner dans une lutte aussi futile, parce qu'Elias sait qu'il ne peut rivaliser, mais aussi parce que son adversaire n'a rien à prouver. Degory s'en sortirait haut la main en offrant la victoire par forfait à celui qui cherche désespérément à prouver sa valeur, et il aurait tôt fait de regagner ailleurs le secret perdu. Mon secret. Voilà ce qui peut-être atteint le plus mes nerfs : l'idée que c'est ma vie privée que l'on a mise en jeu.

Je me détourne pour gagner les vestiaires et passer une serviette humide sur mon torse et mes cuisses, tous transpirants d'effort. Cet instant de calme n'est pas du luxe, dans la frénésie de cet après-midi de joutes en tous genres. L'écho familier d'une balle qui rebondit retentit dans l'enceinte du gymnase, et je sors par le couloir pour découvrir, autour d'une table de tennis, un duel incongru.

L'athlétique Kit, à la taille élancée et aux épaules sculptées par la pratique quotidienne de la natation, affronte au jeu de raquettes sa capitaine estropiée. Les cheveux roses ébouriffés sur son crâne moite, Nelly tente d'une main tremblante de garder l'équilibre sur une unique béquille alors que, de l'autre, elle s'évertue habilement à parer les impitoyables lancers de son adversaire.

Et voilà que, sans m'en rendre compte, je me retrouve comme hypnotisée par le va-et-vient apaisant de la balle sur la table. Apaisant, il ne l'est que pour moi, tant les deux compétitrices se démènent pour entretenir son rebond régulier. À chaque nouvelle passe, il me semble que la sphère qui ricoche va être éjectée, puis choir sur le sol lisse, et une sorte d'angoisse spectatrice me saisit. À ma grande surprise, je finis pas admettre que Kit n'en mène pas large, face à une Nelly déchaînée, dont la récente infirmité a comme décuplé la volonté.

Nelly et moi, je nous pensais vouées à nous témoigner un mépris mutuel, parce qu'elle opprime les faibles que je tâche de défendre, parce qu'elle use de la force quand j'espère l'enseigner. Néanmoins, depuis qu'elle s'est brisé la jambe, qu'elle ne sert plus d'homme de main à l'orgueilleuse Candace, quelque chose en elle a changé. Et ce changement, nous le devons à Adoria, parce qu'elle a eu l'abnégation suffisante pour lui tendre la main quand nous lui tournions le dos, et peut-être Nelly n'attendait-elle finalement rien de plus qu'une main tendue, détendue plutôt que soumise. Il m'a toujours semblé que le respect s'imposait, qu'il ne s'agissait que d'une formalité éducative à laquelle chacun est tenu de se plier, et faute de quoi on ne saurait le respecter en retour. Mais force est de reconnaître qu'en la traitant avec égard, Adoria a inculqué un peu de valeur à l'irrévérencieuse. Et désormais, grâce à elle, je suis en mesure de louer les qualités de Nelly.

Une ultime plainte arrachée par l'effort, et Nelly frappe une balle furieuse. Laquelle fuse à l'extrême coin de la table sans laisser aucune chance à Kit de la lui renvoyer. Ainsi s'achève l'affrontement le plus bref, mais de loin le plus éprouvant, auquel il m'ait été donné d'assister depuis un bon bout de temps : une vaincue décontenancée et une vainqueur haletante.

Alors que Kit livre son secret, puis sort, je reste de marbre sans l'ombre du couloir, et elle part sans me voir. Après un instant d'hésitation, je m'avance dans le boxe à l'intention de Nelly, qui me remarque d'un air las. Comme je partage cette lassitude, je souris calmement et la rassure d'emblée :

- Tu as récolté plusieurs secrets, il me semble. On mérite bien une pause, tu ne penses pas ?

Manifestement ravie d'échapper à un énième duel, ma camarade hoche la tête et me fait signe de lui tendre la béquille qu'elle a laissée à l'entrée de la pièce. Elle prend péniblement la direction des vestiaires, et je lui emboîte naturellement le pas sans savoir quel secours je puis lui apporter. Je me contente pour l'heure de la féliciter.

- C'était un sacré match ! Le ping-pong sur une jambe... Vraiment, Kit ne t'a pas épargnée !

- C'est moi qui ai choisi, rétorque-t-elle. Et, si Kit l'avait vraiment voulu, elle aurait pu me battre. Mais elle a une faiblesse.

- Une faiblesse ?

Il n'est pas commun que ce qui a l'apparence qu'un vulgaire commérage attise mon intérêt.

- Oui, Kit en a dans le ventre, mais elle est trop loyale. Inconsciemment peut-être. Mais, vu que je suis son capitaine, elle ne peut pas me battre. J'ai déjà remarqué ça, sur nos temps de natation. À quelques secondes près, elle se débrouille toujours pour finir derrière moi. Et tu sais quoi ? Je crois que ça lui demande plus d'efforts que de me battre.

J'ignore s'il me faut mettre l'attitude de Kit sur le compte de l'honneur ou de la bêtise. Il y a certes quelque chose de noble à vouloir à tout prix maintenir une hiérarchie, sans chercher à évincer notre supérieur direct et, pour autant que j'aie pu le constater, cela ne signifie pas qu'elle mâchait le travail à Nelly : Kit avait pleinement conscience de ses limites, et elle l'y a poussée autant que possible, sans lui voler la victoire. À présent que j'y pense, l'exercice frôle l'impossible et je ne peux qu'imaginer combien cela a pu être éprouvant. Pourtant, la démarche m'échappe, et je ne peux m'empêcher de la trouver naïve, presque insultante. Cela étant, Nelly n'a vraisemblablement pas à rougir de son incroyable performance. Ce qui me fait supposer, à haute voix, par mégarde :

- Ils valaient la peine d'être protégés, les secrets que tu détiens ?

- Je dois bien ça à Adoria. Candace est ma cousine. Et puis, il y a le mien.

- Et tu sacrifierais le tien pour garder les leurs ?

Nelly s'est changée, et nous sommes toutes deux assises sur le banc du vestiaire, quand elle me tend son papier, chiffonné dans une main tremblante. Je songe à décliner mais, par respect pour son geste, je le déplie et y lit un secret qui ne me surprend guère. L'abnégation de Nelly envers Candace est telle que la nature de ses sentiments relève de l'évidence.

- Et elle, demandé-je, tu sais ce qu'elle ressent ?

Faute de réponse, je me risque à lui retourner la confiance qu'elle a placée en moi et lui tends l'un des bulletins en ma possession.

- C'est celui d'Elias.

- Sérieux ? s'exclame-t-elle en découvrant le destin qui nous lie. Tu vas quand même pas épouser cette tête de gland, Teo ?

- C'est une négociation, rien de plus.

- Négociation, mon cul...

Et sur ces mots, elle balance l'un des papiers qu'il lui reste entre les mains.

- C'est une trahison, non ? me moqué-je.

- Peut-être bien. Mais je commence à me dire que la loyauté, ça craint.

-Bien sûr, le secret de Candace n'en est un pour personne.

- Elle est amoureuse d'Elias. Toi c'est elle que tu aimes. Et moi, je suis la fiancée de ton rival. C'est digne d'un vaudeville !

- D'un quoi ?

- Un peu comme si... nous étions tous des marionnettes, dont tout le monde se moque.

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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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