Episode 52 - Le cercle aux secrets

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Faustine

L'odeur de la peur m'emplit les narines, au sortir du réfectoire. De la chair fraîche et tremblante. Entre les gonds, les mèches de sa tignasse rougeoyante trahissent le pleutre qui ne fait qu'un avec le mur. Et je me tâte à tirer de force cette proie facile de son piètre refuge, pourtant je m'éloigne.

En règle générale, j'évite de prendre des engagements : je suis un être de rupture, tous mes moi disloqués en attestent. Mais la rupture, le plus souvent, ça blesse les gens. Je me demande quand le monde comprendra que chaque nouvelle strie cuisante n'est qu'une nouvelle corde à notre arc.

Pas maintenant, pas encore.

Luna me fait confiance pour ne pas faire de vague, et Emma compte sur moi pour garder son secret. Alors, je m'éloigne pour faire taire l'instinct qui au fond me commande de sauter sur une prise aux abois. N'insiste pas, je suis pas un clébard !

Quand même, pour me convaincre que je fais tout ça dans mon propre intérêt, je plonge la main au fond d'une de mes poches. Je tâte le boîtier rigide. Non, pas la bonne ; c'est l'émetteur de Fate. Les nuits sont calmes, depuis deux jours. Le bout de mes doigts sondent le fond d'un autre pli de mon baggy. Bingo ! Mon téléphone ; double protection anti-chute par-dessus l'écran défoncé. Le verre brisé crie sous mes griffes, mais je n'ai jamais voulu d'holopad. Mon doigt frotte la surface pour faire défiler les infos consignées sur c-a-s. Bonne nouvelle : Armando est à sec. Aucun secret qui vaille la peine que je le fasse frémir.

« Contrôle.»

J'accélère le pas, et ma main entame un petit détour par une troisième poche. Le papier de Feng est toujours là, plié entre deux phalanges. Son jeu me plaît, même si je me demande pourquoi elle a tenu à prendre un risque aussi énorme. Son secret, il pue l'embrouille. Mieux vaudrait qu'il ne tombe pas entre de mauvaises mains. Ses mots me collent aux méninges, en petites lettres nettes. Une écriture trop sage pour ce genre de vérité.

[ Je sors tout juste de prison ! ]

Dès que j'ai déplié la languette, ses mots m'ont ri aux nez. D'habitude, les gens m'ennuient. Mais là, je mentirais en prétendant que je ne veux rien savoir. Des morts et de la taule, ça mérite des détails ! Par contre, si elle attend que je me mette à genoux pour la supplier de me les livrer, elle peut se foutre le doigt dans l’œil !

J'ai tout de suite deviné. Le Cercle des Secrets est un jeu de détenus. Clair racontait quelque chose dans ce genre-là, l'autre soir. Dans la prison de haute sécurité de l'Île du Dragon, les gardiens parient sur les prisonniers. Ils les lâchent dans les couloirs et trouvent une carotte pour les pousser à se battre – un petit privilège, de la viande rouge pour le déjeuner, un matelas rigide, une brosse à dents propre. Ou pourquoi pas simplement les secrets d'autres malfrats ? Clair nous a prévenus : en prison, on ne doit jamais révéler ses crimes aux autres. Cet elfe noir se la pète, parce qu'il s'est évadé.

Feng Zhu, une ex-taularde. J'ai du mal à la cerner. Elle aurait proposé ce jeu juste pour me balancer son passé en pleine face ? Ou bien, c'est sa façon tordue de forcer ma confiance ? Tout ce qui importe, dans le fond, c'est qu'elle continue à me filer ses pommes. Jamais goûté un fruit aussi suave et sucré ; qui jute par tous les pores. Sûr, elle connaît un passage vers le Jardin d’Éden !

Quand je mets le nez dehors, Emmanuelle est déjà prise : à quatre pattes dans les fleurs avec son copain le p'tit poulet afro. Moi qui voulais bien faire ! Mais je connais Emma : ce pot de colle lui est tombé dessus et elle a dû se plier au jeu. Un coup d’œil au flux incessant du c-a-s. On dirait que ma sœur a trouvé un moyen plus arrangeant que moi de garder son secret : une épreuve à rallonge, vouée à s'éterniser. Quelque chose me dit que, quand même, elle finira par mettre la main sur la bestiole convoitée ; comme elle finit toujours par mettre la main sur tout ce qu'elle cherche. C'est son truc, à Emma, de prendre les gens en traître. Elle rentre dans leur jeu, elle réécrit les règles, et elle gagne. Moi, les règles, je les brise, puis je les abolis.

Je reste sur le chemin, à glander, les pieds qui remuent la terre pour calmer mes sabots, impatients de pointer le bout de leurs ongles. Et je rumine, bien consciente qu'on m'a privée d'une bonne action – un « on » mystérieux que je ne peux même pas tabasser pour sa méprise – comme si l'Univers au complet, ou juste ma sœur, me refusait sa confiance. Alors que dans le faits, on le sait, il n'y a pas meilleur que moi pour garder un secret : la plupart de ceux qui ont vu la bête n'ouvriront même jamais la bouche pour nous le confirmer.

Sous la façade crispée de la tranquillité, je ballade mes moi trépignants à travers tout le parc. Tout gigote et se tord à l'intérieur ; tous les cylindres parés, des milliers de doigts invisibles tremblants d'envie à frôler les détentes, ma machine organique qui débloque et supplie qu'on lui bazarde sa dose d'adrénaline. Je presse le pas pour respirer un relent d'éréthisme, j'avance jusqu'à l'errance, jusqu'à égarer le sol sous mes pas, et le Nord dans ma mêlasse décérébrée. Impossible d'oublier la sensation constante de mes entrailles qui disjonctent.

« Contrôle. »

Alors, je prends le monde à revers. J'essaye de me figurer la grande machine de tous ceux que je croise, les tubes flasques et les valves chahutées sous les vêtements trempés par la moiteur de juillet. Je compte les intestins comme on compte les moutons pour se calmer les nerfs, plus ou moins détendus dans les bides repus ; les tuyaux vidangés qui embaument l'après-repas, les boyaux compressés sous les faces constipées, les conduits de synthèse lisses comme des toboggans. C'est bête comme c'est facile, de deviner les tripes d'autrui ! Et tout coule pour le mieux, jusqu'à ce que je sonde les hanches balancées d'une pimbêche tout sourire.

Les gens trop heureux, je peux pas les sentir. Ils ont toujours l'air de croire que tout le monde crève d'envie de partager leur joie. En vérité, leur bonheur, on n'en a rien à carrer. Pour peu qu'on en ait quelque chose à foutre, il nous donne plus envie de gerber qu'autre chose, leur petit air satisfait et débile. Ça nous dégoûte parce que, nous autres, on n'est pas foutu de ressentir un truc aussi con. Le bonheur.

« Con... »

- On dirait que t'as rien à faire, ma grande.

La rage, évanouie. Mes yeux pivotent d'instinct sur celle a osé me saisir par l'épaule. Je la toise sans rien laisser paraître, la grande brute du club de natation qui cherche des noises à Adoria, avec sa peau d'ébène et ses dreads délavées, blondes comme des lianes filasses cramées par le soleil. Cette garce empeste la fausseté. Son allure sereine, les pouces dans les poches de sa légère jupe-short, les épaules relâchées, sa respiration calme : tout ça, c'est des foutaises. Je le sens, dedans, le prédateur puant qui cambre tous ses muscles dans l'espoir qu'une proie lui tombe entre les pattes. Je le sens, parce qu'on fourmille de même dans mon corps étriqué.

- Tu fais mouche, non ? T'as combien de secrets ?

Et sa mâchoire carrée se tord dans un rictus, et me montre les crocs, cabossés et trop blancs.

- Sympa le dentier, Kit.

Rain s'enorgueillit de notre répartie. « Contrôle. » Je lui rends son sourire, tout brillant de hargne – une hargne plate et posée, étalée sur ma face comme le glaçage d'un gâteau. Nos deux egos se jaugent dans une fureur silencieuse, immobile, mais une violence limpide.

- Pierre, entonne Kit, dans un murmure incisif.

J'enchaîne avec le « Papier ».

- Ciseaux !

Dès qu'elle achève le compte à rebours, nous dégainons les mains de derrière le dos, à bout portant. Les ongles éraflent : sa griffe sur mon bras, la mienne en travers de sa paume. On échange un sourire de défi, mi-rieur mi-assassin, en découvrant les deux paires de ciseaux formées par nos doigts tendus, enchâssées, mes lames affûtées emboîtées dans le tranchant des siennes. Match nul, j'enrage. Et pourtant, quelque part au fin fond de mon Pandémonium, je crois qu'une enfant rit et s'amuse. Je m'amuse.

Nos poignes bataillent, incapables d'accepter l'égalité, mais trop fières aussi, trop acharnées pour bien vouloir recommencer. Pour une fois dans cette drôle d'existence, j'ai la certitude d'être sur la même longueur d'onde que quelqu'un : Kit non plus ne laissera pas un stupide jeu de hasard décider qui l'emportera. Kit non plus, elle ne suit pas les règles.

Nos muscles se contorsionnent dans cet étrange bras de fer et nous serrons les dents, chaque articulation nouée par un effort inouï. L'étincelle dans ses yeux, l'euphorie qui m'étouffe : le bonheur ?

- Tu vas pas lâcher l'affaire, hein ? me presse crâne-de-lianes.

- Seulement si toi, tu lâches.

- Alors, qui va décider du duel ?

- Moi, bien sûr. Quand je t'aurai pété les cinq doigts.

Elle me prend au sérieux, parce qu'elle doit bien sentir qu'un simple tour de poignet me suffirait à déboîter son honorable majeur. Et pourtant, elle ne se débine pas, pas comme les lâches que j'ai l'habitude de chasser, mais elle se prend au jeu.

- Ou bien on peut trancher ça d'un commun accord.

- C'est ton pouce que je vais trancher...

- J'aime ton humour, Faustine. (et cette menteuse le dit sans rire à ma supposée blague) Qu'est-ce que tu dirais d'une vraie bagarre, sans règle ?

Ma gueule bestiale lui cracherait volontiers sa glaire à la figure. Mais j'envisage de garder ce plaisir pour plus tard, et de considérer son offre.

- Sans règles, t'es bien sûre de toi ? Parce que s'il n'y a pas de règles, pour gagner, je vais devoir te tuer. Ta vie doit être sacrément blasante...

- Ça va loin, ton numéro de sale gosse psychopathe. T'es jamais blasée, toi, de tes menaces bidons ?

Ma main libre prend déjà de l'élan, quand elle arrête mon coup de poing de la sienne.

- Une seule règle, scande sa bouche sous ses fausses dents. Celle qui déclare forfait a perdu.

Ma tête opine, de haut en bas, tous mes membres se gonflent d'énergie en vue du corps à corps, et nos mains grippées se desserrent et se lâchent. On se mire, un temps, comme deux chiens de faïence sur le point d'exploser en cerbères, avec les crocs qui tremblent sous la babine relevée, et la bave qui mousse de rage battue en neige. Deux reflets fêlés prêts à pulvériser leur miroir respectif. Chacune scrute et verrouille l'autre dans sa ligne de mire.

« Contrôle. »

Libère-moi, Pantin !

« Con-trôle. »

Par toi, la destruction.

« Con... »

- … me foute la paix !

Alors les voix se taisent, pour ne laisser entendre que le fracas de la bête qui cogne et cogne à l'intérieur. Sa corne contre la tempe. Ses crocs sous les gencives. Ses griffes qui s'insinuent le long des phalanges. Les ongles de ses pattes prêts à jaillir pour défoncer mes semelles.

J'inspire à l'étouffée, je rue, repliée dans ma tête pour contenir l'autre dedans, et je bondis sur Kit. On roule, agrippées l'une à l'autre, comme deux mâles en rut se disputent une femelle féconde. De véritables animaux, qui griffent, mordent et se tordent le cou. Enfin, sa gencive se fracasse sous mon poing, mais sa bouche rit encore, le regard joyeux d'un louveteau qui joue avec un frère à chasser, à faire mal, juste pour s'entraîner, ou apprendre à se connaître.

Son immense main se referme sur ma gorge secouée, et je ris malgré moi, malgré tous les autres moi qui me commandent de me débattre. Je ris, parce qu'enfin je me chamaille gaiement avec quelqu'un de mon âge, sans retenue, sans crainte non plus des conséquences. Blindée de bonne humeur, je la repousse d'un franc coup de pied dans l'estomac. Kit aussi est franche, elle n'affecte plus ce calme mensonger. Elle se bat de tout son corps, décidée au besoin à me crever les yeux. Ses jambes musclées enserrent l'armure imparable de mes abdos. Je nous y vois, le temps d'une pensée furtive, comme deux pugilistes féroces des vieilles émissions de catch féminin, affublées de capes et de masques ridicules. On aurait bel air, moi et mes cornes de bouc, elle et la jungle de sa tignasse ! Le genre de projet d'avenir qu'aurait pu avoir, peut-être, une moi qui castagne mais ne tue pas, qu'on n'aurait pas forgée dans le feu des Enfers pour en faire l'arme ultime, de chair, d'os et de glaise.

Je gonfle les pectoraux sous ma poitrine bandée – un bouclier de plus face à son coude anguleux. La pointe du cartilage vient me presser la trachée. Je n'ai que le temps de replier le menton, pour lui croquer le bras et projeter mon crâne durci contre le sien. Les dreadlocks amortissent mon coup de boule, mais l'adversaire est sonnée. La terre boueuse du chemin à repeint nos vêtements, d'autres se sont massées pour filmer le spectacle, à se mordre la langue de peur devant nos violents exploits. Pas un regard pour eux. Pas un remord pour la loyale. Je me redresse en haletant de plaisir, je pivote, j'envoie voler ma jambe et ma semelle robuste s'écrase contre le nez de Kit. Elle chancelle, sans me lâcher du regard, sans se rendre à ma merci. C'est brave, sans doute, de ne pas déclarer forfait face à un échec certain. J'en ai presque pitié, quand elle se relève, titube, et revient malgré tout à la charge, incapable de s'avouer vaincue. Son nez pisse le sang sur sa gueule bouffie d'hématomes, la morsure à son bras exhibe la chair à vif ; ça doit lui faire un mal de chien.

- T'es sûre que t'oublies pas de déclarer forfait ?

Elle crache sa rangée de fausse dents, et le chapelet d'émail rougie se plante dans la boue comme un petit totem. Je contourne la prothèse pour lui empoigner le cou, mode lutteur ; pour tenter de la faire basculer tête première et ravaler son râtelier. Elle arrondit le dos et me repousse, l'échine vigoureuse, comme si son rachis avait des muscles, ou une queue prête à me fouetter. Sans ses chicots, elle bave et éclabousse mon pantalon. Je l'ai juste entrevue, sa gencive bousillée, creusée de pores à vifs, comme si cette folle avait bouffé un bocal de clous.

Je lutte, courbée sur elle, pour l'écraser. Je lutte aussi contre les moi qui se pressent à la porte de nos entrailles, parés à prendre le relais. Kit me tient en respect, pour l'instant, toute l'ossature raidie pour forcer le passage entre mes jambes. Pourtant, je sens qu'elle se contient aussi, et ça me tape sur le système. Les nerfs à cran me propulsent par-dessus sa colonne arquée, comme au jeu de saute-mouton. Je fais volte-face, plus vite qu'elle, saisis sa jambe à tour de bras pour la renverser ; un vulgaire trophée de chasse que je retourne pour l'empaler. Son dos claque la terre rocailleuse et une grimace sublime déchire sa bouche édentée. Sa jupe s'est déchirée, et un bout métallique brille dans un coin de sa poche. J'abaisse le bassin au-dessus de ses reins et la séquestre entre mes cuisses, la muraille indomptable de mes quadris durcis, et je plonge une mains bleuie par les heurts pour m'emparer de son briquet. Mon visage prend brièvement le masque de la tendresse, pour l'altérer aussitôt en de cruelles mimiques.

- Bah alors, Kit, tu fumes ? Tu sais que c'est pas bon pour tes petits poumons ?

- Je t'emm..

Un puissant crachat, bien congestionné, interrompt l'invective.

- Alors, t'es toujours pas d'humeur à abandonner ?

Rien ne sort de son clapet gercé, rien d'autre qu'un grognement négatif. Puisque maintenant, c'est le gibier lui-même qui réclame qu'on le rôtisse, pourquoi diable je m'en priverais ? Je me sens presque docile, quand je caresse la molette et rapproche la flamme de la paume rougie de mon adversaire. Le doute habite ses yeux, comme si elle doutait que je puisse m'en tenir à cette promesse ardente ; comme si je risquais de l'épargner. Il faut la maintenir fermement, pourtant, pour qu'elle résiste au feu. Sa main saccadée tente de se dérober, mais je la force encore un peu plus contre le pinceau en combustion. Elle serre les dents, rendue à se perforer la gencive puis, enfin, incapable de se mutiler davantage, le petit être de chair qui craint la mort et l'infirmité me glapit sa supplique :

- Arrête ! Tu as gagné...

Les quatre mots lui brûlent la gorge, plus que la flamme sa main. Et une drôle de déception me trotte, quand je tends la main pour recueillir son secret.

- C'est celui de Degory.

Je ne le déplie pas, avant de le ranger derrière celui de Feng.

- C'est le tien, que je voulais.

- Mais c'est le jeu, ma grande.

- Le jeu, peut-être. Mais ce ne sont plus les règles.

J'ai eu l'esprit fin, en restant à califourchon sur elle. Je triche, et je m'en fiche allégrement, parce que les règles ont sauté dès le début de ce duel. J'ai toute la liberté de refuser le papier d'un autre ou, plus culotté, de dérober le sien par la force. Et je ne m'en prive pas. Je prends l'air menaçant, je rapproche le briquet de sa bouche frémissante.

- Ton secret, sinon j'me ferait une joie de cautériser tes gencives.

Kit aime jouer avec le feu, je l'ai vu, mais uniquement lorsqu'il est éteint.

- Tu me le rends, bave-t-elle.

Je prends mon temps pour le déplier. Le temps s'est interrompu autour, et les badaud retiennent leur souffle, suspendus à leurs objectifs. Même à terre, Kit leur crie dessus, accrochée à sa fierté.

- Dégagez, c'est juste un jeu ! Et y'a pas intérêt à ce que je retrouve ça sur la toile !

Sa salive gicle et je lui colle une petite tape. Mes yeux se froncent devant le papier.

- C'est quoi ça, Deliwe ?

- C'est mon vrai nom, bécasse.

Je rebrousse chemin vers la fontaine, les veines qui fourmillent d'une humeur nouvelle. Là, Emma me tombe dessus et m'engueule.

- Mais où tu étais passée ?

J'en n'ai rien à secouer, de ce jeu, maintenant. Je veux vider mon sac, vider ma hargne, et esquinter mes nerfs sur des adversaires à ma mesure – qui osent se dégoupiller pour s'élever à ma mesure. Et là, à l'esprit, je n'en ai qu'une sur qui je puisse me défouler sans crainte.

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("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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