Episode 49 (2/3) - Le cercle aux secrets

13 minutes de lecture

Adoria

Nous nous sommes tous assis sur les bords des rings pour écouter avec attention les règles du jeu énoncées par Feng. Chaque participant couche sur un bout de papier un de ses plus grands secrets. Le jeu consiste à protéger son secret et à dérober ceux des autres. Celui ou celle qui, au terme de l'après-midi, en a dérobé le plus remporte la partie. Feng invite ceux qui le souhaitent à se désister sans plus attendre, en ajoutant avec humour que nous saurons ainsi qui a du lourd à se reprocher.

- Les secrets doivent être explicites ? demande Koma.

- Pas forcément. Ça convient à tout le monde ?

Personne ne bronche. Personne non plus ne décide de quitter le cercle.

- Pour gagner un secret, il faut affronter son détenteur en duel. Le vaincu remet au vainqueur un secret en sa possession. Pas nécessairement le sien. Il est interdit d'affronter deux fois la même personne. Il est aussi interdit d'intervenir dans un duel auquel on ne prend pas part. Vous ne pouvez ni aider vos amis, ni handicaper vos ennemis.

- De quel genre de duels il s'agit ?

- N'importe quels types de duels. D'abord, les deux adversaires tranchent à pierre-feuille-ciseau qui décidera de l'épreuve. Ça peut être de la force, de l'adresse, de la stratégie, même de la chance. Il n'y a qu'une seule restriction : on ne peut pas proposer deux fois le même duel.

- Et si quelqu'un me défie à la course ? grince Nelly.

- Bien vu, il y aura une deuxième restriction. L'adversaire doit être en mesure de combattre selon les termes fixés. Ne soyez pas vaches avec Nelly. Ça te va, yā-zi* ?

L'énergumène aux cheveux roses fait mine de bondir sur place pour protester contre ce surnom ridicule, mais le maître du jeu de ne lui en laisse pas le temps.

- Maintenant, je vais vous demander de tous prendre vos téléphones et d'installer une application. Si tout va bien, elle existe toujours. Ça s'appelle c-a-s. C. A. S. Avec des tirets. Créez-vous un profil pendant que je génère un serveur.

- Vous êtes un peu bizarres, sur Pantar, crache Faustine.

Feng dissimule son silence derrière un sourire forcé, je crois. Nous téléchargeons tous l'application selon ses instructions. Elle nous invite ensuite sur ce qui ressemble à une salle de discussion virtuelle. Une barre latérale affiche les noms de tous les participants. En sélectionnant l'un d'eux, on peut prévenir les autres joueurs qu'on initie un duel, une barre de texte invite alors à en préciser la nature. À l'issue de l'épreuve, indique Feng, il faudra entrer le résultat final. Ainsi, tous les joueurs peuvent savoir qui détient nombre de secrets et qui n'en possède plus.

- Donc là, questionne William, je peux provoquer quelqu'un en duel et lui voler son petit papier ?

- Le jeu commencera dans une demi heure. Vous allez tous recevoir une localisation de départ à rejoindre d'ici là. Allez, on se retrouve dans trente minutes !

- Et si quelqu'un ne se rend pas au lieu dit ? suppose Armando.

Feng se retourne une dernière fois avant de passer la porte du box de combat.

- Pour utiliser c-a-s, vous êtes obligés d'activer votre géolocalisation. Si quelqu'un s'avise de tricher, on le saura vite. Le tricheur devra révéler son secret à tout le monde.

Les dés sont jetés. Emma nous a réunies dans sa chambre, Faustine et moi.

- Je suppose qu'on a toutes écrit plus ou moins la même chose, dit-elle.

Nous approuvons sans un mot.

- Bien. On doit mettre au point une stratégie. Il ne faut surtout pas que quelqu'un mette la main sur l'un de nos secrets. Nous, en revanche, il faut qu'on en amasse le plus possible.

Je hausse les épaules.

- Pourquoi ça ?

- Parce que celui ou celle qui te fait chanter est peut-être dans le lot, Ad'. En fait, c'est sûr et certain qu'il s'agit de l'un d'eux. Un membre de notre entourage, qui nous côtoie et qui nous connaît bien.

- Vous ne trouvez pas ça suspect, que Feng ait proposé ce jeu ?

Faustine, qui d'habitude ne dit jamais rien, dément :

- Elle n'était pas encore ici quand t'as commencé à recevoir des mots doux. Et elle me colle aux basques, de toute façon.

- Ça m'étonnerait même pas que tu sois dans le coup...

J'ai été dure. Je m'en rends compte immédiatement. Mais Faust l'a été plus d'une fois envers moi, soi-disant par altruisme. J'estime lui rendre la pareille en me montrant aussi franche qu'elle. Emmanuelle nous rappelle à l'ordre.

- L'une de vous deux m'affrontera dès le début de la partie pour récupérer mon secret. Sinon, on peut être sûres que quelqu'un me le volera. Je ne suis pas aussi robuste que vous.

- Tu es dure avec toi-même, je remarque.

- Non, honnête.

- Ce sera moi, tranche Faust. Adoria s'est fait repérée en même pas deux jours. Faut pas compter sur elle pour garder un secret.

Je ne sais pas ce qui me retient de lui en coller une ! À ce moment-là, j'ai bien envie de la provoquer en duel dès le début du jeu, histoire de la remettre un peu à sa place. Mais, si nous voulons avoir une chance de débusquer mon corbeau, mieux vaut appliquer le plan d'Emma à la lettre et mettre la rancune de côté. C'est ce que j'essaye de me dire.

- C'est bon, Faust. On te fait confiance.

- Où est-ce que vous démarrez ? demande Emma en consultant l'application. Pour moi, c'est la piscine, celle de dehors.

- Le réfectoire, lit Faust.

Elle glisse son doigt sur l'écran de façon malsaine, trop lentement et trop longtemps pour que ça ne paraisse pas étrange. Ma sœur a toujours eu cet air, mi-fasciné mi-dégoûté, devant les appareils électroniques. Elle s'en sert comme tout le monde, elle les maîtrise très bien, mais ça lui déplaît. Je n'ai jamais su pourquoi. J'imagine que le moment est mal choisi pour engager le débat.

- Je démarre de la bibliothèque.

- Bon. Je me dirigerai vers le hall et Faustine vers le parc. Nous sommes sûres de nous croiser. On évite tout autre duel jusqu'à ce que tu aies récupéré mon secret, c'est compris ?

Notre sœur hoche la tête, la bouche pleine d'une nouvelle pomme sortie d'on-ne-sait-où. Emmanuelle se lève et nous met presque dehors.

- J'ai quelque chose à régler avant le début des hostilités. Je compte sur vous !

Il est quinze heures. Je suis en place. Dix minutes que je campe dans la bibliothèque, les yeux rivés sur le compte à rebours du c-a-s, en tapant compulsivement le bout de ma semelle contre le carrelage. Mon corps se reflète, en contre-plongée, sur sa surface opaque.

- C'est parti.

L'attente m'a déjà permis d’échafauder quelques plans. Dans un coin de ma tête, j'ai consigné les noms de ceux que je préférerais éviter d'affronter, au cas où le hasard voudrait qu'ils choisissent les modalités du duel. Je ne veux pas avoir à confronter Diggy sur le ring, ni Teo à l'escrime. Et surtout, je ne veux pas laisser à Kit l'opportunité de me défier à la nage. Alors, dans un autre coin de ma tête, j'ai lâchement dressé l'inventaire de ceux dont je n'aurais pas trop de mal à triompher : Koma, Candace, Feng, ou les jumeaux criminologues. Ces derniers ont de la jugeote mais, question stratégie, je me défends dignement. Sur ce terrain-là, je pourrais facilement me risquer à provoquer Daye. Seulement, depuis que mon mystérieux maître chanteur l'a ligotée dans les douches, elle a sérieusement l'air de m'en vouloir à mort. Mieux vaut donc éviter d'attiser sa rancune. Quant à Shell, la cible la plus facile du lot, je ne peux pas me résoudre à l'affronter. Je ne comprends même pas pourquoi elle n'a pas quitté le cercle ; à moins qu'elle n'ait aucun secret digne d'être défendu ou, au contraire, que le ton suspicieux de Feng l'ait trop intimidée. Dans tout les cas, j'aurais de sérieux remords à me battre contre elle.

Déterminée à arracher une poignée de secrets et, qui sait, peut-être à démasquer le corbeau qui m'a prise pour cible, je m'avance droit sur la porte à double-battant et l'ouvre d'une brasse assurée.

« Adoria, m'a dit mon père un jour, ton nom signifie gloire. Et j'espère être là, j'espère ne rien rater, le jour où tu atteindras le sommet de la tienne. ». Est-ce qu'il mentait ? Même si mon ego blessé aime le dépeindre en traître, dans mes souvenirs, ses mots ont toujours le ton de la sincérité. L'heure est venue de savoir si je méritais qu'il place de tels espoirs en moi, ou si je ne suis réellement qu'une expérience ratée.

J'émerge dans le couloir et le remonte fièrement, blindée d'aplomb. Un refrain épique me trotte dans la tête, me confortant dans le rôle d'un illustre gladiateur, prêt à entrer dans l'arène. La gloire m'ouvre les bras, et s'évapore tout aussitôt, de même que ma confiance, lorsque je tombe nez à nez avec l'une de mes adversaires, surgie dans le hall en même temps que moi. Le regard noir de Daye me pourfend. Je fais un pas de côté, rendue à l'image d'un personnage de dessin-animé qui longerait les murs, pas-chassés, pour passer inaperçue. Mais je ne trompe personne et, alors que je tente ridiculement de me dérober, la déléguée m'interpelle.

- Adoria Iunger, je te provoque en duel !

Je me retiens de rire, face au sérieux absurde qu'elle déploie. Sa façon d'engager les hostilités, le tremblement menaçant dans sa voix, bien trop grave comparé à l'enjeu. Au simple jeu, en fait. Elle me rappelle un combattant que j'aime incarner dans Métamutants : une écolière crâneuse armée de cocottes en papier. Ses combos d'attaques dépendent essentiellement de ce qu'on y a inscrit. Sanguine, volcanique et burlesque. Comment est-ce que j'ai pu louper la ressemblance ?

Pourtant, l'heure n'est pas à la rigolade. Un deuxième dilemme, dans la même journée. Ça commence à me taper gravement sur les nerfs ! Si je gagne face à elle, sa haine envers moi redouble. Mais si je perds, je dévoile mon secret à une chipie qui me déteste. Ça, je ne peux pas me le permettre.

Les dilemmes, la meilleure façon d'y faire face, c'est le compromis. Alors, je coupe la poire en deux : si je la laisse décider du duel, je n'aurais pas trop de regrets à lui voler la victoire. Pour ce qui est de perdre à pierre-papier-ciseaux, c'est simple. Je connais Daye, et je peux lire en elle comme dans un livre ouvert. Acerbe comme elle l'est, elle prendrait volontiers les ciseaux. Mais elle me voit comme un bourrin, encline à l'écraser du poing. Pour contrer une pierre, elle pourrait bien s’aplatir à me sortir la feuille. Si j'ai mal vu, tout tombe à l'eau !

Nous chantonnons en chœur :

- Pierre. Papier. Ciseaux.

Je brandis le poing serré, comme j'espère qu'elle l'attende. Un sourire triomphal irradie ses lèvres, alors que sa paume enserre mes phalanges.

- Alors, à quoi on va jouer nos secrets ?

Elle ajuste ses lunettes sur son nez, d'un geste exagéré, juste pour faire monter la tension. Elle me rappelle de plus en plus l'écolière de Métamutants. J'essaye de réprimer le sourire amusé qui me tord le visage.

- Touché-coulé !

- Sérieusement ?

- Mes ancêtres ont détourné une armada. Mon père règne sur un empire portuaire. Aussi je te prie de croire que personne ne me battra jamais à la bataille navale !

- Si tu le dis.

Je hausse les épaules, résolue à ne pas m'engager dans un débat contrariant. D'un même mouvement, la déléguée et moi nous dirigeons naturellement vers le terrain de nos affrontements quotidiens : la salle d'échecs. Là, munies d'écrans tactiles et de stylets, nous nous penchons sur le catalogue de jeux virtuels de l'Académie et entamons la partie sans un mot. Entre nous, une table holographique simule le champ de bataille : deux carrés de mer quadrillés, secoués par les vagues. Et, lorsque l'une de nous pointe du doigt l'un des cubes d'eau digitale qui composent le décor de notre guerre simulée, une petite bombe s'y écrase, soit pour couler sans remous, soit pour exploser dans une nuée de flammes de synthèse.

Contrairement aux échecs, ici, la stratégie ne brille pas. Bien sûr, on peut développer quelques tactiques. Regrouper sa flotte dans un coin de la grille pour duper l'adversaire. Ou au contraire l'éparpiller afin de rendre les plus petits bateaux quasi indétectables. On peut attaquer méthodiquement l'escadre ennemie, à intervalles réguliers, ou bien miner de bombes le plateau de façon aléatoire jusqu'à toucher un gros navire. Au bout du compte, c'est bien la chance qui prime.

Parce que plusieurs stratégies combinées valent mieux qu'une, j'essaye de placer mes bateaux rigoureusement, afin d'associer diverses parades. Je poste mon torpilleur dans le coin supérieur droit, et mon porte-avion en bas de la première colonne. Puis je regroupe le restant de ma flotte à quinze heure, légèrement décalée du centre de la grille.

Je lance l'offensive au hasard, en bombardant au petit bonheur différentes zones du camp adverse. Face à moi, Dayanara procède méthodiquement. Elle vise le bord de la première ligne, puis le centre, manquant de peu l'un de mes croiseurs. Enfin, elle s'attaque à la ligne inférieure, avant de relancer l'offensive vers le haut, à trois cases d'intervalle de son premier impact. Elle espace systématiquement ses frappes d'autant de case décalant vers la droite dans la zone supérieure, vers la gauche dans la zone inférieure, et rayonnant autour du centre, comme pour tracer le rayon d'un sonar. Par la force des choses, voilà qu'elle atteint le nez de mon sous-marin.

- Touché !

Un instant, la panique me gagne. Je l'imagine déjà exploser mes trois navires groupés. Je ravale ma salive, prenant sur moi pour conserver une apparente indifférence. Que ferait Emma, à ma place?Ou quel manigance habile me soufflerait Luna, si elle était tapie dans l'ombre d'un coin de la pièce ? Le bluff, voilà quelle carte elles joueraient. Ne rien laisser paraître : ni l'inquiétude, ni l'assurance démesurée. Mais un redoutable détachement.

« Pour l'emporter, dirait Luna, il te faut concevoir sans crainte l'éventualité de tout perdre. »

Alors, ça me saute aux yeux. La moue jubilatoire qui bouffit le visage de Daye lorsque mon obus coule minablement en G7. Elle ne sait pas refouler ses émotions. En l’occurrence, elle n'arrive pas à dissimuler sa joie, car je l'ai manquée de peu. À une case près, je la touchais. J'y mettrais ma main à couper !

Je la laisse couler mon sous-marin sans ciller et, comme attendu, je débusque un navire en G6. Alors qu'elle délaisse la zone où sont massés le gros des miens, je canarde son porte-avion sur toute la ligne. Ragaillardie par ce petit succès, je remarque qu'elle n'a plus cure du milieu droit de mes lignes de défense. Ça ne lui traverse même pas l'esprit, que j'aie pu stocker toutes mes cartouches au même endroit. Je prends le risque d'en déduire hâtivement l'emplacement de ses navires : ordonnés sur la grille dans une formation équilibrée, à espaces réguliers, de trois cases environ. Le raisonnement se tient, conforté par la pratique. Lorsque Dayanara détruit enfin mon torpilleur, j'ai déjà terrassé deux autres de ses vaisseaux. Elle fulmine, consciente que j'atteindrais sans peine les cibles restantes dans les zones encore épargnées de son côté du plateau.

- Coulé, je lâche en achevant son dernier croiseur.

La rage rougit ses yeux. Impossible pour elle de contenir ses sautes d'humeur. Personnellement, quelque chose me plaît dans la franchise brute de ce visage incapable de mentir. Cela dit, il ne faut pas se voiler la face, ça lui causera du tort.

Je lui tends la main, en toute camaraderie, pour la féliciter du combat, malgré ma victoire écrasante. Mais elle fait volte-face en rejetant ma poignée de main d'un revers hautain de la sienne.

Je n'ose rien dire, de peur de la froisser. Si tant est que je puisse me faire haïr davantage. Cependant, en bonne perdante, Dayanara me refile le papier qui renferme son secret. Je le déplie soigneusement, par respect, me préparant déjà à faire montre de ma figure la plus neutre. Surtout, ne pas la froisser !

Je lis.

[ J'adore mon frère, mais il est de trop. ]

Même moi, j'ai un pincement au cœur. Pendant quelques secondes, mon esprit joue au ping-pong, essayant tour à tour d'adopter la posture du frère ou de la sœur. Sans savoir qui des deux ça doit blesser le plus. Armando, rejeté par une jumelle qui le mène par le bout du nez ? Ou Dayanara, terrorisée à l'idée d'être à jamais comparée à l'être qui de toute évidence lui est le plus cher ?

Je crois que je n'ai jamais envié mes sœurs. Jamais, avant cette connerie de métamorphose. Par contre, en aucun cas je ne pourrais penser que l'une d'elles et de trop. Pas même Faustine. Je préfère encore me convaincre que ses affreuses tentatives de charités sont sincères ; qu'elle plus que quiconque peut me pousser à me dépasser.

- Daye, pourquoi...

- Dayanara, me coupe-t-elle. Si tu t'avises encore de raccourcir mon nom, je m'assurerai qu'on te raccourcisse autre chose ! Maintenant que tu as mon secret, laisse-moi en paix. Je n'ai vraiment pas besoin d'en parler. Et surtout pas à toi.

Les menaces, ça ne lui réussit pas. Comment je pourrais la prendre au sérieux, elle qui serait bien incapable de faire un pas de travers ? Mais, parce que je n'ai aucune envie de lui renvoyer sa défaite en pleine face, j'accepte de la laisser seule, plutôt que d'essayer de lui remonter le moral.

______________________________________________________________________

* canard en chinois

Annotations

Recommandations

Défi
docno
Une vie de rêve... Oui c'est possible quand on a un boulot de rêve. Et c'est mon cas !
204
132
28
106
Défi
Bérangère Löffler
Un défi poétique
3
2
0
0
jean-paul vialard


Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
0
0
0
2

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0