Episode 50 - Le cercle aux secrets

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Armando

Quinze heures. Devant la salle de sciences.

Teodora arrive du fond d'un couloir. Elle me fait signe.

TEODORA :

L'appli m'a refoulée au placards à balais. On s'échauffe ?

MOI :

Pas besoin d'échauffement. Attaquons ce duel !

TEODORA & MOI (en chœur) :

Un, deux, trois. Pierre, feuille, ci-seaux !

MOI :

Bien joué. Qu'est-ce que tu me proposes ?

TEODORA :

Quelle question, noble gentilhomme ! Il va sans dire que nous allons croiser le fer.

MOI (d'un ton amusé) :

Venant de toi, ça ne me surprend guère ! Mais est-ce bien malin, chère amie ? Si tu me provoques à l'escrime d'entrée de jeu, tu ne pourras plus proposer ce duel à tes prochains adversaires. Et tu peux me croire, personne n'osera te provoquer sur ton propre terrain !

TEODORA (en cheminant) :

J'en ai conscience. Ça me convient. Tu sais manier le fleuret, Armi. De mémoire, tu te débrouilles plutôt bien. (Elle sort deux armes identiques de son casier) En garde !

Jeu d'estoc classique. Bruit des lames qui se cognent et râpent. Elle me touche. Moi aussi, je fais mouche. Petits pas, petits bonds. J'attaque. Elle pare, puis me rend la pareille. Je pars, sur la touche. Je me couche.

TEODORA (me saluant) :

Joli combat. Ce fut un honneur.

Je salue humblement, puis lui remet mon secret. À sa lecture, Teodora sourit.

ELIAS (du bout du couloir) :

Joli combat, ma douce Teo ! Je vois que tu n'as pas volé ta réputation ! (Il s'avance)

TEODORA :

Garde tes politesses pour mes parents, Elias. Si tu crois m'amadouer... Eh bien, c'est à ton tour de me prouver ta valeur !

TEODORA & ELIAS (en chœur) :

Un, deux, trois. Pierre-feuille-ciseaux !

TEDORODA :

Eh bien, on dirait que c'est mon jour de chance ! On va voir si tu surfes aussi bien que tu le prétends !

Ils s'éloignent en se chamaillant.

MOI (en m'éloignant, les mains dans les poches) :

Bon, ça m'a creusé, tout ça. Voyons voir s'il ne reste pas quelque chose à se mettre sous la dent...

Quinze heures trente. Devant le réfectoire.

Par la porte entrebâillée, j'aperçois Faustine et Feng. Faustine est assise sur une table, une jambe dans le vide, l'autre repliée contre sa poitrine, un bras accoudé au genou. Feng se tient debout en face. Sa main gauche joue avec une pomme.

FAUSTINE :

T'es bien sûre de toi ?

FENG (opinant du chef) :

Trois... deux... un !

Elle lance la pomme en l'air, en piquet. Faustine la saisit au vol.

FAUSTINE :

Voilà. Ton secret. (Feng lui remet le papier, Faustine lit et hoche la tête) Je vois... On joue au même jeu, là d'où tu viens. Je me disais bien que tu ne parlais pas de Pantar. (Elle esquisse un sourire) Bon, faut que je file. T'inquiète, je ne compte pas perdre un seul secret.

Elle se précipite vers la sortie. Je me dissimule derrière la porte.

Faustine passe son chemin. Puis Feng sort sans me voir.

MOI (seul) :

Pourquoi pas... Voyons voir ce que ça donne.

Feng remonte le couloir est jusqu'aux dortoirs. Ses pas ne font aucun bruit. La lumière des néons rehausse le reflet mauve de ses cheveux. Elle pousse la porte de la salle-vidéo. Et tombe nez à nez avec Tasha, qui en sort.

FENG (enjouée) :

À nous deux, Pis'tash !

Protocole instauré du chifoumi. Feng triomphe et soumet son épreuve, trop loin pour être entendue. Toutes deux ramassent des objets dans la pièce et la rassemblent sur la table basse. Puis, elles s'évertuent, tour à tour, à les empiler. Un livre. Un magasine. Un autre livre. Une notice. La boîte d'un jeu vidéo. Une tablette vidéo-ludique. Un manopatch. Deux manopatchs. Une télécommande. Une, deux, puis trois holo-figurines, en équilibre précaire. La tour chancelle et s'effondre. Feng bondit et crie victoire.

Tasha lui remet son secret. Feng hausse les sourcils.

MOI (poussant la porte de la salle-vidéo) :

Tu es libre, Feng ?

FENG (avec un sourire provocateur) :

Bien sûr, mon mignon. C'est parti ! Bāo... jiǎn... chuí !

MOI (bredouillant) :

Beozianne... jui ?

FENG :

Bravo, húlí* ! Dis-moi tout.

MOI :

C'est quoi encore, ce surnom à la noix ?

FENG :

Quoi, t'as pas de traducteur intégré, sur ton gadget de poignet ?

MOI :

On n'a pas le temps pour ça... Suis-moi.

Seize heures quinze. Salle d'échecs.

Dayanara est assise seule devant une table holographique. Elle nous toise du regard. J'avance une chaise à Feng.

MOI :

Alors, voilà ce qu'on va faire. (Je sors un paquet de cartes de ma besace) Juste une petite partie de poker !

Dix-sept heures passées.

MOI (calé sur mon siège, main tendue) :

Un secret, Feng, je te prie. Tu n'as que celui de Tasha, n'est-ce pas ? C'est bizarre : c'est toi qui a lancé ce tournoi. Et tu as cédé d'emblée ton secret à ta colloc. Quelque chose à cacher ?

FENG :

Regarde le bon côté des choses, húlí. Pis'tash m'a filé le secret de ton copain Koma. Ça, je suis sûre que ça devrait t'intéresser !

Dix-sept heures quinze. Cuisine.

La pièce est déserte. Dayanara se tient entre les deux éviers remplis, l'air sévère.

DAYANARA :

Prêt, Armi ? J'imagine que depuis le temps, tu n'as plus peur de l'eau !

MOI :

Pourquoi il fallait que ce soit toi qui décides ? (Je soupire) Prêt. Pas le choix.

Nous plongeons simultanément la tête dans l'eau, légèrement savonneuse. Le souffle coupé. Les secondes passent. Une. Deux. Trois. Quatre. Un paquet d'air sous ma langue. Cinq, six. Une nuée de bulles qui s'échappent. Sept. Huit. Neuf. Dix. Mes mains crispées sur le bahut.

MOI (émergeant, le souffle court) :

Merde ! Quel crétin !

DAYANARA (relève doucement sa figure, de la mousse sous les yeux) :

Le papier de Koma, je te prie. Je sais que tu n'en as pas d'autre.

MOI :

Fais la maligne, toi aussi tu t'es fait battre à plate couture !

Nous déplions le papier.

DAYANARA & MOI (lisant d'une même voix) :

« Je ne suis pas celui que tu penses. »

MOI :

C'est quoi, cette embrouille ?

DAYANARA :

Quoi, c'est ça son secret ? Ça ne veut rien dire du tout...

MOI :

Pas explicite, qu'il disait... Là, j'y comprends plus rien.

Dix-sept heures trente. Salle d'échecs.

Koma entre.

KOMA (la bouche en cœur) :

Vous vouliez me voir, les gars ?

MOI (confus) :

Mec, il faut qu'on parle... Tu nous expliques...

DAYANARA (en brandissant le papier) :

C'est quoi cette histoire ?! Tu te prends pour qui, au juste ? On te connaît depuis plus de dix ans, Koma Hirata, et on ne saurait pas qui tu es ?!

KOMA :

Désolé, Daya. C'est entre toi et moi, maintenant. Si jamais je gagne, tu me rends ce papier, tu reconnais ma supériorité, et on ne parlera plus jamais de ça.

DAYANARA :

Ta supériorité ? T'as écrit ça juste pour le plaisir de récupérer ton propre secret ? Espèce de primate sans cervelle... Va-y, essaye donc de le reprendre, ton secret bidon ! Pierre, papier...

KOMA :

Ciseau. J'ai gagné. Ne bouge pas Armando, tu vas nous départager. Tiens. (Il me glisse une vieille pièce de monnaie dans la main) Alors, Daya, pile ou face ?

DAYANARA (excédée) :

C'est pas un duel, ça ! Idiot !

KOMA :

Bien sûr que si. C'est un duel de chance. Et je suis magnanime : je te laisse décider du côté sur lequel tu veux miser. Dans tous les cas, je prendrai l'autre. Une chance sur deux, Daya. Une chance sur deux...

DAYANARA :

Tu te crois malin, hein. Face.

Je lance la pièce.

MOI :

Pile.

Koma jubile. Il récupère son secret et nous sourit. Les yeux vicelards derrière ses lunettes.

KOMA :

Tu veux venger ta sœurette, peut-être, Armi ?

MOI :

Pour ton secret minable que je connais déjà ? Certainement pas. Je te laisse dans ton délire, inconnu.

Koma sort.

MOI :

Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?

DAYANARA :

On se dépêche d'amasser autant de secrets que possible. Il va voir ce qu'il va voir, monsieur l'être supérieur !

Dayanara sort.

MOI :

Pas celui que je pense, hein ? T'es un abruti, Koma. Voilà ce que je pense !

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* renard en chinois

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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